Alice (Charles DESNOYERS - B. EDAN)

Sous-titre : les fossoyeurs écossais

Mélodrame en trois actes, tiré de la Chronique d’Édimbourg.

Musique d’Alexandre Piccini.

Représenté pour là première fois, à Paris, sur le Théâtre de la Gaîté, le 24 octobre 1829.

 

Personnages

 

SIR JACK

ÉDOUARD, étudiant en médecine

GEORGES, autre étudiant

TOBY, fils de mistriss Butler

MAC-DOUGALL, fossoyeur

ROSBIFF, fossoyeur

BURKE, fossoyeur

UN ÉTUDIANT

UN GARÇON DE TAVERNE

MISTRISS BUTLER, aubergiste

ALICE, sa nièce

PARENTS et AMIS de Mistriss Butler

ÉTUDIANTS

DOMESTIQUES

 

La scène se passe, pendant les deux premiers actes, à Londres, chez mistriss Butler, et durant le dernier, à Inverness, en Écosse.

 

 

ACTE I

 

Le théâtre représente une salle commune dans l’auberge de mistriss Butler ; à droite, la chambre de sir Jack, n. 3 ; et à gauche le n. 4, chambre de Georges et d’Édouard.

 

 

Scène première

 

TOBY, COMMISSIONNAIRES

 

Ils arrivent du marché ; ils portent des volailles, des légumes et des fruits dans des hottes et des paniers.

TOBY, s’asseyant.

Ouf !... je n’en peux plus !... Alice !... Alice !... mistriss Butler !... maman !... Où sont-elles donc ? Il y a vraiment conscience d’écraser ainsi un pauvre jeune homme, faible et délicat comme moi ; tandis que cette petite Alice fait la princesse du matin au soir, et se donne les airs d’une lady. Aidez-moi à me débarrasser, vous autres. Déposez ces provisions à la cuisine, et dites qu’on m’envoie une bouteille de porter... C’est ça... bon. Allez, j’attends.

Les commissionnaires sortent en emportant les provisions.

 

 

Scène II

 

TOBY, puis MISTRISS BUTLER

 

TOBY, toujours assis.

C’est que vraiment on n’a pas l’idée de ça. On a beau être d’une nature pacifique et bénigne, il est impossible de ne pas se révolter, et je me révolte. Maman !... mistriss Butler !...

Il frappe sur la table.

MISTRISS BUTLER, entrant.

À qui en as-tu donc, Toby, pour faire un pareil vacarme ? Es-tu fou de troubler ainsi le repos des voyageurs ?

TOBY.

Tant pis pour les voyageurs ; mais je ne puis m’accoutumer aux grands airs de cette petite fille. Je sais bien qu’elle ne peut pas aller au marché à ma place, mais elle devrait au moins se trouver là quand j’arrive.

MISTRISS BUTLER.

Il te sied bien, vraiment, de te plaindre ! N’est-ce pas moi qui fais tout dans cette maison ?... Ne suis-je pas là toujours présente à l’arrivée comme au départ des voyageurs ? Si un gentleman se couche, si un groom se lève, mistriss Butler par-ci, mistriss Butler par-là !... En haut, en bas, à la cuisine, partout, toujours mistriss Butler !... C’est à n’y pas tenir. Ah ! si mon hôtel est un des mieux achalandés et des plus confortables de Londres, certes, ce n’est ni ta faute ni celle d’Alice ; vous m’êtes aussi peu utiles l’un que l’autre.

TOBY.

Tiens ! qu’elle fasse son ouvrage et moi le mien, à la bonne heure ; mais (certainement je n’irai pas m’échiner du matin au soir, tandis que  milady passera tout son temps à balayer avec sa robe les allées du jardin, le nez dans un livre, ou bien restera enfermée dans sa chambre à griffonner toutes sortes de choses où je ne comprends rien.

MISTRISS BUTLER.

Ce n’est pas étonnant : tu ne sais pas lire...

TOBY.

Allons, ma mère, vous y voilà encore !... Je ne sais pas lire !... Pourquoi ne criez-vous pas ça sur les toits ?... Eh bien non, je ne sais pas lire, et c’est votre faute...

MISTRISS BUTLER.

Ma faute ?... Ingrat !... Que de coups n’avez-vous pas repus qui ne vous ont servi de rien ! Voilà bien les enfants... C’est ma faute !...

TOBY.

Oui, c’est votre faute. Il fallait frapper plus fort et plus souvent. À la suite d’un pareil régime, il est à parier que j’aurais fini par avoir la tête moins dure. Enfin, il n’y a plus rien à faire. Je me consolerais facilement de ne savoir pas lire, si Alice ne s’était pas mis en tête de devenir savante ; car enfin, si quelque jour je m’avisais d’en faire ma femme.

MISTRISS BUTLER.

Eh bien quel malheur que ta femme en sache plus que toi ?...

TOBY.

Pas si sot que d’avoir une femme d’esprit ! Je veux que ma moitié soit plus bêle que moi.

MISTRISS BUTLER.

Tu demandes beaucoup, mon pauvre Toby, et je crains bien que tu ne meures garçon.

TOBY.

C’est que je suis jaloux, voyez vous... Jaloux...

Avec un ton tragi-comique.

comme Othello.

MISTRISS BUTLER, riant.

Et de qui donc ?...

TOBY.

Suffit ; je vous conterai ça.

Il remonte la scène, et ouvre la porte du fond.

Eh bien, qu’est-ce que je vous disais ?... La voilà encore un livre à la main, et toujours bichonnée comme une demoiselle. Regardez.

MISTRISS BUTLER.

Je la vois.

TOBY.

Et vous ne lui dites rien ? Grondez-là donc, ma mère.

Alice s’avance en lisant.

 

 

Scène III

 

TOBY, ALICE, MISTRISS BUTLER

 

ALICE, apercevant sa tante.

Ah !

Elle met son livre dans la poche de son tablier.

MISTRISS BUTLER.

Encore occupée à lire, malgré la défense que je vous ai faite ? Alice, vous feriez beaucoup mieux de vous rendre utile dans la maison.

TOBY.

Ma mère a raison. Qu’est-ce c’est que ce livre là ?... Voyous.

Il prend le livre, l’ouvre, et épèle le titre.

P, a, pa ; m, e, me, Pame ; l, a, la, Pamela... Qu’est-ce que ça veut ? dire : Pamela ?...

MISTRISS BUTLER.

Pamela ?... C’était une personne vertueuse.

TOBY.

On a toujours assez de vertu pour être fille d’auberge !

ALICE.

Ah ! mon cousin !...

MISTRISS BUTLER.

Il n’est pas défendu d’en avoir dans tous les états ; tu viens de dire une sottise.

TOBY.

C’est possible, mais je lui en veux. Elle n’a de prévenances, d’attentions que pour cet original du n° 3, son maître d’école. Je parie que c’est lui qui lui a prêté...

ALICE.

Justement.

TOBY.

Eh bien ! tant pis, ça me fait de la peine... ça m’affecte ; ça m’affecte beaucoup ; sans parler de ces deux étourdis du n° 4... Il y en a un surtout qui me déplaît, M. Édouard !... celui-là je serai bien aise quand il s’en ira.

Au nom d’Édouard, Alice a fait un mouvement.

MISTRISS BUTLER.

Si vous continuez, ma nièce, qu’en arrivera-t-il ?... que vous deviendrez bel esprit, que vous voudrez paraître au-dessus de votre classe, et que vos égaux ne voudront point épouser une femme qui en saura plus qu’eux ; et pourtant votre intention n’est pas de rester fille.

TOBY.

Ce n’est pas Sir Jack avec ses livres et ses pancartes qui voudra de vous pour sa femme d’abord. D’ailleurs,

Avec un ton brusque.

quand on est aussi jolie, on n’a pas besoin d’avoir de l’esprit pour plaire.

MISTRISS BUTLER.

Ainsi donc, plus de lecture ; occupez-vous moins de voire toilette et un peu plus des intérêts de la maison.

ALICE.

Oui, ma tante.

TOBY.

C’est ça, occupez-vous un peu plus de votre toilette, et un peu moins... etc... etc.

Ils sortent à droite.

 

 

Scène IV

 

ALICE, seule

 

Ils sont partis, et je puis pleurer à mon aise. Comme on me traite ici ! Heureusement que de temps en temps je trouve des gens qui ont pitié de la pauvre Alice. Par exemple, ce M. Jack, si original, mais si bon !... et puis ce jeune voyageur, qui a l’air si aimable, et qui me parle d’un ton si doux ! Je rougis devant eux, et surtout devant lui de la situation où je me trouve ; mais il ne me dédaigne pas pour cela, et chaque jour, quand il peut trouver un moment...

 

 

Scène V

 

ÉDOUARD, ALICE

 

ÉDOUARD, qui est accouru près d’elle.

Alice !...

ALICE.

M. Édouard !...

ÉDOUARD.

Eh ! quoi ? je vous fais peur ?...

ALICE.

Oh ! point du tout ; c’est que...

ÉDOUARD.

Vous ne m’attendiez pas de si bonne heure ? J’ai entendu que vous étiez ici, et je suis venu...

ALICE.

J’en suis bien reconnaissante.

ÉDOUARD.

Vous ne me devez pas de reconnaissance. Nous autres étudiants, nous avons peu de plaisir. Fumer, boire du porter, lire les journaux, et parler politique, voilà le programme de nos divertissements. Eh bien ! quoique je ne sois pas un Caton, tant s’en faut, je n’aime pas ces réunions bruyantes, et je n’ai pas de plus grand plaisir que de venir ici causer avec vous, et recevoir vos confidences. Qu’avez-vous donc ? vous ne dites rien... auriez-vous quelque nouveau sujet de chagrin ?...

ALICE.

Mon Dieu ! oui.

ÉDOUARD.

Contez-moi donc ça, je vous en prie.

ALICE.

On m’a encore grondée...Ce n’est pourtant pas ma faute : je fais ce que je peux.

ÉDOUARD.

Et vous restez dans une maison où l’on vous traite avec tant d’injustice ? Qui vous empêche d’en sortir ?

ALICE.

Ce n’est pas possible ; mistriss Butler est ma tante.

ÉDOUARD.

Raison de plus. Traiter sa nièce avec tant d’inhumanité !

ALICE.

Elle dit que c’est pour mon bien.

ÉDOUARD.

Pour votre bien ? et vous le croyez ?

ALICE.

Sans doute. Elle est mon seul appui dans le monde. Ma mère était la femme d’un avocat d’Oxford. Mon père jouissait d’une honnête aisance ; mais des spéculations entreprises sur les fonds publics l’eurent bientôt ruiné. Il mourut du chagrin d’avoir perdu sa fortune, et ma mère le suivit bientôt. Avant de mourir, elle me fit venir : « Ma fille, me dit-elle, je l’ai élevée pour une classe de laquelle il te faut descendre ; car tu n’as rien, et je regrette que la faiblesse de ton âge ne m’ait pas permis de te laisser une éducation qui aurait pu t’offrir quelques ressources ; mais à présent il ne t’en reste plus qu’une. Tu iras trouver ma sœur à Londres ; elle te recevra bien, quoique pendant ma vie... » Elle expira en prononçant ces derniers mots, et je fus conduite chez ma tante.

ÉDOUARD.

Qui vous reçut par charité.

ALICE.

Que serais-je devenue sans elle ?

ÉDOUARD.

Elle vous fait payer cher son hospitalité- ; vingt fois j’ai été témoin

ALICE.

Oui, mais j’ai ici un protecteur.

ÉDOUARD.

Ah ! vous avez un protecteur ?

ALICE.

Sir Jack... Vous ne le connaissez pas ?

ÉDOUARD, avec dépit.

Qu’est-ce que c’est que sir Jack ? Un jeune homme, sans doute !...

ALICE.

Mon dieu, comme vous me regardez !... Non, monsieur ; non, ce n’est point un jeune homme.

ÉDOUARD.

Et quel est-il ? dites-le moi...

ALICE.

Ce qu’il est ? je n’en sais rien ; mais c’est le meilleur et le plus généreux des hommes. C’est lui qui m’a appris le peu que je sais.

ÉDOUARD.

Ah ! c’est lui... Alice, méfiez-vous de lui.

ALICE.

De sir Jack ?... Pourquoi donc ? il ne m’a jamais fait que du bien.

ÉDOUARD.

Raison de plus. C’est un homme dangereux.

JACK, au dehors, à droite.

Alice !...

ALICE.

Ah ! mon dieu ! j’ai reconnu sa voix.

ÉDOUARD.

La voix de qui ?...

ALICE.

Celle de sir Jack.

ÉDOUARD.

Ah ! c’est différent, si c’est M. Jack qui appelle.

 

 

Scène VI

 

ÉDOUARD, ALICE, SIR JACK

 

JACK, sortant de sa chambre.

Il paraît qu’on ne veut pas me répondre. Ah ! vous voilà... Alice ? Tenez, vous remettrez cette lettre à votre tante.

Il aperçoit Édouard.

Non, rendez-là-moi... rendez-la-moi, vous dis-je.

Il arrache la lettre des mains d’Alice, fait un mouvement pour rentrer chez lui, et se retourne par réflexion.

Si. Décidément vous la remettrez.

Il donne la lettre et rentre.

 

 

Scène VII

 

ÉDOUARD, ALICE

 

ÉDOUARD.

Il est gentil, voire homme aimable ; je vous en fais mon compliment.

ALICE.

Il est un peu original.

ÉDOUARD.

Un peu ?... C’est bien l’être le plus singulier, le plus bizarre que j’aie jamais vu.

ALICE.

Si vous le connaissiez, vous l’estimeriez, j’en suis sûre.

ÉDOUARD.

Eh bien ! je ne crois pas... On a beau dire que la figure ne prouve rien, je ne crois pas qu’un honnête homme puisse avoir une physionomie comme celle-là.

ALICE.

Vous me faites beaucoup de peine en parlant ainsi.

ÉDOUARD.

Pardon... Dieu sait que mon intention n’était pas... Faisons la paix. J’ai eu tort, j’en conviens ; j’ai jugé légèrement. Me le pardonnerez-vous ?... Et, tenez, pour gage de réconciliation...

Il lui baise la main ; Georges paraît à la porte du n. 4, Alice s’enfuit par le fond.

 

 

Scène VIII

 

ÉDOUARD, GEORGES

 

GEORGES.

Bravo ! bravo ! c’est très bien ! Tu allais, disais-tu, chez notre professeur d’anatomie ?... Charmant professeur ! je prendrais volontiers de ses leçons.

ÉDOUARD.

Toujours le même !...

GEORGES.

Je vous demande un peu, se lever au petit jour pour venir causer avec la chambrière.

ÉDOUARD.

N’allez-vous pas supposer...

GEORGES.

Je ne suppose rien, j’ai vu.

ÉDOUARD.

Alice est une honnête fille... incapable...

GEORGES.

Ne t’échauffe pas tant, je t’en prie ! Eh bien, je te crois ; mais tu n’en es que plus fou. Réveiller l’amitié qui dort en Conscience, pour venir baiser la main...

Ironiquement.

d’une honnête fille !

ÉDOUARD.

Mon ami, toutes ces plaisanteries...

GEORGES.

Bon ! tu vas te fâcher ?... allons, apaisons-nous et parlons raison. Toi, le modèle des étudiants, renommé pour ta sagesse et tes principes, te voilà oubliant tout pour un petit minois chiffonné de fille d’auberge. Adieu cette noble profession, ces études qui t’absorbaient uniquement ! adieu l’espoir d’être un jour un des premiers médecins de l’Angleterre... un... enfin...

Voix extérieures.

ÉDOUARD.

Tais-toi. J’entends du bruit ; rentrons.

GEORGES.

Soit, rentrons. Mais je ne cesserai pas de te dire...

ÉDOUARD.

Je n’écoute rien.

GEORGES.

Je veux te prouver...

ÉDOUARD.

Tais-toi.

GEORGES.

Laisse-moi parler, sans m’interrompre, seulement une petite demi-heure.

ÉDOUARD.

Eh ! tais-toi donc, bavard !...

Ils rentrent dans leur chambre.

 

 

Scène IX

 

TOBY, ALICE, MISTRISS BUTLER

 

Mistriss Butler et Toby entrent par la droite. Alice, qui rentre par le fond, vient à leur rencontre.

ALICE.

Ma tante, voici une lettre que Sir Jack m’a donnée pour vous.

MISTRISS BUTLER.

Une lettre ?...

TOBY.

Qu’est-ce qu’il peut y avoir là dedans ?

MISTRISS BUTLER.

Tu es bien curieux.

TOBY.

Toujours. C’est mon faible.

MISTRISS BUTLER.

Laissez-nous, ma nièce.

TOBY.

Oui, nos affaires ne regardent que nous.

ALICE.

Je vous laisse...

Elle sort par le fond.

 

 

Scène X

 

TOBY, MISTRISS BUTLER

 

TOBY.

Nous voilà seuls ; lisez, maman.

MISTRISS BUTLER.

Voyons.

Elle parcourt la lettre.

Oh ! mon Dieu !

TOBY.

Qu’avez-vous donc ?

MISTRISS BUTLER.

Je ne puis on croire mes yeux !

TOBY.

Qu’est-ce que c’est ?...

MISTRISS BUTLER.

Ce bon Sir Jack !...

TOBY.

Eh bien, qu’est-ce qu’il a fait ?...

MISTRISS BUTLER.

Que de générosité ! qui se serait attendu à cela ?

TOBY.

Je vous en prie, maman, lisez plus haut et plus distinctement ; je ne comprends pas un mot.

MISTRISS BUTLER.

Écoute, et tu seras aussi surpris que moi :

Elle lit.

« Mistriss Butler, j’ai logé cinq ou six fois dans votre hôtel, ainsi vous me connaissez, déleste. Mais ce que vous ne savez pas, c’est que je suis très malheureux... »

TOBY.

Ah ! je devine : il veut qu’on lui fasse crédit.

MISTRISS BUTLER, continuant.

« J’ai beaucoup d’or... »

TOBY.

Eh bien, alors, qu’est-ce qu’il demande ?

MISTRISS BUTLER, continuant.

« Mais pas un parent, pas un ami avec qui je puisse le partager. »

TOBY.

Tiens, il n’avait qu’à me dire ça, j’aurais partagé tout de suite, moi.

MISTRISS BUTLER.

Écoute donc, si tu veux savoir.

Lisant.

« J’ai pris, dans mon isolement, la résolution de m’attachera la première femme que j’en trouverais digne. J’ai cherché longtemps... très longtemps ; je commençais même à désespérer, mais je crois l’avoir trouvée. »

TOBY.

Là ! Je parie que c’est vous qu’il demande en mariage.

MISTRISS BUTLER.

Moi ? Par exemple !...

TOBY.

Dame, écoutez donc maman, vous n’êtes pas encore trop...

MISTRISS BUTLER, lisant.

« Et cette femme, c’est Alice, c’est votre nièce. »

TOBY.

Alice ?... Hein ?... Qu’est-ce que vous dites ?... Je n’entends pas ça, moi.

MISTRISS BUTLER, continuant.

« Sans doute, c’est une folie, à mon âge, d’épouser une jeune personne. »

TOBY.

Certainement, c’est une folie.

MISTRISS BUTLER, continuant.

« Mais je n’ai pu faire autrement, c’est plus fort que moi. »

TOBY.

Tant pis pour lui.

MISTRISS BUTLER, continuant.

« Comme on a l’habitude de s’adresser aux parents... »

TOBY.

Il s’adresse à moi, c’est ça.

MISTRISS BUTLER.

Te tairas-tu, bavard ?...

Poursuivant.

« Je viens me conformer à cet usage ; mais en vous prévenant que rien de ce que vous pourrez me dire ne me fera renoncer à ma résolution... »

TOBY.

Alors, ce n’est pas la peine qu’il demande.

MISTRISS BUTLER, achevant.

« Le refus seul d’Alice pourrait y mettre obstacle. Je vous salue.

« JACK SPLEEN. »

Eh bien que dis-tu de cette lettre ?

TOBY.

Je dis que c’est superbe, magnifique ; mais je lui refuse mon consentement.

MISTRISS BUTLER.

Eh ! qui te demande ton consentement ?... On n’en a pas besoin. Ne vois-tu pas l’avantage qui résulte pour nous de cette alliance ?

TOBY.

Je vois, je vois que j’y perds ma future.

MISTRISS BUTLER.

Mon dieu ! te voilà bien embarrassé ! comme s’il manquait de jeunes filles à Londres.

TOBY.

En attendant, on m’ôte celle que j’aime.

MISTRISS BUTLER.

Voilà bien les hommes ! À présent que tu es sur le point d’en être séparé, tu en es amoureux fou, et tout à l’heure tu l’accablais de reproches.

TOBY.

C’est vous, maman.

MISTRISS BUTLER.

C’est bien toi.

TOBY.

C’est vous, c’est vous qui l’avez grondée, traitée sévèrement ; tandis que moi.

MISTRISS BUTLER.

Tu m’excitais contre elle.

TOBY.

Par exemple !... moi qui l’aime comme une bête ! moi qui en perds la tête !... moi qui...

MISTRISS BUTLER.

Eh bien, c’est moi si tu veux. Que ce soit l’un ou l’autre peu importe. Le principal maintenant est de lui faire oublier...

Appelant.

Alice ! Alice !...

TOBY.

C’est ça, demandez-lui pardon ! Allez, maman, vous avez bien peu de caractère.

MISTRISS BUTLER.

L’intérêt avant tout.

TOBY.

Tenez, je m’en vais, car je ne pourrais pas m’empêcher de lui dire tout ce que je pense. Vous voyez bien que j’avais raison d’être jaloux ; votre Alice est une coquette, et votre sir Jack un vieil hypocrite.

Il sort en faisant la moue à Alice, qui entre.

 

 

Scène XI

 

ALICE, MISTRISS BUTLER

 

ALICE.

Vous m’avez fait appeler, ma tante ?

MISTRISS BUTLER.

Oui, j’ai quelque chose à t’apprendre. Comme te voilà émue !... Pauvre enfant ! Pourquoi trembler ainsi ?

ALICE.

C’est que...

MISTRISS BUTLER.

Je ne crois pas t’avoir jamais traitée durement.

ALICE.

Je sais ce que je dois à vos bontés, ma tante.

MISTRISS BUTLER.

Je t’ai retirée de la misère, il est vrai ; sans moi, je ne sais ce que tu serais devenue ; ce sont de ces choses qui se doivent entre parents. D’ailleurs, ta pauvre mère était ma meilleure amie. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Je t’ai fait venir...

ALICE.

Ce matin, vous m’avez grondée, et je vous jure que je ne méritais pas...

MISTRISS BUTLER.

J’ai été trop vive, j’en conviens, et je t’en demande pardon.

ALICE.

À moi, ma tante ?

MISTRISS BUTLER.

Quand on a eu tort, c’est tout simple.

ALICE, à part.

Mon dieu ! ma tante a sans doute quelque chose de désagréable à m’apprendre, puisqu’elle prend tant de précautions.

MISTRISS BUTLER.

Eh bien ! tu ne me dis rien, tu n’es pas curieuse de savoir.

ALICE.

Au contraire. Je vous en prie, ma tante ; quel est ce secret ?

MISTRISS BUTLER.

Eh bien, non, je ne te l’apprendrai pas ; je veux te laisser le plaisir de la surprise.

ALICE.

C’est donc quelque chose d’heureux ?

MISTRISS BUTLER.

Vraiment sans doute. Mon dieu ! comme te voilà faite !... Quels vêtements !... On te prendrait pour une servante, tandis que tu es ma nièce, ma propre nièce. Allons, va faire ta toilette ; prends dans ma garde robe ce que tu trouveras de plus beau : les robes de ma grand’mère ; ses falbalas.

ALICE.

Oui, ma tante.

 

 

Scène XII

 

MISTRISS BUTLER, SIR JACK, ALICE

 

JACK, sortant de sa chambre.

C’est inutile ; je la trouve très bien ainsi. Demeurez, Alice. Eh bien, Mistriss, quelle réponse ? Qu’avez-vous à me dire ?

MISTRISS BUTLER.

Que je suis enchantée, ravie de l’honneur...

JACK.

Au diable l’honneur et votre enchantement. Dans tout cela, je n’ai pas du tout pensé à vous.

MISTRISS BUTLER.

Cependant.

JACK.

Pas de phrases. Votre nièce consentira-t-elle ?

MISTRISS BUTLER.

Je voudrais bien voir qu’elle ne consentît pas ; je lui ordonnerais à l’instant...

JACK.

Du tout, je ne veux pas qu’on lui ordonne ; je veux qu’elle y consente de son plein gré.

MISTRISS BUTLER.

Elle y consentira ; je vais lui annoncer...

JACK.

Je veux le lui annoncer moi-même,

MISTRISS BUTLER.

À la bonne heure. Venez, Alice ; Sir Jack veut vous parler.

Bas.

Ayez soin surtout d’être aimable et de répondre convenablement.

JACK.

De quoi vous mêlez-vous ? Ce que vous appelez aimable me semblerait fort ridicule peut-être ; c’est assez, laissez-nous.

MISTRISS BUTLER.

J’obéis.

Elle sort.

 

 

Scène XIII

 

ALICE, SIR JACK

 

Sir Jack reste un moment sans parler ; il s’assied, puis par réflexion se lève et va chercher un siège qu’il présente à Alice. Celle-ci le regarde avec inquiétude.

ALICE, à part.

Mon Dieu ! quel air sévère ! qu’a-t-il donc à me dire ?

JACK.

Vous devinez sans doute ce dont il s’agit ?

ALICE.

Oh ! mon Dieu non ; mais je présume qu’une faute involontaire...

JACK.

Pauvre enfant !... Elle ne comprend pas. Alice, vous êtes malheureuse dans cette maison.

ALICE.

Monsieur...

JACK.

Ces gens-là vous traitent avec dureté. Vous voulez les excuser... Je sais à quoi m’en tenir.

ALICE.

Ce sont mes bienfaiteurs.

JACK.

Des bienfaiteurs comme on en voit tant, qui s’enrichissent par leurs bienfaits.

ALICE.

La reconnaissance me fait un devoir...

Elle se lève.

JACK.

C’est bien, c’est très bien ce que vous venez de dire là. Asseyez-vous...

Elle obéit.

Mais je sais ce que je dis. Vous ne pouvez rester plus longtemps dans cette auberge.

ALICE.

Grand Dieu !... Et pour quelle raison ?... Ma tante vous aurait-elle chargé...

JACK.

Du tout ; votre tante ne demande pas mieux que de vous garder, et vous avez dû voir que tout à l’heure... C’est moi qui ne veux pas.

ALICE.

Vous croyez donc que des dangers...

JACK.

Qui vous parle de dangers ?

ALICE.

Je resterai donc ?

JACK.

Non, vous dis-je. Je ne le veux pas.

ALICE.

Que vous ai-je donc fait pour m’enlever ainsi mon seul asile ?

JACK.

Qui vous dit que vous serez sans asile ?

ALICE.

Je suis seule sur la terre.

JACK.

Je serai votre appui.

ALICE.

Vous ?

JACK.

Pourquoi pas ?

ALICE.

Jamais je n’accepterai les bienfaits d’un étranger.

JACK.

Et pourquoi suis-je un étranger pour vous ?... Je vous connais depuis longtemps, moi. Chaque fois que je venais dans cette maison, je remarquais que vous n’étiez pas faite pour la situation où vous vous trouviez. Je me disais : « Elle ne ressemble pas aux autres femmes ; elle n’en a pas la perfidie ! » Ainsi, Alice, je vous aime...

Se reprenant.

je m’intéresse beaucoup à vous.-

ALICE.

Je n’ai point oublié les bontés...

JACK.

Ne m’interrompez pas. Vingt fois il m’est venu une pensée ; mais j’hésitais toujours... On est si souvent trompé !... Et ce n’est qu’aujourd’hui, aujourd’hui même, que, témoin des mauvais traitements qu’on vous faisait éprouver, et de la douceur avec laquelle vous les supportiez, j’ai pris mon parti. J’ai dit à votre tante que je voulais vous épouser.

ALICE.

M’épouser !... vous, Sir Jack ?

JACK.

Cela vous déplairait-il ?

ALICE.

Non, Monsieur. Mais la surprise... Vous ne me trompez pas ?

JACK.

Non, sans doute; mais je veux une réponse franche : oui ou non.

ALICE.

Songez que je suis une pauvre orpheline.

JACK.

Je le sais aussi bien que vous. Oui ou non, vous dis-je. Vous hésitez ?... Me serais-je trompé !... Auriez-vous de la répugnance ?...

ALICE.

De la répugnance, moi ?... pour un homme si bon, si généreux !... Ma seule crainte, c’est d’accepter une fortune.

JACK.

Et que voulez-vous que j’en fasse sans vous ?... L’existence m’est à charge, et je sens qu’un refus...

ALICE.

Je ne sais si je dois.

JACK.

Vous êtes libre de choisir. Oui vous êtes libre ; mais votre choix décidera de ma vie ou de ma mort.

ALICE

Ô ciel !... J’accepte.

JACK.

Vous acceptez ?...que je vous ai d’obligations !... et cela, sans aucune peine ?...

ALICE.

Pouvez-vous en douter ?...

JACK.

Je n’ai jamais été aussi heureux !... Il faut les appeler : Mistriss Butler !... Toby ! venez.

Ils accourent.

 

 

Scène XIV

 

ALICE, SIR JACK, MISTRISS BUTLER, TOBY

 

JACK.

Tout est arrangé.

MISTRISS BUTLER.

Ah ! tant mieux.

JACK.

Elle a consenti. À demain la noce.

TOBY.

Il est pressé.

MISTRISS BUTLER.

Pourquoi pas aujourd’hui ?...

JACK.

Aujourd’hui, soit.

TOBY.

A-t-on jamais vu...

JACK.

Et le notaire ?...

MISTRISS BUTLER.

Toby a de bannes jambes, il va s’y rendre en un clin d’œil.

TOBY.

Oh ! pour le coup, maman, c’est trop fort ! je n’irai pas.

JACK.

Hein ?... qu’est-ce que c’est, qu’est-ce que c’est, jeune homme !... Allez tout de suite me chercher un notaire. Un instant... et des témoins, où en trouverons-nous ?

MISTRISS BUTLER.

Ces deux jeunes gens du n° 4...

Mouvement d’Alice.

TOBY.

Ça ne se peut pas ; ils vont partir tout à l’heure.

ALICE.

Tout à l’heure !...

À part.

M. Édouard ne m’avait pas dit...

TOBY.

Quand je dis tout à l’heure, je n’en sais rien ; mais je le présume : il en était question entre eux.

MISTRISS BUTLER.

Allez, Toby, allez donc chez le notaire ; ce n’est qu’à deux pas.

TOBY.

En vérité, maman, c’est un peu trop fort d’exiger que ce soit moi...

MISTRISS BUTLER.

Obéissez Toby !...

TOBY, sans bouger.

On y va...

JACK.

Allons donc !...

TOBY.

On y va, j’y cours.

Il sort lentement.

JACK.

Décidément, Alice, ce mariage vous fait plaisir ?

ALICE.

Oui... oui, Sir Jack.

JACK.

Vous pleurez

ALICE.

Moi ? c’est de bonheur.

JACK.

Ah ! c’est différent. Moi je n’ai jamais pu répandre une larme, pas plus de bonheur que de chagrin. Je rentre pour quelques minutes dans mon appartement, pour disposer les articles du contrat. À bientôt, ma charmante future.

Il rentre dans sa chambre, après avoir baisé la main d’Alice. Édouard et Georges, qui sont sortis du n. 4, ont entendu les derniers mots de sir Jack.

 

 

Scène XV

 

GEORGES, ÉDOUARD, MISTRISS BUTLER

 

ÉDOUARD.

Sa future ?...

MISTRISS BUTLER.

Mon Dieu oui. Elle va l’épouser ; nous allons signer le contrat dans l’instant.

GEORGES.

Dans l’instant ?...

MISTRISS BUTLER.

Certainement. C’est qu’il va rondement en affaires, ce bon Sir Jack. « Voulez-vous ?... – Oui. –Eh bien, allons !... » Et tout est fini.

ÉDOUARD.

Mais au moins faudrait-il connaître...

MISTRISS BUTLER.

Oh ! nous le connaissons assez ; ce n’est pas la première fois qu’il vient loger ici. Il est un peu brusque par exemple ; mais c’est bien le meilleur cœur !...

ÉDOUARD.

Et Alice consent ?

MISTRISS BUTLER.

Si elle consent ?... il serait...plaisant qu’elle ne consentît pas ! Un mariage qui la rendra la plus riche du quartier ; un mariage qui fera le bonheur de toute sa famille ; un mariage qui donnera à sa tante une considération toute particulière... Ah ! il serait plaisant !... je voudrais bien voir !... Votre servante, Messieurs.

Elle sort.

 

 

Scène XVI

 

ÉDOUARD, GEORGES

 

ÉDOUARD.

Eh bien, mon ami, que dis-tu de cet événement ?

GEORGES.

Un fou faire une folie, il n’y a rien là d’étonnant.

ÉDOUARD.

Qu’est-ce que je te disais ce matin ? il y a dans cette jeune personne quelque chose qui révèle...

GEORGES.

Une princesse déguisée, n’est-ce pas ?...

ÉDOUARD.

Allons, encore !... vas-tu recommencer ?... vas-tu continuer tes mauvaises plaisanteries ?

GEORGES.

Je te pardonne ton extravagance ; tu es amoureux.

ÉDOUARD.

Amoureux ?... tu sens qu’après une pareille trahison...

GEORGES.

Une trahison ?...

ÉDOUARD.

Sans doute. Quand ce matin je pressais tendrement sa main, ne l’ai-je pas sentie trembler dans la mienne ? n’ai-je pas vu sa rougeur ?...

GEORGES.

Par habitude. Tu penses bien qu’une fille d’auberge doit se trouver souvent dans de semblables circonstances.

ÉDOUARD.

Non, je ne puis me tromper, j’ai lu dans ses yeux...

GEORGES.

Le secret de son amour ?... et elle en épouse un autre !

ÉDOUARD.

C’est ce qui me confond !... Mais, quand j’y pense, qui sait si elle agit de son plein gré ? si la violence... Oui, plus j’y réfléchis, plus je crois... Ce Sir Jack aura profité de son ascendant sur une jeune fille timide, et la tante d’Alice, éblouie par l’espoir d’une fortune... oui, oui, plus de doute, c’est cela. Elle avait l’air si joyeux !... et cette pauvre Alice, comme elle était triste ! as-tu vu quand elle est sortie ?... Décidément, mon parti est pris, je vais aller trouver Sir Jack.

GEORGES.

Non, mon ami, tu n’iras pas.

ÉDOUARD.

C’est en vain que tu voudrais me retenir. Je vais le trouver, te dis-je, lui demander de quel droit il force une jeune personne...

GEORGES.

À accepter une fortune considérable.

ÉDOUARD.

Si la tante d’Alice est seule coupable, je ne permettrai pas qu’elle sacrifie sa nièce à des considérations d’intérêt.

GEORGES.

Ah ! pour le coup, mon ami, c’est trop fort ! Je suis un étourdi, moi, un extravagant ; vingt fois tu m’as reproché mes folies... tu me permettras bien de te prêcher à mon tour. Voyons, que diable veux-tu faire ?

ÉDOUARD.

Je veux... je veux la voir, lui parler ; car décidément j’en suis amoureux... amoureux fou !... Et ce misérable Jack !...

GEORGES.

Il t’a fait bien du mal !

ÉDOUARD.

Il m’enlève une femme que j’adore.

GEORGES.

Et si elle ne t’aimait pas ?

ÉDOUARD.

Si elle ne m’aimait pas ?... raison de plus ; je me battrai avec lui.

GEORGES.

Un duel !

ÉDOUARD.

Oui, un duel. Pourquoi non ?... On s’est battu vingt fois pour des motifs plus légers.

GEORGES.

Songes-y donc : une fille d’auberge !...

ÉDOUARD, avec colère.

Et quand ce serait une fille d’auberge ! est-ce une raison pour qu’elle ne puisse pas aimer avec ardeur ?

GEORGES.

Au contraire. Ces filles-là, elles aiment tout le monde avec ardeur.

ÉDOUARD.

Insulter Alice, c’est m’insulter moi-même !

GEORGES.

Ah ! parbleu ! fâche-toi si tu veux ; mais mon respect pour toi ne peut pas aller jusqu’à respecter...

ÉDOUARD.

Et moi je te dis que tu outrepasses les droits de l’amitié.

GEORGES.

Uniquement dans tes intérêts.

ÉDOUARD.

Et qui vous charge, Monsieur, de songer à mes intérêts ? Laissez-moi agir comme je veux, et ne vous mêlez pas de mes affaires. Vous n’êtes pas mon tuteur que je sache ?

GEORGES.

Non, sans doute ; mais puisque tu veux faire des extravagances, je resterai près de toi, et je ferai tout au monde pour t’empêcher de te déshonorer.

ÉDOUARD, furieux.

Me déshonorer ? pour le coup c’est trop fort ; vous m’en rendrez raison.

GEORGES.

Moi ?...

ÉDOUARD.

Vous m’avez insulté dans ce que j’ai de plus cher ; vous m’en rendrez raison, vous dis-je.

GEORGES.

Et notre amitié...

ÉDOUARD.

Elle n’existe plus ; vous l’avez rompue. Sortons.

GEORGES.

Édouard !

ÉDOUARD.

Sortons, encore une fois, ou je croirai qu’un autre motif.

GEORGES.

Édouard, tu saisie contraire.

ÉDOUARD.

Eh bien, marchons. Nous trouverons des armes là... à deux pas.

GEORGES.

Des amis, se battre pour la vertu d’une servante d’auberge !...

ÉDOUARD.

Encore !... Misérable !

Il le frappe de son gant à la figure.

GEORGES.

Ah ! C’en est trop ! Marchons !

ÉDOUARD.

Marchons !...

Ils sortent par le fond.

 

 

Scène XVII

 

SIR JACK, seul

 

Il sort de sa chambre.

Hein ?... Qu’est-ce que c’est ?... Une querelle !... Ils vont se battre peut-être... C’est dommage !... Ils sont jeunes, ils ont des parents, des amis... Je vais les séparer... Ma foi, non.

Il va s’asseoir près de la table.

 

 

Scène XVIII

 

SIR JACK, TOBY

 

TOBY.

Comme c’est amusant d’aller chercher un notaire pour le contrat de mariage d’un rival ; car enfin, il n’y a pas à dire, c’est mon rival. Mon rival !... faut-il que je sois bon enfant ?

JACK.

Eh bien ! ce notaire ?

TOBY.

Il vient ; soyez tranquille.

JACK.

Alice est-elle prête ?

TOBY.

Elle le sera toujours assez tôt, mon cousin. Mon cousin !... Comme c’est agréable ce nom là !... Oh ! j’enrage !

JACK.

Qu’a donc cet original ?

TOBY.

Ce que j’ai ? Rien. Je suis content... très content. Voilà tout.

JACK.

Pourquoi ne vient-on pas ? Allez les prévenir.

TOBY, à part.

S’il est pressé, il peut bien y aller lui-même.

Haut.

Tenez, les voici.

 

 

Scène XIX

 

SIR JACK, TOBY, MISTRISS BUTLER, UN NOTAIRE, PARENTS et AMIS

 

MISTRISS BUTLER.

Entrez, entrez, mes chers parents, mes bons amis. Vous ignorez encore pourquoi je vous ai fait venir. Vous allez le savoir. Il s’agit d’une fête y d’une grande fête, d’un repas, d’un bal... Et d’abord, je vous présente mon neveu, sir Jack, estimable négociant, ou tout autre état, car je ne sais pas au juste. Mais en tout cas le meilleur des hommes ; mon bienfaiteur et celui d’Alice. Elle lui devra tout, il va l’épouser.

Mouvement des parents et amis.

Cela vous étonne ?... Un homme si riche !... Je sais qu’Alice a de grandes qualités, qu’elle le rendra bien heureux ; mais il y a si peu d’hommes aujourd’hui qui veuillent du bonheur sans dot ; et puis quelle modestie ! Voyez comme il a l’air rêveur et distrait ! On croirait qu’il n’entend pas les éloges qu’on fait de lui. Ah ! mes amis, joignez-vous à moi pour remercier cet homme généreux.

On entoure sir Jack, qui est plongé dans la rêverie.

JACK.

Eh bien, qu’est-ce ?... Que me veulent tous ces gens-là ?... Eh ! c’est vrai. J’avais oublié...

MISTRISS BUTLER.

Ce sont nos parents, nos amis.

JACK.

Des parents, des amis ? Je n’ai pas besoin de tout cela. M. le Notaire, suivez-moi dans mon cabinet, vous y trouverez tout ce qu’il faut pour rédiger votre acte.

Il rentre dans sa chambre ; le notaire l’y suit.

 

 

Scène XX

 

MISTRISS BUTLER, TOBY, PARENTS et AMIS

 

MISTRISS BUTLER.

Il est un peu brusque, mais nous saurons le guérir de sa mauvaise humeur ; nous lui prouverons combien nous sommes pénétrés de l’honneur qu’il fait à notre famille.

TOBY.

Merci.

MISTRISS BUTLER.

Que la fête commence.

TOBY.

Une fête !...

MISTRISS BUTLER.

Qu’il trouve ici, à son retour, l’image du plaisir et du bonheur.

TOBY, d’un air furieux.

Oui, sautez, dansez, c’est le plus beau jour de ma vie... Je n’ai jamais ri tant que ça !

Ballet.

À la fin du ballet, sir Jack sort de sa chambre avec le notaire.

 

 

Scène XXI

 

LES MÊMES, SIR JACK, ALICE, LE NOTAIRE

 

JACK.

Que vois-je ? qu’est ce-que cela signifie ?

MISTRISS BUTLER.

C’est la fête de vos fiançailles, mon cher neveu.

JACK.

Vous me rompez la tête !... C’est Alice que je veux ; où est-elle ?

MISTRISS BUTLER.

La voici.

JACK, à Alice.

Avez-vous bien réfléchi ? n’aurez-vous pas de regrets ?

ALICE.

De regrets ? Jamais.

JACK.

Je vous crois, j’ai besoin de vous croire. Le contrat est prêt, il n’y a plus qu’à le signer.

LE NOTAIRE.

Il y manque encore la profession du futur.

TOBY, à part.

Ah ! c’est bien heureux !... Je suis curieux de savoir...

JACK.

Mettez : sans profession.

TOBY, à part.

C’est ça, un aventurier, une espèce de vagabond !... et voilà l’homme qu’on me préfère !...

MISTRISS BUTLER, au notaire.

Mettez : riche capitaliste.

TOBY, à part.

Qu’en sait-elle ?

JACK.

Allons, ma chère Alice.

Il la conduit à la table où elle signe le contrat.

Elle a signé !

Il signe aussi.

MISTRISS BUTLER.

Je mets mon paraphe. À toi, Toby.

TOBY.

Le plus souvent que je vais signer ! Je vous ai dit, maman, qu’il n’aurait jamais mon consentement, et il ne l’aura pas.

JACK.

Tout est fini. Grâce au ciel, voilà le premier bonheur qui me soit arrivé de toute ma vie.

Deux coups de pistolet.

MISTRISS BUTLER.

Qu’est-ce que cela ?

TOBY.

Ah ! mon dieu !...

 

 

Scène XXII

 

LES MÊMES, GEORGES, puis ÉDOUARD

 

GEORGES, accourant pâle et défait.

Au secours ! au secours ! Édouard ! mon ami !, et c’est moi... moi !...

TOUS.

Comment ?...

Des domestiques apportent Édouard blessé et sans connaissance. Ils le déposent sur un fauteuil à la porte du fond.

ALICE, courant à lui.

Juste ciel !... Cher Édouard !...

Elle tombe à genoux devant Édouard, dont elle prend une main qu’elle baigne de ses larmes. Mouvement général de surprise.

JACK.

Ah !... Donnez-moi ce contrat.

TOBY, avec empressement.

Le voilà, mon cher cousin.

JACK.

Merci.

Il le déchire. Stupéfaction de mistriss Butler ; joie de Toby surprise des parents et

 

 

ACTE II

 

Le théâtre représente le jardin de l’hôtel tenu par mistriss Butler. À droite, une table de pierre et deux chaises ; à gauche, une espèce de bosquet formé par des rosiers, dans lequel sont également deux chaises de jardin. Çà et là, des orangers et des arbustes encaissés.

 

 

Scène première

 

TOBY, seul au fond

 

Hein ?... J’entends quelqu’un... C’est elle !... Non, ce n’est personne. C’est par cette porte

Il indique la gauche.

qu’elle est sortie ce matin ; c’est par là qu’elle rentre tous les jours. Ah ! miss Alice, vous faites de pareilles équipées ! vous courez la ville dès le matin ; vous fréquentez l’académie des jeunes étudiants... C’est joli !... Mais tout le monde ne dort pas ici, et je l’ai vue... oui je l’ai vue ! oh ! j’ai de bons yeux, et des oreilles donc ! Dieu ! quelles oreilles j’ai ! Chut ! la voilà qui rentre.

Alice entre furtivement par la gauche, et se glisse avec précaution entre les arbres et les caisses, dans la crainte d’être aperçue.

Oui, c’est ça ; prends bien garde, on ne te voit pas, va, sois tranquille.

 

 

Scène II

 

ALICE, TOBY

 

ALICE, avançant vers le bosquet.

Je me soutiens à peine !...

Elle s’assied. Sa figure est pâle ; elle porte souvent la main à son bras gauche. Elle tient une petite fiole enveloppée dans du papier.

TOBY, à part.

C’est l’effet des longues promenades.

ALICE.

Cette saignée m’a plus affaiblie que les autres. Cher Édouard !... Puisse mon dévouement avoir la récompense que j’en espère ! Puissé-je te rendre la vie, fût-ce aux dépens de la mienne. Heureusement, j’ai su jusqu’ici cacher à tout le monde le moyen que j’emploie pour me procurer de l’argent et lui donner des secours. Hélas ! il serait mort sans moi... Peut-être y succomberai-je moi-même ; mais c’était un devoir ; je ne fais qu’acquitter une dette légitime et sacrée. N’est-ce pas en défendant ma réputation qu’il a reçu cette fatale blessure ? Ah ! ce n’est pas trop de tout mon sang pour payer un si grand bienfait !... Rentrons. Dieu merci, personne ne m’a vue.

TOBY, lui barrant le passage.

Non, personne, excepté moi.

ALICE, reculant.

Ciel ! Toby !...

TOBY.

Oui, Toby qui vous a suivie.

ALICE.

Grand Dieu !...

TOBY.

Je sais où vous allez si souvent depuis un mois.

ALICE.

Vous savez...

TOBY.

Oui.

ALICE.

De grâce, mon cher Toby, n’en dites rien à personne.

TOBY.

C’est ça ; mon cher Toby, des douceurs parce qu’on me craint. Eh bien, pas du tout, je le dirai à tout le monde.

ALICE.

Gardez-vous en bien ; je serais perdue.

TOBY.

Je le crois. Une jeune fille qui devrait se respecter, faire de pareilles choses !... Aller dans un lieu semblable... au milieu de trente jeunes gens ! Quelle horreur !

ALICE.

Au nom du ciel, silence !

TOBY.

Du tout, du tout, je ne me tairai pas. Pour qui me prenez-vous ?... Je me garderai bien de me taire... Ah ! par exemple !...

Apercevant la fiole que tient Alice.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

ALICE.

C’est...

TOBY.

C’est ?...

ÉDOUARD, au dehors.

Alice !... Alice !...

ALICE.

C’est sa voix ! Il m’appelle !...  Il a besoin de mes secours... Me voilà.

Elle court à droite.

 

 

Scène III

 

TOBY, seul

 

« Il m’appelle !... il a besoin de mes secours ! me voilà !... » Comme c’est édifiant ! Le matin, elle court la ville, dieu sait pour quel motif ; et le reste du temps, elle est assise au chevet de M. Édouard, de son cher malade. Reste, reste auprès de lui ; ne le quitte pas, je t’en prie... Tâche de le sauver... J’espère bien que tu n’y parviendras pas. Moi d’abord, j’ai toujours compté sur la Providence.

Il s’assied dans le bosquet.

Alors, il ne me restera plus pour rival que Sir Jack... Celui-là, je le crains davantage. Il est riche... Oh ! c’est sans contredit le meilleur parti qu’elle aurait pu choisir... après moi. Mais il n’en veut plus ; il boude, et il a raison. Moi aussi je bouderai ; je ne lui accorderai ni mon cœur, ni ma main. Je serai cruel, inflexible... Attention ! voilà Sir Jack ! Regardons et écoutons. Ce n’est pas pour me vanter, mais avec un talent d’observation comme le mien, j’aurais pu parvenir ; j’ai tout ce qu’il faut pour faire un bon espion.

Il se met à l’écart.

 

 

Scène IV

 

TOBY, SIR JACK

 

Sir Jack entre lentement par la droite, en réfléchissant.

TOBY.

Hein ?... qu’est-ce qu’il a dit ?...Rien !... Oh ! oh ! si ça continue sur ce ton là, il ne fera pas d’indiscrétion.

JACK.

Pauvre enfant !... elle me fait de la peine.

TOBY, à part.

Pauvre cher homme !... il me fait pitié.

JACK.

Son œil éteint, ses traits flétris, sa pâleur toujours croissante... En vérité, si ce jeune homme ne guérit pas bientôt, la pauvre petite le précédera dans la tombe.

TOBY.

À la bonne heure, il parle... Il doit en avoir long à se dire, depuis un mois qu’il n’a pas ouvert la bouche. Moi, mes paroles m’auraient étouffé mille fois.

JACK, se retournant.

Hein ?... Ah ! c’est toi, bavard.

TOBY.

Monsieur demande...

JACK, montrant la table de pierre à droite.

Du thé. Là.

TOBY.

J’y vais.

À part.

C’est dommage, j’aurais peut-être fini par entendre quelque chose.

JACK.

Du thé !

TOBY.

Oui, Sir Jack. On y va.

Il sort à droite.

 

 

Scène V

 

SIR JACK, seul

 

Il s’assied près de la table.

Je m’en veux d’être demeuré si longtemps dans cette auberge. J’aurais dû fuir le jour même où la blessure de ce jeune homme... mais non ; malgré moi je trouvais du plaisir à rester ici : j’y souffrais, c’était quelque chose. Partout ailleurs je m’étais ennuyé. Aucune émotion, aucun sentiment, pas même celui de la douleur. Dans mes voyages, j’allais sans regret comme sans plaisir de France en Italie, d’Espagne en Angleterre ; chacune des contrées que je parcourais n’était pour moi qu’une auberge où l’on est plus ou moins bien nourri, logé... où, du reste, on est toujours volé. Un beau jour, fatigué de courir, je reviens au pays natal. Nul désir, nulle espérance ne m’y ramenait : je voulais mourir... autant valait que ce fût dans ma patrie qu’ailleurs. À cette table, seul, une arme dans la main, j’allais en finir, lorsqu’Alice s’offrit à mes regards, et pour la première fois je fus ému. Quels traits !... quelle figure !... Il me sembla que ma tâche ici bas n’était pas remplie ; je voulus sauver Alice des pièges de la séduction, former son âme, son esprit, la rendre riche... que sais-je ?... m’en faire une amie. Une amie ?... une ingrate ! Je ne le croyais pas alors. Ridicule jouet du destin ! ne connaissais-tu donc plus ni le sort, ni les hommes, ni toi-même ?... Oui, j’avais perdu la tête. Elle en aime un autre !... Pendant près de vingt jours, son Édouard est resté sans connaissance, sans voix... elle ne l’a pas quitté. Ni la dureté de Mistriss Butler, ni les sottes railleries de son fils n’ont refroidi un instant son courage... Chère enfant !... Ah ! c’est un ange... c’est un ange !

 

 

Scène VI

 

SIR JACK, TOBY

 

TOBY, mettant le thé sur la table.

Oui, oui, c’est un ange... un ange tombé.

JACK.

Que signifie ?

TOBY.

Tombé du Ciel pour nous tromper tous tant que nous sommes.

JACK.

Nous tromper ?

TOBY.

Vous avez dû voir comme elle est changée depuis un mois.

JACK.

Il est vrai... elle souffre.

TOBY.

Elle se lève de trop bonne heure.

JACK.

Eh bien ?

TOBY.

Et puis, elle fait de trop longues promenades.

JACK.

Que parles-tu de promenades ?

TOBY.

Ah ! dame on sait ce qu’on sait.

JACK.

Eh bien, que sais-tu ?

TOBY.

Je sais que l’innocente Alice aime à prendre le frais le matin.

JACK.

Où est le mal ?

TOBY.

Je ne dis pas, si elle le prenait toute seule encore.

JACK.

Comment ? que veux-tu dire ?

TOBY.

Un instant, comme vous y allez !...

JACK.

Tu vas t’expliquer sur-le-champ.

TOBY.

Eh bien, puisque vous êtes si curieux, je vais tout vous dire. Je m’étais déjà aperçu qu’Alice sortait le matin... aujourd’hui je l’ai guettée ; j’ai suivi ses pas, et je l’ai vue...

JACK.

Après ?

TOBY.

Je l’ai vue entrer dans une maison...

JACK.

Achève.

TOBY.

Non, ce n’est pas la peine de vous raconter ça ; je le garde pour moi.

JACK.

Parle ! parle donc !... Morbleu ! parleras-tu ?... misérable !

TOBY.

Eh bien, dans une maison où se réunissent plusieurs jeunes gens.

JACK.

Des jeunes gens ?

TOBY.

Oh ! très respectables ; de très bons sujets : des étudiants en médecine.

JACK, le prenant à la gorge.

Tu en as menti, malheureux !

TOBY.

Je l’ai vu de mes yeux.

JACK.

Tu en as menti, te dis-je.

TOBY.

Lâchez-moi donc ! vous me faites mal !

JACK.

Et si à l’instant même tu ne me donnes des preuves...

TOBY.

Des preuves ?...

JACK.

Je l’assomme !

TOBY, se débattant.

Haie ! haie ! vous m’étranglez !

JACK.

Oh ! tu ne m’échapperas pas ! Conduis-moi, bourreau ! conduis-moi dans cette maison dont tu viens de me parler.

TOBY.

Oui, Sir Jack.

JACK.

Calomniateur infâme !... accuser Alice !... en ma présence !... Malheur, malheur à toi !...

Il pousse Toby dehors. Tous deux sortent par la gauche.

 

 

Scène VII

 

MISTRISS BUTLER

 

Elle accourt par la droite.

Eh ! mon dieu, quel tapage !... C’est Toby, je crois. ?... En vérité, depuis un mois, je ne comprends rien à ce qui se passe ici. Sir Jack boude et ne dit mot ; mon fils court de tous côtés pour attraper quelque nouvelle méchanceté sur Alice ; ma nièce est triste, change à vue d’œil, et sera bientôt plus malade que le blessé. Quant à moi, je ne sais plus où j’en suis. Si ce train-là continue, j’en perdrai la tête.

 

 

Scène VIII

 

MISTRISS BUTLER, ALICE

 

ALICE, entrant par la droite.

Grâce au ciel, le voilà tout-à-fait bien. Que je suis heureuse !... Ah ! ma tante !

MISTRISS BUTLER.

Eh bien, comment se porte-t-il ?

ALICE.

Beaucoup mieux.

MISTRISS BUTLER.

C’est bien heureux !

ALICE.

Le cordial qu’il vient de prendre doit achever sa guérison.

MISTRISS BUTLER.

Et qu’est-ce qui paie tout cela ?

ALICE.

Ma tante...

MISTRISS BUTLER.

Il paraît que le pharmacien a de la confiance... Tant pis pour lui : il en sera dupe. Quant à moi, on m’a demandé de répondre pour M. Édouard... j’ai dit non, et je le dirai toujours. Qu’est-ce qui paiera les honoraires du médecin ?

ALICE.

Ma tante, tout est payé.

MISTRISS BUTLER.

C’est singulier !... D’où lui est donc venu cet argent ?... Je n’ai vu personne... C’est égal, je suis bien aise de le savoir, parce qu’à mon tour je vais lui demander ce qu’il me doit.

ALICE.

Non, ne lui en parlez pas encore, ma tante ; attendez... vous ne perdrez rien.

MISTRISS BUTLER.

Ma foi, ce n’est pas sûr : on ignore la résidence de sa famille ; on ne sait même pas s’il en a une. M. Georges, son camarade, s’est enfui sans rien dire : croyant avoir tué son ami, il a voulu échapper aux poursuites de la justice. On n’a donc pu prévenir les parents du blessé, ni leur demander de l’argent ; car il a été plus de vingt jours sans pouvoir dire un mot. Cependant, il m’en faut de l’argent.

ALICE.

Ma tante, je vous le répète, vous ne perdrez rien. Vous serez payée, je vous le promets.

MISTRISS BUTLER.

Quand ?

ALICE.

Dans deux jours.

MISTRISS BUTLER.

D’où le savez-vous ?

ALICE.

Ma tante...

MISTRISS BUTLER.

C’est peut-être vous qui lui prêterez de l’argent ?

ALICE.

Ah ! ma tante...

MISTRISS BUTLER.

Écoutez, Alice, tout cela commence à me déplaire. Je maudis l’instant où M. Édouard a mis le pied dans mon auberge.

ALICE.

Vous êtes bien sévère.

MISTRISS BUTLER.

C’est lui qui, a fait manquer votre mariage avec sir Jack, et un prétendu comme celui-là ne se retrouve pas. Vous pouviez devenir une grande dame, et grâce à M. Édouard, vous resterez fille d’auberge toute votre vie. Certes, vous n’étiez pas payée pour lui vouloir du bien, et cependant Dieu sait comme vous avez pris de la peine pour lui pendant sa maladie ! Je l’ai souffert, parce qu’après tout on ne pouvait pas le mettre à la porte dans l’état où il était... Mais enfin tout cela ne peut pas durer. Il se porte mieux, n’est-ce-pas ?

ALICE.

Oui, ma tante, le médecin lui a permis de prendre l’air aujourd’hui.

MISTRISS BUTLER.

Alors vos soins lui deviennent inutiles, et je vous défends à l’avenir de lui parler.

ALICE.

Quoi, vous voulez ?...

MISTRISS BUTLER.

Je l’exige, et j’entends qu’on m’obéisse.

ALICE.

Ô ciel ! Pauvre jeune homme !

MISTRISS BUTLER.

Hein ?... Vous dites...

ALICE.

Rien, ma tante, j’obéirai.

MISTRISS BUTLER.

Cela vous contrarie ?... C’est dommage !

ÉDOUARD, au dehors.

Alice !

ALICE, courant vers la maison.

C’est lui !

MISTRISS BUTLER.

Là ! Voilà déjà mes ordres publiés !...

 

 

Scène IX

 

ÉDOUARD, ALICE, MISTRISS BUTLER

 

ALICE, entrant par la droite avec Édouard qu’elle soutient.

Prenez garde, ne marchez pas si vite... Sortir ainsi, seul ; c’est une imprudence. N’est-ce pas, ma tante ?

MISTRISS BUTLER.

C’est bon, c’est bon.

ÉDOUARD.

Alice, vous n’étiez plus là...

ALICE, prenant une chaise dans le bosquet.

Asseyez-vous.

MISTRISS BUTLER, la repoussant.

Mêlez-vous de vos affaires ; je vais appeler Toby.

ALICE.

Y pensez-vous ?... Lui, si négligent, si brusque !

ÉDOUARD.

Au lieu qu’Alice est si bonne, si prévenante ! Je vous en supplie, ma chère hôtesse, laissez-là quelques jours encore auprès de moi.

MISTRISS BUTLER.

Du tout, du tout.

ALICE.

Songez que sa vie peut-être en dépend.

MISTRISS BUTLER.

Je sais que vous avez toujours quelque prétexte pour me désobéir. Allez-vous-en... Vous m’avez entendue ? Sortez, vous dis-je.

ALICE.

Mais enfin...

MISTRISS BUTLER.

Voulez-vous bien sortir !

Elle prend vivement ta nièce par le brai ; celle-ci jette un cri perçant.

ALICE.

Ah !...

ÉDOUARD.

Qu’avez-vous ?

ALICE.

Rien.

ÉDOUARD.

Cependant ce cri...

MISTRISS BUTLER.

C’est vrai, elle m’a fait peur... Qu’as-tu donc ? Tu pâlis.

ÉDOUARD.

Vous souffrez ?...

ALICE.

Ce n’est rien, vous dis-je.

MISTRISS BUTLER.

Est-ce moi.qui t’ai fait mal en te serrant le bras ?

ALICE.

Je ne crois pas.

MISTRISS BUTLER.

Je t’ai à peine touchée, et je ne puis comprendre...

On sonne.

ALICE.

On a sonné, je vais voir.

Elle sort.

ÉDOUARD, s’avançant.

Mais dites-moi...

MISTRISS BUTLER.

Où courez-vous donc, M. Édouard ? Dans votre état, vous pourriez vous faire du mal.

ÉDOUARD.

En vérité, je luis encore tout ému !... Alice... Ce cri de douleur.

MISTRISS BUTLER.

Bon. Soyez tranquille, elle n’est pas bien malade. Et si cela était, ce n’est pas vous que je chargerais du soin de la guérir.

ALICE, rentrant.

Ma tante, c’est vous que l’on demande.

MISTRISS BUTLER.

Pourquoi faire ?

ALICE.

C’est de l’argent, je crois.

MISTRISS BUTLER.

Qu’on vient chercher ?

ALICE.

Non, qu’on vous apporte.

MISTRISS BUTLER.

Ah ! c’est différent, j’y vais. De l’argent qu’on m’apporte... Ce n’est pas malheureux ! il y a tant de mauvaises payes... Salut, M. Édouard. Suivez-moi, ma nièce.

Elle sort. Alice se dispose à la suivre.

 

 

Scène X

 

ÉDOUARD, ALICE

 

ÉDOUARD.

Alice, vous me quittez ? et j’ignore si vous souffrez encore.

ALICE.

Non Monsieur, non, je vous le répète, je n’ai pas souffert... et maintenant je n’y pense plus du tout. Adieu.

ÉDOUARD.

Je vous en prie... restez.

ALICE.

Que faites vous ?... faible et souffrant comme vous êtes !... M. Édouard, vous n’êtes pas raisonnable.

ÉDOUARD.

Vous me fuyez... il faut bien que je vous suive. Que voulez-vous, Alice, je ne puis plus me passer de vous voir et de vous entendre.

ALICE.

Reposez-vous et demeurez tranquille.

ÉDOUARD.

Mais si vous vous éloignez encore...

ALICE.

Allons, on restera près de vous.

ÉDOUARD.

Que de bontés, de patience !... Ah ! je ne mérite pas tous vos soins généreux ; j’ai honte même de les invoquer encore. Que m’importent la santé... la vie, s’il faut qu’on vous éloigne de moi, si ma bouche ne peut désormais vous adresser un remerciement ? Ah ! je dois regretter d’avoir reçu vos bienfaits, puisqu’on m’interdit la reconnaissance.

ALICE.

Oui, c’est trop tôt vous priver de mes soins, et pendant quelque temps encore ma présence aurait pu ne pas vous être inutile ; mais on l’exige et je dois obéir. Au moins, promettez-moi que vous ne ferez plus d’imprudence.

ÉDOUARD.

Aucune.

ALICE.

Vous vous conduirez comme si j’étais toujours là, n’est-ce pas ?...

ÉDOUARD.

Oui.

ALICE.

Je compte sur votre promesse.

ÉDOUARD.

Alice, que vous êtes jolie !

ALICE.

Monsieur, vous ne m’écoutez pas.

ÉDOUARD.

Si, si, parlez toujours. Tenez, asseyez vous près de moi, je vous écouterai bien mieux.

ALICE.

Oh ! non, je ne puis.

ÉDOUARD.

Alice, il me semble que-je suis plus malade que tout à l’heure.

ALICE.

Vraiment ?

ÉDOUARD.

Aussi c’est votre faute ; vous vous plaisez à me contrarier.

ALICE, s’asseyant.

Eh bien, m’y voilà.

ÉDOUARD.

Chère Alice !... à ce prix-là on voudrait rester malade toute sa vie.

ALICE.

M. Édouard !

ÉDOUARD.

Monsieur !... toujours Monsieur !... ce mot est cruel, et je voudrais pour beaucoup ne l’avoir pas entendu.

ALICE.

Pourquoi ?

ÉDOUARD.

Je suis donc un étranger pour vous ? ces soins que vous m’avez prodigués, ce n’était donc que de la compassion, de la pitié ?... toute autre infortune que la mienne vous eût donc inspiré le même dévouement ?

ALICE.

Oh ! non, je ne crois pas.

ÉDOUARD.

Eh bien, prouvez-moi donc... prouve-moi le contraire.

ALICE.

Édouard !

ÉDOUARD.

Ah ! bien ! bien !... c’est déjà mieux que tout à l’heure. Chère Alice, je te dois la vie. Je t’en conjure, que je te doive davantage encore !... Si tu savais... il est un mot qui, prononcé par toi, me rendrait le plus heureux des hommes. Alice, je t’aime !

ALICE.

Taisez-vous. Si l’on vous entendait !

ÉDOUARD, plus bas.

Je t’aime ! le voilà ce. mot si facile à dire et que tu ne refuseras pas de répéter avec moi.

ALICE.

Je vous en prie, laissez-moi.

ÉDOUARD.

Alice !... mon amie !...

Il la presse contre son cœur. Alice, pendant cette scène, a paru souffrir de plus en plus : elle ne peut plus se soutenir ; elle tombe sur sa chaise presque sans connaissance.

ALICE.

Ah !... la douleur !...

ÉDOUARD.

Qu’avez-vous ?

ALICE.

Je ne puis supporter davantage...

Elle déchire convulsivement sa robe, et arrache de son bras un appareil sanglant.

ÉDOUARD.

Ciel ! que vois-je ?... Au secours ! au secours !...

 

 

Scène XI

 

ÉDOUARD, ALICE, MISTRISS BUTLER, puis SIR JACK et TOBY

 

ÉDOUARD.

Eh ! venez donc, Mistriss, venez donc !

MISTRISS BUTLER.

Qu’est-ce que c’est ?

ÉDOUARD.

Regardez votre nièce, secourez-là... je ne puis comprendre...

MISTRISS BUTLER.

Ah ! mon Dieu !... du sang !... qu’est-ce que cela veut dire ?... d’où vient cette blessure ?

JACK, en dehors.

Viens, viens donc, misérable !...

Il entre par le fond à gauche avec Toby, qu’il tient au collet.

Viens rendre hommage à la vérité. À genoux ! à genoux !... Supplie-là de t’accorder un pardon que tu ne mérites pas.

TOBY, à genoux.

Pardon ! pardon !...

JACK.

Conviens que tu es un misérable !

TOBY.

C’est vrai.

JACK.

Un menteur !

TOBY.

C’est vrai.

JACK.

Un calomniateur !

TOBY.

C’est vrai.

ÉDOUARD.

Silence ! au nom du ciel !...silence !

JACK, apercevant Alice évanouie.

Grand Dieu !

TOBY, à genoux.

Qu’est-ce que c’est ?

ALICE, revenant à elle.

Ah ! c’est vous, M. Édouard ?...

Avec effroi.

Ma tante !

MISTRISS BUTLER.

Venez, venez, ma nièce ; vous n’êtes pas bien ici.

ÉDOUARD.

Mais, Alice, expliquez-moi...

JACK.

Vous allez tout savoir, Monsieur. Emmenez votre nièce, Madame ; prodiguez-lui tous les soins que son état réclame, que méritent tant de vertus ; ne la quittez pas, ne la quittez pas un instant... je vous rappellerai bientôt. Alice, jusqu’à présent je ne vous croyais digne que de mon amitié, de mon estime... je vous admire maintenant...

ALICE.

Ah ! Monsieur, si vous êtes instruit, ne me trahissez pas.

JACK.

Je sais ce que je dois faire.

Alice sort par la droite avec sa tante.

ÉDOUARD, les conduisant.

Pauvre Alice, que vais-je apprendre ?

 

 

Scène XII

 

TOBY, SIR JACK

 

JACK.

Relève-toi.

TOBY.

Oui, Sir Jack.

JACK.

Va-t’en.

TOBY.

Oui, Sir Jack.

JACK.

Rassemble tous lés voisins.

TOBY.

Oui, Sir Jack.

JACK.

Tous ceux auprès de qui ta langue infernale a calomnié la vertu la plus pure ; amène-les ici, à l’instant même.

TOBY.

Oui, Sir Jack.

JACK.

Et tu leur déclareras devant moi, devant Alice, que tu en as menti.

TOBY.

Oui, Sir Jack.

JACK.

Allons, marche ! dépêche-toi, et tremble si tu me désobéis.

TOBY.

Oui, Sir Jack.

Il sort en courant.

 

 

Scène XIII

 

SIR JACK, ÉDOUARD

 

Édouard rentre en scène au moment où sir Jack se retourne.

JACK.

Maintenant, écoutez-moi. Je ne vous aime pas.

Mouvement d’Édouard.

Non, le ciel m’en est témoin, je ne vous aime pas, et je vous dirais le contraire, que vous ne pourriez me croire. Ennuyé de la vie, malheureux presque dès mon enfance, un instant seul je crus à l’espoir du bonheur, et vous êtes venu me le ravir. J’offrais à la jeune Alice le cœur et la main d’un honnête homme ; mais elle vous avait vu. Abusée par vos belles paroles, elle vous préférait à moi, et vous vouliez la séduire.

ÉDOUARD.

Que dites-vous ? Un tel langage...

JACK.

Est juste. Votre vanité vous eut défendu d’épouser une simple fille d’auberge.

ÉDOUARD.

Mon amour l’ennoblit ; et du moment que je l’aime, elle vaut autant que moi.

JACK.

Je dirai plus : elle vaut cent fois davantage.

ÉDOUARD.

Monsieur !

JACK.

Poursuivons. Vous vouliez la séduire, et elle vous prêterait à moi. Votre duel, votre blessure, vinrent me révéler à temps le secret de son âme. Je déchirai le contrat de mariage que je venais de signer ; et bientôt, en voyant tout l’amour que vous inspiriez à Alice, ses alarmes continuelles et les tendres soins qu’elle vous prodiguait, j’enviai votre sort, et je vous détestai plus encore que tous les autres hommes.

ÉDOUARD.

Oui, je le sais. Alice est mon ange tutélaire, c’est à elle, à elle seule que je dois la vie.

JACK.

Oui ; mais savez-vous bien à quel prix elle vous l’a conservée ?

ÉDOUARD.

Non.

JACK.

Si Alice avait eu en moi plus de confiance, si elle était venu me dire : « Sir Jack, ma Yie est attachée à celle d’Édouard ; inconnu dans là grande cité de Londres, sans famille, sans secours, il va périr des suites de sa blessure. Il n’a sur la terre que moi, que la pauvre Alice, qui s’intéresse à lui ; mais je veux le sauver... Je le veux, fût-ce au prix de tout mou sang !... » Si elle m’avait tenu ce langage, sur-le-champ je mettais dans ses mains tout l’or que je possède.

ÉDOUARD.

Tant de générosité...

JACK.

Du tout ; vous avez tort de m’en savoir gré : ce n’est pas pour vous que j’aurais agi de la sorte... C’est pour elle, pour elle seule. Que m’importe votre existence ? C’est la sienne que j’aurais voulu conserver. Eh bien ! Alice n’a pas osé s’adresser à moi ; elle craignait un refus, et la pauvre enfant a suffi elle-même à toutes les dépenses, par un dévouaient admirable, sublime, et dont elle seule peut-être était capable. Ce n’était assez de ses soins, de ses veilles ; pour vous, elle a donné sa vie. Oui, Monsieur, sa vie tout entière !... C’est un miracle si elle existe encore.

ÉDOUARD.

De grâce, achevez.

JACK.

Vous le savez, Monsieur, vous qui étudiez l’art de guérir ; il est indispensable pour vos jeunes confrères de s’exercer quelquefois sur des sujets vivons ; eh bien ! tous les deux jours, depuis un mois, on a vu Alice sortir dès le matin, et s’absenter pendant près d’une heure. Moyennant une guinée, la malheureuse allait livrer son bras au fer inhabile d’un jeune chirurgien.

ÉDOUARD.

Ô ciel ! est-il possible ?

JACK.

Oui, Monsieur, oui ; c’est à ce prix qu’elle a conservé vos jours.

ÉDOUARD.

Alice !... Ah ! comment jamais reconnaître...

JACK.

Vous avez vu à quel point elle est affaiblie... changée !

ÉDOUARD.

En effet, tout à l’heure, ce sang qui coulait sous mes yeux... Ah ! que ne puis-je à mon tour lui offrir ma vie en sacrifice ?... Tous les tourments, toutes les infortunes, que ne puis-je les supporter pour elle ?

JACK.

Non, Monsieur ; non, ce n’est pas là ce que je vous demande. Êtes-vous un homme d’honneur ?

ÉDOUARD.

Cette question.

JACK.

C’en est une comme une autre. Mais ce n’est point par des phrases, c’est par des actions que vous y répondrez. Après tout ce qu’Alice a fait pour vous, vous devez l’aimer.

ÉDOUARD.

Je l’adore.

JACK.

Ah ! vous l’adorez ? C’est un mot auquel je ne me fie guère... mais, enfin, je veux bien vous croire. Vous l’aimez, ou vous seriez le plus ingrat, le plus vil de tous les hommes.

ÉDOUARD.

Monsieur !...

JACK.

Je ne me dédis pas. Laissez-moi finir. Votre famille ?

ÉDOUARD.

Est originaire d’Écosse.

JACK.

Votre père ?

ÉDOUARD.

Je l’ai perdu. Sa veuve habite la petite ville d’Inverness.

JACK.

Vos espérances ?

ÉDOUARD.

Sont médiocres ; mais je compte exercer bientôt une profession honorable et lucrative.

JACK.

Je le sais. Eh bien, Monsieur, fussiez-vous le plus riche des trois royaumes, vous devez épouser Alice ; c’est le seul moyen de prouver que vous n’êtes pas indigne de son généreux dévouement.

ÉDOUARD.

Oui, Monsieur, je l’épouserai.

JACK.

Vous me le promettez ?

ÉDOUARD.

Sur l’honneur.

JACK.

J’y compte. Songez que moi aussi je l’aimais, que je lui donnais ma main ; que cet hymen était pour moi le seul bien sur la terre ; que je m’en suis privé volontairement lorsque j’ai vu qu’elle en aimait un autre ; songez enfin, que si jamais vous manquiez à votre parole, je serais votre plus cruel ennemi.

ÉDOUARD.

Non, Monsieur, vous serez toujours mon ami.

JACK, lui serrant la main.

Toujours ?... Dieu le veuille !

Appelant à droite.

Venez, mistriss Butler ! venez, Alice !

 

 

Scène XIV

 

ÉDOUARD, ALICE, MISTRISS BUTLER, SIR JACK

 

ÉDOUARD.

Chère Alice, oui, je te le jure à la face du ciel, je serai ton époux.

ALICE.

Mon époux !

MISTRISS BUTLER.

Qu’entends-je ?

ÉDOUARD.

J’ai tout appris ; je connais ton âme tout entière. Oh ! que n’ai-je à t’offrir une fortune égale à ma reconnaissance, à mon amour !... Mais, si je suis pauvre à présent, je jouirai dans l’avenir d’une aisance honorable, et je serai fier de la partager avec toi.

ALICE.

Avec moi !

MISTRISS BUTLER.

Comment ? comment ?

JACK.

Taisez-vous !...

Bas.

Je me charge de la dot.

MISTRISS BUTLER, faisant une profonde révérence.

C’est différent : je me tais.

 

 

Scène XV

 

ÉDOUARD, ALICE, MISTRISS BUTLER, SIR JACK, TOBY, VOISINS et VOISINES

 

TOBY.

Entrez, entrez, Messieurs et Dames, et faites bien attention à ce que je vais vous dire. Je suis un misérable, un fourbe, un menteur, une langue-de vipère.

À chaque épithète, il se retourne vers sir Jack pour savoir s’il approuve.

MISTRISS BUTLER.

Est-tu fou, Toby ?

TOBY.

Non, maman, je ne suis pas fou, ou du moins, Sir Jack a oublié de me dire que je l’étais. Mais à cela près, j’ai toutes les mauvaises qualités du monde. Tout ce que j’ai est la plus sage, la plus vertueuse et la plus admirable des femmes. Là, êtes-vous content de moi, sir Jack ?

JACK.

Oui, tais-toi.

TOBY.

Si vous voulez que j’en dise davantage...

JACK.

Non, tais-toi.

TOBY.

Oui, Sir Jack.

ÉDOUARD.

Alice, Sir Jack, et vous, mistriss Butler, que tous ceux qui nous environnent soient témoins de mes serments. Alice Butler, prends cet anneau ; dès ce jour, tu es la fiancée d’Édouard Belton.

TOBY.

Sa fiancée ! par exemple !

JACK.

Silence !

TOBY.

Oui, Sir Jack.

ÉDOUARD.

Bientôt je partirai pour Inverness...

TOBY, à part.

Inverness !

ÉDOUARD.

Et je ne tarderai pas à revenir muni du consentement de ma famille.

ALICE.

Cher Édouard !

ÉDOUARD.

Mon amie ! ma femme !

Il lui baise la main.

ALICE.

Non, je n’ose croire à tant de bonheur.

TOBY, à part.

Oui, oui, baise-lui la main ; je vais peut-être brouiller les cartes, moi.

Haut.

À propos d’Inverness, ça me fait penser que tout à l’heure on m’a remis une lettre de ce pays-là pour maman.

TOUS.

D’Inverness ?

MISTRISS BUTLER.

Donne...

Décachetant la lettre.

C’est singulier !... Je ne connais personne...

« Inverness, le, etc. 
« Mistriss, 
« Si, comme je l’espère, mon ami Édouard est rétabli de sa blessure... »

Elle ouvre la lettre pour voir la signature.

La lettre est de M. Georges Fleming.

ÉDOUARD.

De Georges ?

ALICE.

Continuez, ma tante.

MISTRISS BUTLER, lisant.

« Il faut absolument, qu’au reçu de la présente, il parte pour l’Écosse et vienne me rejoindre. »

ÉDOUARD.

Qu’entends-je ?

ALICE.

Partir ! déjà ?

TOBY.

Elle est très bien écrite cette lettre là.

JACK.

Achevez, Mistriss.

MISTRISS BUTLER, continuant.

« Sa mère est dangereusement malade. »

ÉDOUARD.

Ma mère !

TOBY.

Pauvre femme !

MISTRISS BUTLER, continuant.

« Elle l’appelle, elle le demande ; elle a besoin de sa présence et de ses secours. »

TOBY.

C’est tout simple.

MISTRISS BUTLER, lisant.

Elle craint de mourir sans avoir revu son fils.

TOBY.

Ça serait bien malheureux !

MISTRISS BUTLER, lisant.

« Elle voudrait accomplir auparavant un projet d’union formé depuis longtemps entre nos deux familles. »

ALICE.

Ô ciel !...

ÉDOUARD.

Ne crains rien, Alice ; quand ma mère apprendra tout ce que tu as fait pour moi, quand elle saura que toi seule m’as conservé la vie, elle renoncera à ses desseins ; elle s’empressera de te nommer sa fille. Jamais, jamais une autre qu’Alice ne sera mon épouse.

MISTRISS BUTLER, continuant.

« Il n’y a pas un instant à perdre ; qu’il vienne sur-le-champ ; les jours de sa mère en dépendent peut-être. »

ÉDOUARD.

Je pars.

MISTRISS BUTLER, achevant.

« Cette lettre de change pourra suffire aux frais de son voyage. Agréez, Mistriss, etc. »

Donnant la lettre de change.

Tenez, Monsieur, la voici.

JACK.

Monsieur, il faut partir.

ÉDOUARD.

Oui, je le dois.

TOBY.

Voulez-vous que j’aille faire vos paquets.

ALICE.

Eh ! mon dieu ! faible comme il est, pourra-t-il supporter la fatigue du voyage ?

JACK.

Dans toute autre circonstance, à la bonne heure ; mais ici, le devoir commande impérieusement. Monsieur, ma voiture est à vos ordres.

TOBY.

Qu’on mette les chevaux à la voiture de Sir Jack !...

Il sort en courant.

ÉDOUARD.

Chère Alice ! Combien il est cruel de me séparer de toi, au moment même... Mais sèche tes larmes ; le jour de notre hymen n’en arrivera que plus promptement. Bientôt je serai près de ma mère et j’aurai son aveu.

ALICE.

Le croyez-vous ?

ÉDOUARD.

J’en suis sûr. Adieu, Mistriss Butler. Adieu Sir Jack... Mon ami, avant quinze jours vous me reverrez.

JACK.

Alice, vous serez heureuse avec Édouard ; car vous l’aimez, lui !... Je le vois à vos larmes. Eh bien... et moi aussi, je pleure !... pour la première fois de ma vie, je pleure !... je suis heureux !... Alice, Édouard, que le ciel bénisse vos fiançailles !

TOBY, revenant.

M. Édouard, votre voiture vous attend.

ÉDOUARD.

Adieu ! adieu !

TOBY, à part.

Bon voyage et ne reviens plus.

On entoure Édouard : il fait ses adieux à mistriss Butler, à sir Jack, à Alice, et s’éloigne. Tous les regards le suivent. Toby danse dans le bosquet.

 

 

ACTE III

 

Le théâtre représente un quartier de la ville d’Inverness, en Écosse. À gauche, l’entrée d’une taverne avec cette enseigne : Taverne des Bons Enfants. Un banc devant la porte ; à droite, quelques maisons près d’une allée d’arbres ; un autre banc à l’avant-scène : au fond, un mur dégradé d’environ sept pieds de haut, formant l’enceinte d’un cimetière. On voit passer au-dessus de ce mur la sommité d’un monument funèbre et des têtes de cyprès. Il fait nuit.

 

 

Scène première

 

MAC-DOUGALL, à cheval sur le mur, BURKE, dans le cimetière, ensuite ROSBIFF

 

MAC-DOUGALL, parlant à Burke, qu’on ne voit pas.

Burke, es-tu là ?

BURKE, dans le cimetière.

Oui.

MAC-DOUGALL.

As-tu découvert quelque fosse nouvelle ?

BURKE.

Non ; rien pour aujourd’hui.

MAC-DOUGALL.

Diable ! tant pis. Nous avions cependant bien promis... voilà notre nuit perdue !

ROSBIFF, s’avançant par la gauche le long du mur.

Pas du tout. Ce soir, dans cette taverne, il y a une fête.

MAC-DOUGALL.

C’est toi, Rosbiff ?

ROSBIFF.

Oui, c’est moi.

MAC-DOUGALL.

Tu dis qu’il y a une fête dans cette taverne ?

ROSBIFF.

Oui.

MAC-DOUGALL.

Eh bien, qu’est-ce que ça nous fait, c’te fête ?

ROSBIFF.

Tu sais bien que les jeunes gens d’Inverness ont l’habitude de célébrer, le verre à la main, leur dernier jour de célibat. C’est aujourd’hui le tour de M. Édouard Belton.

MAC-DOUGALL.

Édouard Belton, celui qui s’est fait recevoir docteur depuis quelque temps, et chez qui nous gagnons le plus d’argent dans l’exercice de notre étal ?

ROSBIFF.

Lui-même. Mais prends garde ; parle plus bas.

MAC-DOUGALL.

Pourquoi ?

ROSBIFF.

Notre état !... si quelqu’un l’entendait.

MAC-DOUGALL.

Et bien, qui diable pourrait deviner...

ROSBIFF.

Ça ne serait pas difficile en te voyant à cette heure-ci perché sur le mur d’un cimetière.

MAC-DOUGALL.

C’est vrai ; la justice est si ridicule !...

Il descend du mur et va s’asseoir sur le banc de l’avant-scène, à droite.

Vouloir couper le cou au commerce du pauvre monde, et à un commerce aussi utile à la science et à l’humanité !

ROSBIFF.

Certainement ; c’est un état comme un autre.

MAC-DOUGALL.

Enfin, sans nous, que deviendraient les médecins ? Pour apprendre à guérir les vivants, il leur faut des morts.

ROSBIFF.

Nous leur en fournissons. C’est fort bien : mais le métier est trop dangereux.

MAC-DOUGALL.

Poltron !...

ROSBIFF.

On a beau être bravé, on n’aime pas à être pendu.

MAC-DOUGALL.

Bah ! ce n’est qu’un moment à passer. D’ailleurs, quand on travaille dans l’intérêt de la société, ça donne du courage.

ROSBIFF.

Merci. Être pendu, dans l’intérêt de la société ou autrement, c’est toujours.

GEORGES, dans la taverne.

Garçon !... du champagne !...

MAC-DOUGALL.

Paix ! Je reconnais la voix d’une de nos pratiques.

ROSBIFF.

De M. Georges Fleming.

MAC-DOUGALL.

Le futur beau-frère de M. Édouard.

ROSBIFF.

Celui-là, par exemple, n’engendre pas de mélancolie.

MAC-DOUGALL.

Non.

ROSBIFF.

Je vois que, cette nuit, il nous sera difficile de rien faire.

MAC-DOUGALL.

Qui sait ? Allons rejoindre Burke, et tenons-nous en embuscade derrière la muraille.

ROSBIFF.

C’est cela.

MAC-DOUGALL.

Allons, toi qui as peur, monte le premier.

ROSBIFF.

Avec plaisir.

Rosbiff monte et disparaît : Mac-Dougall l’imite ; mais au moment où l’on ne lui voit plus que la tête, on entend une musique gaie, annonçant l’arrivée des étudiants qui se rendent à la taverne.

MAC-DOUGALL, parlant à Rosbiff qu’on ne voit plus.

Tiens, nous nous y sommes pris à temps ; voilà de nouveaux convives qui marchent vers la taverne.

ROSBIFF.

Dépêche toi donc !

MAC-DOUGALL, disparaissant.

Me voilà.

 

 

Scène II

 

GEORGES, ÉTUDIANTS, UN GARÇON

 

GEORGES, sortant de la taverne, et allant au devant des étudiants qui entrent par la droite.

Arrivez donc, camarades ; nous vous attendons en riant et en buvant. Eh bien, Édouard n’est pas avec vous ?

UN ÉTUDIANT.

Il viendra plus tard ; il n’a pas voulu quitter son travail.

GEORGES.

Comme si l’on travaillait la veille de ses noces.

L’ÉTUDIANT.

Il a tant d’ardeur pour l’étude !

GEORGES.

Depuis six mois, il n’est plus reconnaissable ; il travaille jour et nuit, et cela, dit-il, pour dissiper ses chagrins.

L’ÉTUDIANT.

Ses chagrins ? Est-ce qu’il penserait toujours à cette petite ?

GEORGES.

J’en ai peur.

L’ÉTUDIANT.

Quelle folie !... Au moment d’épouser une femme charmante.

GEORGES.

La sœur d’un ami.

L’ÉTUDIANT.

Et une dot superbe !

GEORGES.

Que voulez-vous ?... Il est devenu triste, sérieux... On le prendrait pour un élève du docteur Faust.

L’ÉTUDIANT.

C’est épouvantable !

GEORGES.

Une idée !... Conspirons pour le convertir.

TOUS.

Adopté.

GEORGES.

Pendant la fête de cette nuit, ayons soin que son verre ne soit jamais vide.

L’ÉTUDIANT.

Mais s’il ne venait pas ?

GEORGES.

S’il ne venait pas ?... C’est impossible. D’ailleurs, il y a un moyen... Garçon !

LE GARÇON, accourant.

Que demandent ces messieurs ?

GEORGES.

Tu sais où demeure le docteur Belton ?

LE GARÇON.

Oui, Monsieur.

GEORGES.

Cours chez lui sur-le-champ ; dis-lui qu’on l’attend à la Taverne des Bons Enfants... Ajoute, si tu veux, que l’un de nous s’est trouvé mal.

LE GARÇON.

Oui, Monsieur.

GEORGES.

Cours, et reviens le plus tôt possible.

LE GARÇON.

Oui, Monsieur.

GEORGES.

Maintenant, Messieurs, nous’ pouvons entrer.

Ils entrent à la taverne. Le garçon est près de sortir quand Georges te rappelle.

Ah ! Garçon ! garçon !... Je voulais aussi te dire que... Non, non, ce n’est pas nécessaire ; va.

 

 

Scène III

 

LE GARÇON, ALICE

 

LE GARÇON, heurtant Alice qui entre.

Ah ! Pardon, miss... ou mistriss ; car je ne sais pas... Vous venez sans doute pour le souper ? Vous trouverez ces messieurs dans la grande salle.

ALICE.

Vous vous trompez. J’arrive à l’instant à Inverness ; je ne connais pas la ville, et ne sais où je suis. Des voix que j’ai entendues tout à l’heure, m’ont attirée de ce côté... Je cherche la maison du docteur Belton.

LE GARÇON.

Près d’ici, à deux pas.

ALICE.

Je vous remercie.

Fausse sortie.

LE GARÇON.

Eh bien ? Où allez-vous donc ?

ALICE.

Chez lui.

LE GARÇON.

Chez lui ?... Vous ne connaissez donc pas le docteur Belton ? Il ne reçoit personne... Il travaille jour et nuit... Ainsi impossible, comme vous voyez. Au reste ça se trouve bien ; je vais de ce pas le chercher... Il va venir ici dans un instant, attendez-moi là.

Il indique le banc à gauche, et sort par le fond à droite.

 

 

Scène IV

 

ALICE, seule

 

Il travaille jour et nuit...

Elle s’assied.

C’est sans doute pour cela qu’il est resté si longtemps sans m’écrire... Six grands moisi... son silence m’a fait bien du mal... Et Sir Jack, qui me disait toujours : « Pauvre Alice ! ce jeune homme vous trompera ; déjà peut-être il vous est infidèle. » Infidèle ! lui, Édouard !...oh ! non ; après tous les serments qu’il m’a faits, c’est impossible. Et pourtant cette idée seule m’a déterminée à entreprendre un aussi long voyage. On vient... c’est lui sans doute... Oh ! comme le cœur me bat !

 

 

Scène V

 

LE GARÇON, ALICE, ÉDOUARD

 

ÉDOUARD, au garçon.

Une jeune femme, dites-vous ?

LE GARÇON.

Oui, docteur, une jeune femme qui paraît très pressée de vous voir... Et tenez, la voici.

ALICE.

Édouard, c’est moi.

ÉDOUARD.

Alice !...

Au garçon.

Va-t’en ; laisse-nous.

LE GARÇON.

Oui, docteur.

Il rentre à la taverne.

 

 

Scène VI

 

ALICE, ÉDOUARD

 

ÉDOUARD.

Vous ici ?... Comment se fait-il...

ALICE.

Tu as été si longtemps sans m’écrire, je n’ai pu résister à mon inquiétude. Et puis, j’ai perdu ma tante... Je n’avais plus d’espoir qu’en toi... je suis partie.

ÉDOUARD.

Vous m’aviez promis de m’attendre.

ALICE.

Je t’attendais ; mais tu ne venais pas... je suis venue, moi.

ÉDOUARD.

Seule ?

ALICE.

Non. Sir Jack, toujours bon, toujours généreux, m’a offert de m’accompagner.

ÉDOUARD.

Il est ici ?

ALICE.

Oh ! je n’ai pas voulu qu’il vînt te trouver avec moi ; car tu connais son caractère. Il a, dit-il, des reproches à t’adresser... J’ai mieux aimé te les faire moi-même, et il est resté dans une des auberges de la ville. Qu’as-tu donc ?... est-ce que j’ai fait mal de venir te trouver ? Cela te fait plaisir, n’est-ce pas ?... Tu ne me réponds rien...

ÉDOUARD.

Pardon, pardon, Alice... oui, beaucoup de plaisir...

À part.

Grand Dieu, si elle savait...

Haut.

Croyez...

ALICE.

Eh bien... qu’est-ce que cela veut dire : Croyez... Autrefois tu m’adressais des reproches quand je te disais vous, et c’est toi maintenant qui me parles comme cela... que t’ai-je donc fait ?

ÉDOUARD.

Rien... rien.

ALICE.

C’est bien moi plutôt, Monsieur, qui devrais me plaindre de vous. Depuis six mois, pas une lettre, pas un mot de consolation pour la pauvre Alice !... Oh ! c’est bien mal !... Mais je suis indulgente, je te pardonne... je connais la raison qui t’a empêché...

ÉDOUARD.

Comment, vous savez ?...

ALICE.

Quand on travaille, on n’a pas le temps de songer à celle qu’on aime ; et si tu cherches à acquérir de la réputation, c’est dans notre intérêt commun... quand je serai ta femme.

ÉDOUARD.

Au nom du ciel, parlez plus bas !...

ALICE.

Pourquoi ?...

ÉDOUARD, à part.

Pauvre enfant ! d’un mot je vais détruire toutes ses espérances !

ALICE.

Parle donc.

ÉDOUARD.

J’ai une fâcheuse nouvelle à vous apprendre.

ALICE.

Vous !... Toujours vous !... Achevez, Édouard.

ÉDOUARD.

Je vous ai souvent dit que mon père, négociant à Inverness, n’avait laissé qu’une fortune médiocre... Eh bien ! ce peu que possédait ma mère, elle l’a perdu maintenant... Des placements malheureux lui ont tout ravi.

ALICE.

Et tu hésitais à me l’apprendre ? C’était là la cause de ce trouble, de cet embarras et de cet éternel silence ?... Pauvre Édouard !... Tu craignais donc que ma tendresse n’en souffrît quelque atteinte ? Au contraire ; je t’en aimerai davantage, parce qu’au moins nous serons égaux.

ÉDOUARD.

Mais, ma mère... à son âge... souffrante comme elle est... C’est pour elle que je tremblais... c’est pour elle que j’ai dû

ALICE.

Oui, tu as raison ; je ferai tout pour adoucir ses peines ; pour la rendre heureuse. Je ne veux point la quitter d’un seul instant. Tu as du talent, tu travailleras. De mon côté, par mon ordre, mon économie Et d’abord tu vas me présenter à elle.

ÉDOUARD.

À ma mère ? Impossible.

ALICE.

Je ne te comprends pas.

ÉDOUARD.

À son âge, on ne pense pas comme au nôtre. Elle a pour moi des projets, des espérances, des idées de fortune...

ALICE.

De fortune ?

ÉDOUARD.

Oui. Je ne puis rien offrir à ma fiancée.

ALICE.

Qu’importe ? Édouard, tu ne partages pas ces idées-là, n’est-il pas vrai ?

ÉDOUARD.

Oh ! non, sans doute... Mais...

ALICE.

Mais ?

ÉDOUARD.

Elle est ma mère... et je dois hésiter avant de lui désobéir... Il faut...

ALICE.

Que nous attendions encore, n’est-ce pas ?...que tu parviennes à détruire ses préventions ?... Eh bien, j’y consens, puis qu’il le faut, j’attendrai. Pour lui tout avouer, pour la décider à nous unir, il ne faut qu’un instant favorable... nous le chercherons, et je serai là toujours auprès de toi peur t’aider à le trouver.

ÉDOUARD.

Auprès de moi ?... C’est impossible.

ALICE !

Impossible ?... Encore ce mot !

ÉDOUARD.

Alice ?

ALICE.

Eh bien ?

ÉDOUARD.

Il faut... que vous retourniez à Londres.

ALICE

Que dites-vous ?

ÉDOUARD.

Il le faut...

ALICE.

Oh ! non, je serais trop malheureuse.

ÉDOUARD.

Ici, dans une petite ville, nos secrets seraient bientôt connus ; on ne tarderait pas à découvrir...

ALICE.

Eh bien, je suis fière de vous appartenir, d’être votre amie, votre fiancée.

ÉDOUARD.

Alice...

À part.

Ah ! mon cœur est déchiré !...

Haut.

Je vous en conjure, par pitié, dès demain, retournez à Londres, d’où vous n’auriez pas dû partir sans me consulter.

ALICE.

Ah ! je commence à croire que j’aurais bien fait d’ajouter foi aux discours de Sir Jack.

ÉDOUARD.

Encore cet homme !... Que vous disait-il ?...

ALICE, pleurant.

Il me disait que vous m’oublieriez... ou que vous me trahiriez !

ÉDOUARD.

Alice !...

À part.

Elle pleure !... ô ciel ! et c’est moi qui fais couler ses larmes !

Haut.

Au nom du ciel, calmez-vous.

ALICE.

Laissez-moi.

ÉDOUARD.

Non, quoi qu’il arrive, jamais, jamais, je ne vous oublierai. Mais si vous saviez... le sort... les circonstances... Ah ! je suis bien malheureux !

GEORGES, dans la taverne.

Édouard ! Édouard !...

ÉDOUARD.

C’est Georges !... Fuyez, fuyez, Alice ! S’il allait nous surprendre ensemble !... nous reconnaître !... Adieu, je vous reverrai avant votre départ pour Londres.

 

 

Scène VII

 

GEORGES, ÉDOUARD, ALICE

 

GEORGES, sur la porte de la taverne.

Eh bien, Édouard, arriveras-tu à la fin ?

ÉDOUARD.

Me voilà, me voilà.

Bas à Alice.

Chère Alice, attends-moi. Dans un instant je reviens.

Haut.

Me voilà, mon ami.

GEORGES.

À la bonne heure.

Ils entrent dans la taverne.

 

 

Scène VIII

 

ALICE, puis MAC-DOUGALL, BURKE et ROSBIFF

 

ALICE.

Attends-moi ; a-t-il dit... il va donc revenir ? Ah ! non, non, je ne dois plus le croire... Toutes mes illusions sont détruites... je ne suis plus aimée !

GEORGES, dans la taverne.

À la santé d’Édouard et de Caroline, sa fiancée !

ALICE.

Sa fiancée !... Ciel !... qu’entends-je ? Ah ! ce dernier coup me manquait ! Maintenant tout est fini pour moi !... Oh ! mon Dieu ! donne-moi assez de forcés pour rejoindre sir Jack... Seule, au milieu de la nuit, comment y parvenir ?... Tout à l’heure, cette obscurité ne m’effrayait pas... je venais auprès de lui. À présent, j’ai peur !...

Ici les trois fossoyeurs franchissent le mur du cimetière, et descendent en scène, où ils épient le loin tous les mouvements d’Alice.

Édouard ! cruel Édouard !... Ah ! malgré tout, je t’aime encore !... Adieu, adieu pour toujours !... Je me soutiens à peine... Non, jamais, jamais je ne pourrai retrouver mon chemin...

Elle se dirige en chancelant vers une rue à droite. À peine a-t-elle disparu qu’on l’entend tomber : les trois fossoyeurs, qui la suivaient à pas de loup, se précipitent vers leur proie et disparaissent également.

 

 

Scène IX

 

ÉDOUARD, GEORGES, ÉTUDIANTS

 

ÉDOUARD, sortant de la taverne.

Laissez-moi, mes amis, laissez-moi !

GEORGES.

Ah ! par exemple, tu vas nous rendre raison de ton impolitesse.

ÉDOUARD.

Georges, mon ami, ma conduite et mon langage doivent te surprendre, t’irriter contre moi ; mais tu vas tout savoir. Ce n’est plus au jeune étudiant, à mon compagnon de folies que je m’adresse ; c’est à l’homme d’honneur que j’en appelle... Écoute, écoute-moi. J’ai revu Alice ce soir même, ici ; elle pleurait, et ses larmes ont déchiré mon âme. Tu sais tout ce qu’elle a fait pour moi... Tu sais que je lui dois la vie. Réponds-moi, maintenant : m’est-il encore permis d’épouser Caroline ? quelle garantie de bonheur pourrais-je lui offrir ? Quels serments oserais-je prononcer en recevant sa main ? Moi, parjure envers une autre !... moi, le meurtrier peut-être de la malheureuse Alice !... Non, non, cet hymen serait un crime... Et toi, Georges, toi le plus cher de mes amis, tu ne me l’imposeras point. Adieu. Il faut que je la revoie... il faut que je la retrouve, que je lui parle, que je lui dise : Alice ! chère Alice ! tu seras mon épouse ! Adieu, adieu, mes amis.

Il sort en courant.

GEORGES.

Oui, Édouard a raison : ma sœur eût été malheureuse. Quelque peine que je ressente de ses nouveaux projets, je ne puis les blâmer. Toutefois, mes amis, ne le quittons pas ; il souffre : il a droit à nos consolations... suivons-le.

TOUS.

Oui, suivons-le.

Sortie générale.

Changement à vue.

Le théâtre représente le cabinet d’étude d’Édouard. Une porte à droite et à gauche, percée dans la bibliothèque. Au fond, une cloison vitrée laisse voir le cabinet d’anatomie ; une table de marbre noir est au milieu, et au-dessus est suspendue une lampe allumée. À l’avant-scène à droite, un fauteuil ; à gauche, une table chargée d’instruments de chirurgie, délivres, de papiers, de fioles, etc. Il est dix heures du soir.

 

 

Scène X

 

SIR JACK, UN DOMESTIQUE

 

Un domestique introduit sir Jack par la porte latérale de gauche, et lui indique le fauteuil à droite, en lui faisant signe d’attendre M. Édouard Belton. Ce domestique sort aussitôt.

SIR JACK, seul.

Tout ici atteste la présence d’un savant, l’asile d’un homme studieux. Là le cabinet d’anatomie... ici la bibliothèque... C’est là qu’après avoir médité les doctes écrits des hommes célèbres qui l’ont précédé, il vient mettre leurs leçons en pratique, et dérober à la mort des secrets utiles aux vivants. C’est fort bien tout cela...

Il s’assied.

Mais ça n’empêche pas d’écrire, de remplir ses engagements, d’être homme d’honneur... Je suis curieux d’entendre ce qu’il me dira pour sa justification. Pauvre petite !... avec moi elle n’aurait pas eu tous ces risques à courir. Mais Édouard a vingt-cinq ans de moins que Sir Jack... voilà tout le secret du cœur des femmes.

 

 

Scène XI

 

ÉDOUARD, SIR JACK

 

SIR JACK, se levant.

Le voici.

ÉDOUARD, entrant.

Vous ici, Monsieur ?...

JACK.

Moi-même.

ÉDOUARD.

Il me semble que vous auriez pu remettre à demain votre visite.

JACK.

Du tout. C’est aujourd’hui, à l’instant même, qu’il me faut une réponse.

ÉDOUARD.

Au milieu de la nuit ?

JACK.

Je ne sais pas attendre.

ÉDOUARD.

Quel motif vous amène ?

JACK.

Quel motif ?... vous ne le devinez pas ?... Il paraît, jeune homme, que la mémoire n’est pas votre vertu favorite.

ÉDOUARD.

Monsieur !

JACK.

Que m’avez-vous dit, il y aura demain sept mois, à Londres, chez mistriss Butler ?

ÉDOUARD.

Monsieur, vous me parlez d’un ton !...

JACK.

Qui me convient. Répondez, que m’avez-vous dit ?... Vous aviez promis d’écrire souvent à votre fiancée et vous n’en avez rien fait. Quelques lettres rares pendant le premier mois seulement ont attesté votre existence... Depuis, pas une... abandon complet.

ÉDOUARD.

Des études continuelles... des devoirs à remplir...

JACK.

Le premier de tous est d’être honnête homme, et vous y avez manqué.

ÉDOUARD.

Monsieur !

JACK.

Ne criez pas si fort ! vous devez savoir que vous ne m’effrayiez pas. Je le répète, et il faut que vous l’entendiez d’abord ; nous nous battrons après : vous avez manqué à voire parole et à l’honneur.

ÉDOUARD.

À l’honneur !

JACK.

Oui ; car vous vous êtes joué des serments faits aune jeune fille Sachant très bien qu’elle ne pourrait pas en tirer vengeance. Moi aussi j’avais juré de la rendre heureuse ; j’avais sacrifié mon bonheur au vôtre, parce que je vous croyais sincère, et vous m’avez indignement trompé. J’ai reçu votre parole, et votre parole n’était qu’un mensonge. Je viens vous en demander raison. Dans ce cœur qui n’a pu trouver jamais un autre cœur pour le comprendre, il ne reste plus à présent qu’une idée, une seule : la vengeance. Il me faut votre sang, je vous provoque, vous accepterez, mon défi ; car on peut bien être assez vil, assez lâche pour abuser une faible femme, et assez fier pour ne pas refuser un cartel. Vous m’avez entendu ?... Il est onze heures... je reviendrai à minuit ; j’apporterai des armes et serai accompagné d’un ministre, afin de vous ôter jusqu’au moindre prétexte. Vous choisirez : la main d’Alice, ou bien nous nous battrons jusqu’à la mort de l’un des deux.

ÉDOUARD.

Je regrette beaucoup, Monsieur, que vous ayez cru devoir m’aborder avec l’injure et la menace à la bouche ; vous m’avez mis dans la nécessité cruelle de répandre votre sang, de vous ôter la vie, peut-être !... lorsque j’étais plus que lamais disposé à réparer mes torts.

JACK.

Comment ?

ÉDOUARD.

Oui, Monsieur. J’ai revu Alice, et j’ai compris mieux que jamais tous mes devoirs envers elle. J’ai senti que je l’aimais toujours. Des intérêts de famille, des considérations d’amitié, les instances de ma mère, m’avaient fait malgré moi, consentir à une autre union...

JACK.

Une autre ?

ÉDOUARD.

Ne m’interrompez pas, Monsieur. Oui, j’obéissais en gémissant, quand, devenu plus fort par la présence d’Alice, mon parti était pris ; j’allais trouver ma mère, et supplier mon ami de me rendre ma parole.

JACK.

Eh bien, Monsieur, c’est tout ce que je vous demande ; nous voilà d’accord.

ÉDOUARD.

Non pas, Monsieur. Vous pourriez croire, maintenant, qu’en suivant la route qui m’est tracée par l’honneur, je cède à vos menaces, à la crainte. Plutôt la mort, que de laisser planer sur moi un pareil soupçon ! J’épouserai Alice, je le veux, je le dois ; mais nous nous battrons auparavant.

JACK.

Du tout, nous ne nous battrons pas.

ÉDOUARD.

Nous nous battrons, Monsieur.

JACK.

Eh ! non, c’est impossible !... Si j’avais le malheur de vous tuer, le même coup frapperait la pauvre enfant... vous sentez bien...

ÉDOUARD.

Vous m’avez offensé.

JACK.

C’est vrai, c’est vrai, oui, je vous ai offensé... je vous en demande pardon... il faudra bien, parbleu, que vous vous contentiez de mes excuses.

ÉDOUARD.

Mais, Monsieur...

JACK.

Mais, Monsieur, mais, Monsieur... c’est comme cela, et cela ne peut être autrement. Allons, donnez-moi la main... Vous êtes un digne jeune homme ; oui, vous valez mieux que je ne le croyais, et je m’en réjouis pour ma petite amie. Encore une fois, je vous demande pardon... embrassons-nous.

ÉDOUARD.

J’y consens.

Ils s’embrassent.

JACK.

À la bonne heure ; demain nous irons ensemble chez votre mère.

ÉDOUARD.

Oui, Monsieur.

JACK.

Elle désirait pour son fils une alliance brillante, eh bien, je lui dirai : Alice est ma seule héritière.

ÉDOUARD.

Monsieur, je n’accepterai pas.

JACK.

Monsieur, vous accepterez.

ÉDOUARD.

Du tout.

JACK.

Si fait.

ÉDOUARD.

Non pas.

JACK.

Ah ! morbleu !... est-ce que vous voulez encore que nous nous battions ?... Mon bien est à moi, et je suis libre d’en faire ce que je veux. Quant à vos amis, vous leur direz...

ÉDOUARD.

Je suis sûr de les convaincre. Malgré son apparente légèreté, Georges est plein d’honneur et de délicatesse, il ne refusera pas de me rendre ma parole... il consentira.

JACK.

Je voudrais bien voir qu’il ne consentît pas... Ainsi tout est bien convenu...Vous ne m’en voulez plus ?

ÉDOUARD.

Vous en vouloir, quand je vous dois tout !... Ah ! conduisez-moi près d’Alice ; j’ai dû blesser cruellement son cœur, et il me tarde de réparer le mal que je lui ai fait. Ne perdons pas un instant.

JACK.

Non, il est trop tard... Elle repose sans doute... les convenances ne permettent pas... Demain, je la disposerai à vous recevoir.

ÉDOUARD.

Vous avez raison. Demain, mon noble ami, demain, au point du jour, j’irai vous rejoindre.

JACK.

À l’hôtel d’Yorck.

ÉDOUARD.

Je mettrai aux pieds de ma fiancée mon repentir et mon amour.

JACK.

Oui, nous sommes tous heureux. Au revoir, mon ami, à demain.

ÉDOUARD.

À demain !...

Ils se serrent la main. Sir Jack sort reconduit par Édouard.

 

 

Scène XII

 

ÉDOUARD, seul

 

Je suis content de moi. Il faut que j’en convienne à ma honte, l’absence avait refroidi mon cœur... j’étais devenu ingrat ; je cédais sans ; amour à des arrangements de famille : qui sait si j’aurais, rendu Caroline heureuse ? J’en doute. Il y a chez tous les hommes une voix secrète qui parle plus haut que l’es calculs et les convenances... c’est la voix de l’honneur, et il n’est jamais permis de la méconnaître.

Ici on entend le bruit d’un fort grelot agité par un cordon extérieur, et qui donne dans la bibliothèque où est assis Édouard.

Ce tintement est le signal convenu avec Mac-Dougall...

Il se lève.

Oui, ce sont ces misérables...

Il entre dans le cabinet et va ouvrir une porte dérobée à droite, que l’on ne voit pas ; puis il revient. Bientôt on voit passer derrière la cloison vitrée les trois fossoyeurs apportant un corps inanimé enveloppé d’un linceul : ils le déposent sur la table noire, dans le cabinet d’anatomie. Pendant ce temps, Édouard est rentré dans la bibliothèque.

 

 

Scène XIII

 

ÉDOUARD, MAC-DOUGALL, ROSBIFF, BURKE

 

Les trois fossoyeurs paraissent sur le seuil de la porte de la bibliothèque.

MAC-DOUGALL.

M. le docteur, voilà ce que je vous ai promis ; vous ne pouvez rien avoir de mieux.

ROSBIFF.

Il n’y a pas plus d’une heure... prenez ça de confiance.

ÉDOUARD.

Combien vous dois-je ?

MAC-DOUGALL.

Douze guinées... c’est pas trop. Vous savez qu’il n’y va rien moins que de la potence. Le docteur Oswald n’aurait pas marchandé à quinze livres sterling ; mais je vous ai donné la préférence, parce qu’il faut favoriser la jeunesse. Votre confrère n’a plus rien à apprendre, tandis que vous...

ÉDOUARD, payant.

Voilà.

MAC-DOUGALL.

Merci. Tenez, vous autres, chacun trois guinées...

À Édouard.

Vous voyez ce qu’il me reste... c’est bien peu pour être responsable ; car enfin si nous étions pris, c’est moi, Mac-Dougall, qu’on pendrait d’abord.

ROSBIFF.

Ça serait juste : tu es notre chef.

ÉDOUARD.

Sortez.

LES TROIS FOSSOTEURS.

Salut, M. le docteur.

ÉDOUARD, les reconduisant.

Gardez-vous bien de dire à qui que ce soit...

MAC-DOUGALL.

Soyez tranquille.

ROSBIFF.

Notre intérêt vous répond de notre silence.

Ils disparaissent du côté par lequel, ils sont entrés. Édouard ferme la porte et s’approche de la table, où il dispose, tout eu parlant, ses instruments.

 

 

Scène XIV

 

ÉDOUARD, seul

 

Depuis une heure, a dit cet homme !... qu’il est court l’intervalle qui sépare la vie de la mort !... comme il arrive rapide... imprévu !...Et cependant nous tourmentons notre existence comme s’il était en notre pouvoir d’en fixer le terme ou de le prolonger à notre gré. Nous ne craignons pas d’être injustes, ingrats, sans savoir si nous vivrons assez longtemps pour réparer nos injustices ou faire oublier notre ingratitude. L’infortuné qui repose là, faisait peut-être les mêmes réflexions, il y a quelques minutes, et la mort l’a surpris avant qu’il ait eu le temps... Ah ! je n’hésite plus : demain, Alice sera ma femme.

Il s’achemine vers la porte du cabinet et s’arrête.

Qu’est-ce donc.que j’éprouve !... j’ai froid !... un frisson involontaire... ne suis-je pas familiarisé depuis longtemps avec l’aspect du trépas ? Pour la première fois je frémis en approchant un linceul... c’est affreux la mort !... Surmontons cette faiblesse...

Il ouvre la porte, s’approche de la table, et soulève le linceul.

Grand Dieu !... qu’ai-je vu !... Alice !... Alice !!!... Ah ! malheureux !

 

 

Scène XV

 

SIR JACK, ALICE morte, ÉDOUARD, ÉTUDIANTS, DOMESTIQUES, avec des flambeaux

 

À ces cris, des domestiques portant des flambeaux accourent et entourent le corps dans le cabinet d’anatomie. Sir Jack et quelques étudiants entrent dans la bibliothèque par la porte latérale à gauche.

JACK, entrant sans voir Édouard.

Elle n’a point reparu... je viens savoir.

ÉDOUARD, sortant du cabinet d’anatomie dans le plus grand désordre.

Tenez...la voilà ! Elle est morte !... et son assassin... c’est moi !... moi !!...

Il tombe inanimé aux pieds de sir Jack, et la face contre terre. Stupéfaction générale.

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