Yelva (Eugène SCRIBE - Ferdinand DE VILLENEUVE - DESVERGERS)

Vaudeville en deux parties.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de S. A. R. Madame, le 18 mars 1828.

 

Personnages

 

ALFRED, fils du comte de Césanne

TCHÉRIKOF, seigneur russe

KALOUGA, Cosaque

LA COMTESSE DE CÉSANNE

FŒDORA, cousine de Tchérikof

YELVA, jeune orpheline

GERTRUDE DUTILLEUL, gouvernante d’Yelva

TÉMOINS

MDISTES

LINGÈRES

PAYSANS

PAYSANNES

POLONAIS

 

À Paris, dans une maison du quartier Saint-Jacques, pour la première partie ; et, dans la Pologne russe, à quelques lieues de Vilna, pour la seconde partie.

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

Un appartement simplement meublé. Porte au fond : deux portes latérales. Sur le premier plan, à gauche de l’acteur, une croisée ; une table de toilette du même côté, un peu sur le devant.

 

 

Scène première

 

MADAME DUTILLEUL, sortant de l’appartement à droite de l’acteur

 

A-t-on jamais vu une pareille étourderie ? je ne sais à quoi pense cette petite fille : laisser son album dans la grande allée du Luxembourg !... Aussi, c’est ma faute ; nous étions là assises sur un banc ; je lui parlais de M. Alfred, de notre jeune maître, et quand il est question de lui, ça nous fait tout oublier. Allons, allons, le mal n’est pas grand, je le retrouverai sans doute à la même place ; car, au Luxembourg, il n’y a que des gens honnêtes : il n’y va personne ; et puis, d’ailleurs, de la rue Saint-Jacques, il n’y a qu’un pas, et si ce n’étaient les six étages au-dessus de l’entresol...

Air : Muse des jeux et des accords champêtres.

C’est un peu dur, j’en conviens avec peine,
Quand on n’a plus ses jambes de quinze ans ;
Plus d’une fois il faut reprendre haleine
Et raffermir ses pas trop chancelants.
Pourtant, je l’sens, lorsqu’on s’voit à mon âge,
Si près du ciel il est doux d’habiter...
Ça nous rapproche ; et quand vient l’grand voyage,
Il n’reste plus qu’un étage à monter.

Écoutant.

Tiens, une voiture s’arrête à la porte.

Regardant par la croisée.

Un monsieur en est descendu ; un beau landau, une livrée verte et un grand Cosaque ; chez qui donc ça peut-il venir ? Il n’y a dans cette maison que des étudiants en droit ou en médecine, et ça ne connaît pas d’équipages ; ça ne connaît que le parapluie à canne.

Tchérikof entre suivi de Kalouga.

 

 

Scène II

 

TCHÉRIKOF, entrant par le fond, MADAME DUTILLEUL, KALOUGA

 

TCHÉRIKOF, à Kalouga qui est resté derrière lui.

Kalouga, restez, et attendez mes ordres.

MADAME DUTILLEUL.

Est-ce à moi, monsieur, que vous voulez parler ?

TCHÉRIKOF.

Pas précisément ; mais c’est égal.

MADAME DUTILLEUL.

Pardon, monsieur, n’ayant pas l’honneur de vous connaître, vous ne trouverez pas extraordinaire que je vous demande qui vous êtes.

TCHÉRIKOF.

C’est facile à vous apprendre. Vous saurez, d’abord, qu’on me nomme Ivan Tchérikof, nom qui jouit de la plus haute considération depuis les bords du Pruth jusqu’aux rives de la Neva ; c’est vous dire assez que je suis Russe ; ma famille est une des plus riches de l’empire ; j’ai pour mon compte trois cent mille roubles de revenu, quatre châteaux, deux palais, cinq mille chaumières et dix mille paysans, tous très bien constitués et d’un excellent rapport ; j’en ai toujours avec moi un échantillon assez flatteur.

Appelant.

Kalouga, que je vous présente.

Kalouga s’avance un peu.

Air : Dans ma chaumière.

Pour un Cosaque
On le reconnaît au maintien ;
Et quoiqu’il ait l’air un peu braque,
Comment le trouvez-vous ?

MADAME DUTILLEUL.

Fort bien
Pour un Cosaque.

TCHÉRIKOF, à Kalouga.

Remerciez madame, et sortez. Allez m’attendre en bas avec mon cocher et mes deux chevaux ; et soyez bien sages tous les quatre.

Kalouga sort.

Voilà, madame, les dons que je tiens du hasard. Quant à mes avantages personnels, j’ai trente ans, un physique assez original, je possède cinq langues et environ une demi-douzaine de décorations, sans compter les médailles.

MADAME DUTILLEUL.

Je vous en fais bien mon compliment.

TCHÉRIKOF.

Il n’y a pas de quoi.

MADAME DUTILLEUL.

Et puis-je savoir ce qui vous amène chez moi ?

TCHÉRIKOF.

C’est plus difficile à vous expliquer. Vous ne m’en voudrez pas, je l’espère, si je vous avoue qu’ici, à Paris, je m’ennuie à force de m’amuser.

MADAME DUTILLEUL.

Je comprends.

TCHÉRIKOK.

Alors, pour l’aire diversion, j’ai été ce matin me promener au Luxembourg.

MADAME DUTILLEUL.

Ce qui nous arrive quelquefois.

TCHÉRIKOF.

Je le sais bien ; et, dans une allée solitaire, j’ai trouvé cet album, que je me suis fait un devoir de vous rapporter.

MADAME DUTILLEUL.

Ô ciel ! c’est celui d’Yelva. Et comment, monsieur, avez-vous su à qui il appartenait, et où nous demeurions ?

TCHÉRIKOF.

Parce que, depuis longtemps, j’ai l’honneur de vous suivre tous les jours au Luxembourg, et de rester des heures entières en contemplation devant vous, ce que vous n’avez pas remarqué, parce que, grâce au ciel, vous avez la vue basse ; mais moi qui l’ai excellente, je n’ai perdu aucune des perfections de votre charmante fille ; je sais, de plus, que c’est la vertu, la sagesse même ; j’en ai la preuve par tous les présents qu’elle m’a refusés.

MADAME DUTILLEUL.

Quoi ! monsieur, ces cachemires, ces diamants, c’est vous qui avez osé ?...

TCHÉRIKOF.

J’ai eu tort d’employer, rue Saint-Jacques, le système de la Chaussée-d’Antin.

MADAME DUTILLEUL.

Monsieur !...

TCHÉRIKOF.

Calmez-vous, femme respectable ; je vous ai dit que je me repentais. Je suis jeune, ardent, impétueux... mais, au milieu de mes erreurs, j’aime la vertu... Je vous prie de ne pas prendre cela pour une déclaration. Et depuis qu’hier je vous ai entendu prononcer le nom d’Yelva, lui parler de la Russie, son pays natal, je me suis dit qu’une Moscovite, une compatriote, avait des droits à mon respect, à ma protection, et je viens vous demander sa main.

MADAME DUTILLEUL.

Sa main ?

TCHÉRIKOF.

Cela vous étonne ! Au fait, c’est par là que j’aurais dû commencer.

Air : Ses yeux disaient tout le contraire.

Demeurant loin du Luxembourg,
Je fus trompe par la distance ;
De l’Opéra, mon unique séjour,
J’avais encor la souvenance.
Ici je vois que pour avoir accès,
Il faut faire parler, ma chère.
L’amour d’abord, et les cadeaux après ;
Là-bas c’était tout le contraire !

MADAME DUTILLEIL.

Il serait possible ! Mais Yelva est une jeune orpheline qui n’a aucun bien.

TCHÉRIKOF.

Je crois vous avoir dit que j’avais trois cent mille roubles, dix mille paysans...

MADAME DUTILLEUL.

Mais votre famille consentirait-elle ?

TCHÉRIKOF.

Je n’en ai plus, excepté mon oncle, le comte de Leczinski, que j’ai laissé à Vilna, il y a dix ans, ainsi que ma petite cousine Fœdora, qui alors en avait huit, et je ne dépends pas d’eux ; je suis mon maître. J’ai trop de fortune pour un, il faut donc que nous soyons deux. Et si la gentille Yelva veut devenir la comtesse de Tchérikof ?...

MADAME DUTILLEUL.

Permettez, monsieur, je ne vous ai pas dit... vous ne savez pas encore...

TCHÉRIKOF.

Je ne sais pas encore si cela lui convient, c’est vrai. Mais la voici, nous allons le lui demander.

 

 

Scène III

 

TCHÉRIKOF, MADAME DUTILLEUL, YELVA, sortant de la chambre à gauche

 

TCHÉRIKOF.

Approchez, belle Yelva.

YELVA.

Elle le salue, regarde, d’un air d’étonnement et de plaisir, son costume, et semble demander, par ses gestes, quel est cet étranger ?

MADAME DUTILLEUL.

Monsieur, je dois vous apprendre...

TCHÉRIKOF.

Du tout, je vous prie de laisser parler mademoiselle.

MADAME DUTILLEUL.

Et du tout, monsieur, la pauvre enfant ne le peut pas ; elle est muette.

TCHÉRIKOF.

Ô ciel !

MADAME DUTILLEUL.

Aussi, vous ne vouliez pas m’écouter.

YELVA.

Elle lui fait signe qu’elle peut l’entendre, mais qu’elle ne peut pas lui répondre.

TCHÉRIKOF.

Pauvre enfant ! Un tel malheur la rend encore plus intéressante. Et comment cela lui est-il arrivé ?

MADAME DUTILLEUL.

Oh ! il y a bien longtemps : elle n’avait que quatre ou cinq ans. C’était à la guerre, dans un combat, dans une ville prise d’assaut. Je ne puis vous expliquer cela. Sa mère et les siens venaient de périr sous ses yeux. Et son père, qui l’emportait dans ses bras, fut couché en joue par un soldat ennemi...

Yelva fait un mouvement pour interrompre madame Dutilleul.

Pardon, chère enfant, de te rappeler de pareils souvenirs.

Bas à Tchérikof.

Tant il y a, monsieur, qu’au moment de l’explosion, au moment où elle vit tomber son père, elle voulut pousser un cri ; mais l’effroi, la douleur, lui causèrent un tel saisissement, que depuis ce temps...

TCHÉRIKOF.

Je conçois, cela s’est vu très souvent, une commotion subite peut vous ôter ou vous rendre la parole. Nous avons l’histoire de Crésus, dont le fils n’avait jamais pu dire un mot, et qui, en voyant une épée levée sur son père, s’écria : Miles, ne Crœsum occidas ! ce qui veut dire : Grenadier, ne tue pas Crésus ! Mais c’est là du latin ; et quoique nous soyons dans le pays, vous n’êtes pas obligée de le comprendre ; revenons à notre jeune Moscovite.

À Yelva.

Savez-vous dans quel endroit, dans quelle ville cela vous est arrivé ?

YELVA.

Elle fait signe que non, et qu’elle ne pourrait le dire.

TCHÉRIKOF.

Et avec qui étiez-vous ?

YELVA.

Elle indique à Tchérikof qu’elle était alors entourée de gens qui avaient tous de grands plumets, des décorations comme lui, de grandes moustaches... et qu’il en passait beaucoup devant elle, se tenant bien droits et marchant au bruit du tambour.

TCHÉRIKOF.

À ce portrait, je crois reconnaître les superbes grenadiers de notre garde impériale, dont je faisais partie en 1812 ; car j’étais capitaine à treize ans ; c’était ma seconde campagne.

MADAME DUTILLEUL.

Et où aviez-vous donc fait la première ?

TCHÉRIKOF.

À Saint-Pétersbourg, comme tout le monde, à l’école des Cadets, où j’étais le plus espiègle. Mais ce que je viens d’apprendre ne change rien à mes intentions : au contraire, mademoiselle, je vais vous parler avec la galanterie française et la franchise moscovite. Vous êtes fort bien, je ne suis pas mal, vous n’avez pas assez de fortune, j’en ai trop, et je cherche quelqu’un avec qui la partager.

Air : Amis, voici la riante semaine. (Le Carnaval.)

Fuyant l’ennui qui me poursuit sans cesse,
J’ai tout goûté... tout vu ; car les plaisirs.
Sans pouvoir même épuiser ma richesse,
Ont de mon cœur épuisé les désirs.
Et, comme époux lorsque je me propose,
Ce que de vous je demande à présent,
C’est du bonheur... car c’est la seule chose
Que je n’aie pu trouver pour mon argent !

Maintenant c’est à vous de répondre, si vous pouvez.

YELVA.

Elle lève les yeux sur lui, lui témoigne sa reconnaissance, et le supplie de ne pas lui en vouloir... mais elle ne peut accepter.

TCHÉRIKOF.

Comment ! vous refusez : et pourquoi ? est-ce que je ne vous plais pas ? est-ce que je n’ai pas les traits nobles et élégants, la tournure distinguée ? celles qui me l’ont dit jusqu’à présent m’auraient-elles trompé ? c’est possible.

YELVA.

Elle lui fait signe que non ; qu’il est fort bien, fort aimable... qu’elle a du plaisir à le voir.

TCHÉRIKOF.

J’entends ; à la manière dont vous me regardez, je crois comprendre que vous avez du plaisir à me voir...

YELVA.

Elle lui fait signe que oui.

TCHÉRIKOF.

Et que vous avez pour moi de l’affection...

YELVA, par gestes.

Oui.

TCHÉRIKOF.

De l’amitié...

YELVA, par gestes.

Oui.

TCHÉRIKOF.

Un commencement d’amour...

YELVA, par gestes.

Non.

TCHÉRIKOF.

J’entends bien ; ça ne peut pas être de l’adoration ; mais je l’aime mieux, parce que, depuis que je suis en France, j’ai été si souvent adoré par des femmes aimables, qui me le disaient, que je préfère être aimé tout uniment par vous qui ne me le dites pas ; j’ai idée que cela durera plus longtemps.

YELVA, par gestes.

Non, non, cela n’est pas possible ; je ne puis vous épouser.

TCHÉRIKOF.

Nous ne pouvons pas être unis, et pourquoi ? parce que vous êtes muette ; en ménage c’est le meilleur moyen de s’entendre : et d’ailleurs voilà votre gouvernante, cette femme estimable qui ne nous quittera pas, et qui pourra suppléer au besoin ; tout cela se compense.

MADAME DUTILLEUL.

Comment, monsieur, est-ce que vous me prenez pour une babillarde ?

TCHÉRIKOF.

Du tout, du tout... surtout dans votre position, comme obligée de parler pour deux, vous n’avez que bien juste ce qu’il faut. Mais vous, Yelva, vous ne pouvez pas me refuser pour un pareil motif ; et si vous n’avez pas d’autres objections, si votre cœur est libre, si vous n’aimez personne ; car je jurerais bien...

YELVA, par gestes.

Non, ne jurez pas...

TCHÉRIKOF.

Quoi ! qu’est-ce que c’est ? Je ne comprends pas. Est-ce que votre cœur aurait déjà parlé ?

YELVA, par gestes.

Peut-être bien : je n’en suis pas sûre.

TCHÉRIKOF.

Ah ! mon Dieu ! je crains de comprendre... Hein ! qui vient là ?

 

 

Scène IV

 

TCHÉRIKOF, MADAME DUTILLEUL, YELVA, ALFRED, entrant par la porte du fond

 

MADAME DUTILLEUL.

C’est M. Alfred, notre jeune maître.

ALFRED, sans voir Tchérikof, allant à madame Dutilleul, et à Yelva.

Bonjour, ma bonne Gertrude ; bonjour, ma chère Yelva.

TCHÉRIKOF.

Eh ! mais, si je ne me trompe, c’est M. Alfred de Césanne ?

ALFRED, voyant Tchérikof.

Un étranger !

TCHÉRIKOF.

Qui n’en est pas un pour vous. J’ai eu l’honneur de vous voir deux ou trois fois rue d’Artois, chez mon banquier.

ALFRED.

Oui, vraiment, ce seigneur russe, si riche et si aimable.

TCHÉRIKOF, à part.

Il me reconnaît.

ALFRED.

Et comment vous trouvez-vous ici, près du Luxembourg ?

TCHÉRIKOF.

Il est vrai que c’est un peu loin, un peu froid, un peu désert. Relativement à votre capitale, ce serait presque la Sibérie...

Regardant Yelva.

si parfois on n’y trouvait des roses.

ALFRED, avec chaleur.

Enfin qu’est-ce qui vous y amène ?

Yelva cherche à le calmer.

MADAME DUTILLEUL, allant prendre l’album.

Cet album que nous avions oublié, et que monsieur a eu la complaisance de nous rapporter.

TCHÉRIKOF.

Ce qui m’a donné l’occasion de faire connaissance avec une aimable compatriote.

ALFRED.

En effet, Yelva a vu le jour aux mêmes lieux que vous, et je conçois qu’une pareille rencontre... Il est si difficile de la voir sans s’intéresser à elle ! Daignez me pardonner des soupçons dont je n’ai pas été le maître. Et vous, ma chère Yelva...

Il va au fond du théâtre, avec Yelva et madame Dutilleul.

TCHÉRIKOF, à part, pendant qu’Alfred, Yelva et madame Dutilleul ont l’air de causer ensemble.

Maintenant, je comprends tout à fait, et c’est dommage, parce que, malgré moi, je la regardais déjà comme une compagne, comme une consolation que le ciel m’envoyait sur cette terre étrangère ; n’y pensons plus.

MADAME DUTILLEUL, à Alfred, qui lui a montré, ainsi qu’à Yelva, une lettre de son père.

Quoi ! vraiment, votre pore ne s’y oppose plus ?

YELVA.

Elle témoigne, par ses gestes, la surprise qu’elle éprouve ; mais elle ne peut le croire encore.

ALFRED, lui montrant la lettre.

Vous le voyez.

MADAME DUTILLEUL.

Jamais je n’aurais osé l’espérer !

YELVA.

Elle porte la lettre à ses lèvres, exprime son bonheur... Puis va à Tchérikof, lui tend la main, et semble lui demander l’amitié qu’il lui a promise.

TCHÉRIKOF.

Quoi ! que veut-elle dire ?

ALFRED.

Qu’il nous arrive un grand bonheur, et qu’à vous, son compatriote, elle voudrait vous en faire part.

TCHÉRIKOF.

Vraiment ! Eh ! bien, c’est très bien à elle, parce que, certainement, je ne croyais plus être pour rien dans son bonheur ; mais si, de mon côté, je peux jamais lui être utile, à elle ou à vous, monsieur le comte, vous verrez qu’en fait de noblesse et de générosité la France et la Russie peuvent se donner la main.

ALFRED.

Je n’en doute point, monsieur ; et, pour vous le prouver, j’accepte vos offres. Yelva et moi nous avons un service à vous demander.

TCHÉRIKOF.

Il serait possible !

YELVA.

Elle lui fait signe que oui... et qu’elle le supplie de le lui accorder.

ALFRED, à Yelva.

Rentrez dans votre appartement, tout à l’heure nous irons vous y rejoindre.

Il baise la main d’Yelva.

YELVA.

Elle le prie de ne pas être longtemps et fait à Tchérikof un sourire et un geste d’amitié.

Yelva rentre avec madame Dutilleul dans la chambre à gauche.

 

 

Scène V

 

TCHÉRIKOF, ALFRED

 

TCHÉRIKOF.

Elle est charmante ! mais ça ne m’étonne pas, le sang est si beau en Russie.

ALFRED.

N’est-il pas vrai ?

TCHÉRIKOF.

Il ne lui manque que la parole ; mais, avec ces yeux-là, on peut s’en passer ; moi, d’abord, si je les avais, je ne dirais plus un mot ; et quand je voudrais séduire, je regarderais ; ce qui voudrait dire : Regardez-moi, aimez-moi.

ALFRED, riant.

Ce serait un fort bon moyen.

TCHÉRIKOF.

N’est-ce pas ? je l’ai quelquefois employé ; mais entre nous, qui pouvons adopter une autre forme de dialogue, ce serait tout à fait inutile. Daignez donc me dire verbalement en quoi je puis être utile à ma jeune compatriote, que je connais à peine, et dont j’ignore même les aventures.

ALFRED.

Elles ne seront pas longues à vous raconter. Lors de la retraite de Moscou, recueillie par des soldats qui, quelques jours, quelques semaines après, périrent eux-mêmes ou furent forcés de l’abandonner, Yelva allait expirer de misère et de froid, lorsque mon père, le comte de Césanne, officier supérieur, aperçut sur la neige cette pauvre enfant, qui se mourait et ne pouvait se plaindre ; il l’emmena avec lui, la conduisit en France, et l’éleva sous ses yeux, près de moi ; c’est vous dire que, depuis ma jeunesse, depuis que je me connais, j’adore Yelva.

TCHÉRIKOF.

Je me doutais bien de quelque chose comme cela.

ALFRED.

Quand mon père s’aperçut qu’une telle amitié était devenue de l’amour, il était trop tard pour s’y opposer ; il l’essaya cependant. Yelva fut éloignée de la maison paternelle ; et, sous la surveillance de Gertrude, notre vieille gouvernante, elle fut exilée dans ce modeste asile, où il leur fut défendu de me recevoir.

TCHÉRIKOF.

C’est pour cela que vous y venez tous les jours. Je me reconnais là. Les obstacles... il n’y a rien comme les obstacles.

ALFRED.

Ma belle-mère, la meilleure des femmes, qui nous chérit tous les deux connue ses enfants, ne s’opposerait point à notre mariage ; mais mon père, qui avait pour moi des vues ambitieuses, me destinait un parti magnifique, une fortune immense.

TCHÉRIKOF.

Et comment avez-vous fait ?

ALFRED.

Il y a quelques jours, j’ai déclaré à mon père que, soumis à mes devoirs, je n’épouserais pas Yelva sans son aveu ; mais que, s’il fallait être à une autre, je quitterais plutôt la France et ma famille.

TCHÉRIKOF.

Y pensez-vous ?

ALFRED.

Je l’aurais fait, et mon père, qui me connaît, s’est enfin rendu à mes prières. « Je ne m’y oppose plus, m’a-t-il dit froidement ; faites ce que vous voudrez ; mais je ne veux pas assister à ce mariage, ni revoir Yelva. » Depuis ce jour, en effet, il a quitté Paris. Hier seulement, j’ai reçu une lettre de lui, où il m’envoyait son consentement pur et simple ; et j’ai fait tout disposer pour que notre mariage ait lieu aujourd’hui même.

TCHÉRIKOF.

Aujourd’hui !...

À part.

J’avais bien choisi l’instant pour ma déclaration.

ALFRED.

Mais un de mes amis, sur lequel je comptais, me manque en ce moment ; et si vous vouliez le remplacer...

TCHÉRIKOF.

Moi ! être un de vos témoins !

ALFRED.

Air du vaudeville de Partie et Revanche.

C’est Yelva qui vous en prie,
Elle croira, par un rêve flatteur,
Revoir en vous ses parents, sa patrie.

TCHÉRIKOF.

Monsieur, j’accepte, et de grand cœur !

À part.

Oui, je serai témoin de son bonheur.
Je venais pour mon mariage,
Et je m’en vais servir au sien :
C’est toujours ça... j’ai du moins l’avantage
De n’être pas venu pour rien.

Haut.

C’est bien à vous, monsieur Alfred ; c’est très bien d’épouser une orpheline sans fortune. Chez nous autres Russes, cela n’aurait rien d’étonnant, parce que nous aimons le bizarre, l’original ; et dans la proposition que vous me faites, dans la situation où je me trouve, il y a quelque chose qui me plaît, qui me convient.

ALFRED.

Vraiment !

TCHÉRIKOF.

Et pourquoi ? parce que c’est original ; et moi, je le suis depuis les pieds jusqu’à la pointe des cheveux. Je suis donc à vos ordres, ainsi que mes gens et ma voiture qui nous attendent en bas.

ALFRED.

Non, je vous en prie, renvoyez-les ; que tout se fasse sans bruit, sans éclat, dans le plus grand incognito.

TCHÉRIKOF.

C’est différent ; ils vont alors retourner à l’hôtel, où je vais les consigner, ainsi que Kalouga, mon Cosaque, parce que ce petit gaillard-là, quand je le laisse seul dans Paris, il a les passions si vives !... Je descends donc leur donner mes ordres,

À part.

acheter mon présent de noces pour la mariée,

À Alfred.

et je reviens ici vous prendre en fiacre, en sapin ; je n’y ai jamais été, ça m’amusera, c’est original.

ALFRED.

Air du vaudeville de la Somnambule.

Par ce moyen, nous n’irons pas bien vite.

TCHÉRIKOF.

Tant mieux, morbleu ! pourquoi donc se presser ?
Lorsque ce sont les chagrins qu’on évite,
En tilbury j’aime à les devancer.
Mais lorsqu’à nous l’amitié se consacre,
Quand le bonheur vient pour quelques instants,
Auprès de nous lâchons qu’il monte en fiacre,
Pour qu’avec lui nous restions plus longtemps.

Alfred reconduit Tchérikof, qui sort par la porte du fond.

 

 

Scène VI

 

ALFRED, YELVA

 

Musique à l’orchestre. À peine Tchérikof est-il sorti, qu’Yelva entr’ouvre la porte de la chambre à gauche.

YELVA.

Elle court à Alfred avec joie, lui montre la lettre de son pure qu’elle tient encore, et lui dit par ses gestes : Il est donc vrai ! votre père y consent.

ALFRED.

Oui, ma chère Yelva, mon père conseil enfin à te nommer sa fille, et rien ne s’oppose plus à mon bonheur.

YELVA, par gestes.

Je passerai ma vie auprès de toi, toujours ensemble. Puis regardant autour d’elle avec inquiétude, et montrant la lettre : Ton père, pourquoi n’est-il pas ici ?

ALFRED, avec embarras.

Mon père ne peut venir... Des affaires importantes le retiennent loin de Paris... et ce mariage doit avoir lieu aujourd’hui.

YELVA, par gestes.

Aujourd’hui ?

ALFRED.

Oui, ce matin même ; et je vais tout disposer...

YELVA, par gestes, montrant la place où était Tchérikof, et le désignant.

Un instant... et mon compatriote, où est-il ?

ALFRED.

Ce jeune Russe ? il va revenir ; il consent à être notre témoin.

YELVA, par gestes.

Tant mieux !

ALFRED.

Il te plaît donc ?

YELVA, de même.

Oui.

ALFRED.

Et tu l’aimes ?

YELVA, par gestes.

Mais oui.

ALFRED, avec un mouvement de jalousie.

Pas comme moi ?

YELVA

Remarquant ce mouvement, se hâte de le rassurer. Je l’aime parce qu’il a l’air bon... mais non comme toi : car toi, je t’aimerai toute la vie.

L’orchestre joue l’air du duo d’Aline : Je t’aimerai toute la vie.

ALFRED.

Ah ! je n’en veux qu’un gage.

Il veut l’embrasser.

YELVA.

Le repousse doucement, en lui disant : Non, pas maintenant... mais plus tard... Partez, l’on vous attend.

ALFRED.

Oui, tu as raison, je vais tout préparer... Adieu, Yelva, adieu, ma femme chérie !

Il lui baise la main.

YELVA, par gestes.

Adieu, mon mari.

Alfred sort par le fond, en lui envoyant un baiser.

 

 

Scène VII

 

YELVA, puis MADAME DUTILLEUL

 

Musique à l’orchestre.

YELVA.

Restée seule, elle le suit encore des yeux ; puis, quand il est disparu, quand elle ne peut plus être vue, elle lui renvoie son baiser.

Madame Dutilleul entre dans ce moment.

MADAME DUTILLEUL.

Eh bien ! eh bien ! mademoiselle, qu’est-ce que vous faites ?

YELVA.

Toute honteuse, ne sait comment cacher son embarras.

MADAME DUTILLEUL.

Qu’est-ce que c’est que ces phrases-là ? à qui était-ce adressé ?

YELVA, par gestes.

À personne.

MADAME DUTILLEUL.

À personne !... à la bonne heure ; mais il y a des gens qui pourraient prendre cela pour eux ; en russe comme en français, ça se comprend si vite !... tout le monde entend cela, vois-tu ; aussi il faudra prendre garde quand tu seras mariée, ce qui, du reste, ne peut tarder, et l’on vient déjà de t’apporter...

YELVA, par gestes.

Quoi donc ?

MADAME DUTILLEUL.

J’étais là dans ta chambre, lorsqu’on a frappé à la petite porte, celle qui donne sur l’autre escalier, et un monsieur m’a remis ce que tu vas voir.

YELVA, par gestes.

Qu’est-ce donc ?

MADAME DUTILLEUL, rentrant et rapportant une corbeille.

Des parures magnifiques... une parure de mariée... je ne m’y trompe pas ; quoiqu’il y ait bien longtemps pour la première fois...

YELVA.

Elle court à la corbeille, en lire un voile, puis une couronne et un bouquet de fleurs d’oranger.

MADAME DUTILLEUL.

Cette toilette-là, c’est à moi de l’arranger.

YELVA.

Elle s’assied devant la glace qui est sur la table de toilette.

MADAME DUTILLEUL arrange son voile et place son bouquet.

Air de Monsieur Botte.

Petite fille, à ton âge.
Que ce bouquet est flatteur !
C’te fleur-là r’trace l’image
D’l’innocence et du bonheur.

Le même sort vous rassemble,
Et je crois qu’avec raison,
L’amour peut placer ensemble
Deux fleurs d’la même saison.
Je m’en souviens, à ton âge,
Que c’bouquet m’semblait flatteur !
Il m’offrait aussi l’image
D’l’innocence et du bonheur.

YELVA.

Pendant cette reprise, elle veut lui mettre, en riant, la couronne sur la tête.

MADAME DUTILLEUL.

Eh ! bien, que faites-vous ? des fleurs sur mes cheveux blancs !...

Même air.

Du temps les traces perfides
Devraient vous en empêcher ;
La fleur qu’l’on met sur des rides
Se flétrit, sans les cacher.
Ah ! ce n’est plus à mon âge
Que c’bouquet parait flatteur ;
Las ! il n’offre plus l’image
D’l’innocence et du bonheur !

YELVA.

Pendant cette dernière reprise, elle place sur sa tête la couronne de fleurs, et apercevant sur la toilette un collier de diamants, le prend vivement, et le montre à madame Dutilleul.

MADAME DUTILLEUL.

Oui vraiment, des diamants... ce pauvre Alfred se sera ruiné... mais puisqu’il le veut, il faut qu’aujourd’hui ce riche collier remplace ce simple ruban noir.

Elle dénoue un ruban qui est au cou d’Yelva et auquel tient un médaillon.

YELVA.

Elle veut le reprendre, et fait signe qu’elle ne doit point s’en séparer.

MADAME DUTILLEUL.

C’est le portrait de ta mère, je le sais, et tu ne le quittes jamais ; aussi tu le reprendras tout à l’heure, quand nous reviendrons de la mairie et de l’église.

YELVA.

Elle sourit à ce mot... met vivement le collier, arrange le reste de la parure... et regardant la toilette de madame Dutilleul, lui fait signe qu’elle n’est pas prête, qu’il faut se dépêcher.

MADAME DUTILLEUL.

C’est vrai, je ne serai pas prête, et je ferai attendre ; ce cher Alfred est si vif, si impatient !

YELVA.

La presse, par ses gestes, de se hâter.

MADAME DUTILLEUL.

C’est bon, c’est bon.

Air du vaudeville du Chapitre Second.

Taisez-vous, bavarde,
Ce soin me regarde,
Et dans un instant,
Superbe et brillante,
Je r’viens triomphante
Bénir mon enfant !

J’n’aurai pas, j’espère,
Grand besoin d’atours ;
Le bonheur, ma chère.
Embellit toujours !

Même geste d’Yelva, qui la pousse vers la porte.

Taisez-vous, bavarde, etc.

Pour toi, c’est, je gage,
Trop d’parol’s... oui-dà !
Mais c’est qu’à mon âge
On n’a plus que ça.

Taisez-vous, bavarde,
Ce soin me regarde,
Et dans un instant,
Superbe et brillante,
Je r’viens triomphante
Près de mon enfant.
Adieu, mon enfant.
Adieu, mon enfant !

Elle entre dans la chambre à droite.

 

 

Scène VIII

 

YELVA, seule

 

Musique à l’orchestre.

Elle a reconduit madame Dutilleul jusqu’à la porte de la chambre. Quand elle est seule, elle réfléchit, et sourit de l’idée qui lui vient... c’est de répéter tout ce qu’il faudra faire au moment de son union. Elle place deux coussins auprès de la glace... ensuite elle faille signe de donner la main à quelqu’un, s’avance timidement ; elle fait encore quelques pas avec recueillement, et se met à genoux sur un des coussins, en joignant les mains. Elle semble alors écouter attentivement, et répondre oui à la demande qu’elle est censée entendre.

En ce moment, on entend le bruit d’une voiture, elle s’arrête, on frappe à la porte.

Elle semble dire madame de Césanne, elle marque sa surprise et son contentement.

 

 

Scène IX

 

MADAME DE CÉSANNE, YELVA

 

MADAME DE CÉSANNE, remarquant sa surprise.

Oui, c’est moi ; c’est la belle-mère, c’est l’amie d’Alfred que tu ne t’attendais pas à voir en ce moment.

YELVA.

Elle lui montre sa parure de mariée, lui fait connaître, par ses gestes, que son mariage est pour aujourd’hui.

MADAME DE CÉSANNE, douloureusement.

Il est donc vrai !... c’est aujourd’hui, c’est ce matin même que ce mariage a lieu !... et déjà. Le voilà parce ; je craignais d’arriver trop tard.

YELVA, par gestes.

Vous voilà, je suis trop heureuse. Elle lui baise les mains.

Madame de Césanne détourne la tête.

Qu’avez-vous ? Quel chagrin vous afflige le jour de mon bonheur ?

MADAME DE CÉSANNE, regardant autour d’elle avec inquiétude.

Et Alfred, où est-il ?

YELVA, par gestes.

Il est sorti ; mais il reviendra bientôt, je l’espère.

MADAME DE CÉSANNE.

Tu es seule, je puis donc le parler avec franchise, je puis donc l’ouvrir mon cœur : écoute-moi, Yelva... Orpheline et sans protecteur, tu allais périr sur cette terre glacée, où l’on t’avait abandonnée, lorsque M. de Césanne, lorsque mon mari a daigné le recueillir, t’a amenée en France, t’a présentée à moi, comme un second enfant que lui envoyait la Providence : et tu sais si j’ai rempli les nouveaux devoirs qu’elle m’imposait.

YELYA.

Elle lui baise la main.

MADAME DE CÉSANNE.

Je ne m’en fais pas un mérite ; la tendresse me payait de mes soins. Mais si nous l’avons traitée comme notre enfant, comme notre fille ; si nul sacrifice ne nous a coûté ; peut-être avons-nous le droit de t’en demander un à notre tour.

YELVA, par gestes.

Parlez, achevez... je suis prête à tout.

MADAME DE CÉSANNE.

Je vais te révéler un secret bien terrible, puisque mon mari eût mieux aimé périr que de le confier même à son fils... Le désir d’augmenter ses richesses, de laisser un jour à ses enfants une fortune proportionnée à leur naissance, a entraîné M. de Césanne dans des entreprises hasardeuses, dans de fausses spéculations ; et malgré son titre et ses dignités, malgré le rang qu’il occupe dans le monde, il est déshonoré, il est perdu sans retour, si quelque ami généreux ne vient pas à son aide.

YELVA, par gestes.

Grands dieux !

MADAME DE CÉSANNE.

Il s’en présente un, le comte de Leczinski, un noble polonais... Autrefois, et quand nos troupes occupaient Vilna, mon mari lui a rendu de grands services, a préservé du pillage des biens immenses, qu’il nous offre aujourd’hui, ainsi que son alliance !... Oui, il nous propose sa fille, l’unique héritière de toute sa fortune... Qu’Alfred l’épouse, et son père est sauvé

YELVA.

Elle fait un mouvement de surprise et de douleur.

MADAME DE CÉSANNE.

C’était là le plus cher de nos vœux et notre seule espérance ; mais quand Alfred eut déclaré à son père qu’il t’adorait, qu’il ne voulait épouser que toi, qu’il nous fuirait à jamais, plutôt que d’être à une autre, mon mari a gardé le silence, il lui a donné son consentement, et, retiré loin d’ici, il voulait lui-même, et avant que son déshonneur fût public, mettre fin à son existence ; c’est moi qui ai retenu son bras ; qui ai ranimé son courage ; je l’ai supplié du moins d’attendre mon retour, car il me restait un espoir : cet espoir, Yelva, c’était toi ; décide maintenant.

YELVA, par gestes, et dans le plus grand désespoir.

Ah ! que me demandez-vous ?

MADAME DE CÉSANNE.

Air d’Aristippe.

De toi j’attends l’arrêt suprême
Qui doit nous perdre ou bien nous sauver tous ;
Hélas ! ce n’est pas pour moi-même,
C’est pour la vie et l’honneur d’un époux,
Qu’en ce moment je suis à tes genoux !
C’est lui, c’est sa main tutélaire
Qui protégea tes jours proscrits ;
Et quand par lui tu retrouvas un père,
Voudrais-tu lui ravir son fils ?

Elle tombe aux genoux d’Yelva.

Musique à l’orchestre.

YELVA.

Hors d’elle-même, elle la relève, la presse contre son cœur, lui jure qu’il n’y a point de sacrifice qu’elle ne soit prête à lui faire ; et détachant le bouquet, ainsi que la couronne et le voile qui étaient sur sa tète, elle semble lui dire : Vous le voyez, je renonce à lui... je renonce à tout... soyez heureuse... mais il n’y a plus de bonheur pour moi.

MADAME DE CÉSANNE.

Yelva, ma chère Yelva, je n’attendais pas moins de la générosité ; mais tu ne sais pas encore à quoi tu t’engages, tu ne sais pas jusqu’où va le sacrifice que j’attends de toi... Il ne suffit pas de renoncer à Alfred, il faut le fuir à l’instant même ; car tu connais sa tendresse, et s’il ne te croit pas perdue pour lui, nul pouvoir au monde ne le déciderait à l’abandonner... Pardon, c’est trop exiger, je le vois, tu peux renoncer au bonheur, mais non à son amour ; tu n’auras pas ce courage.

YELVA, par gestes.

Si... j’en mourrai peut-être... mais cette vie que j’abandonne...je vous la dois... et alors nous serons quittes.

MADAME DE CÉSANNE, la serrant dans ses bras.

Il serait vrai !... mon enfant ! ma fille !

YELVA.

Elle détourne la tête en sanglotant.

MADAME DE CÉSANNE.

Oui, ma fille ; qui plus que loi méritait ce titre, que j’aurais été trop heureuse de pouvoir le donner ? mais il te restera du moins le cœur et la tendresse d’une mère ; je partagerai les chagrins, je sécherai tes larmes, je ne le quitterai plus, nous partons ensemble. On vient,

Trouble d’Yelva.

Il faut partir, mais par cette porte...

Montrant celle du fond.

si Alfred allait nous rencontrer.

YELVA.

Elle lui montre la chambre à gauche, et lui fait signe qu’il y a un autre escalier.

MADAME DE CÉSANNE.

Oui, je comprends, une autre issue, éloignons-nous...

YELVA.

Elle fait entendre à madame de Césanne qu’elle est décidée à partir ; mais elle va prendre le médaillon qui est sur la table, et le presse contre ses lèvres.

MADAME DE CÉSANNE.

Le portrait de ta mère... Tu ne veux pas autre chose...

Madame de Césanne va à la porte du fond, pour s’assurer que personne ne vient encore.

YELVA.

Elle aperçoit son bouquet de mariée qu’elle a jeté à terre, elle le ramasse, le regarde tristement, le met dans son sein avec le médaillon de sa mère.

En ce moment, on entend du bruit à la porte du fond ; on met la clef dans la serrure, madame de Césanne entraine Yelva, qui semble dire un dernier adieu à tout ce qui l’environne, et qui disparaît par la porte à gauche.

 

 

Scène X

 

ALFRED, TROIS TÉMOINS, QUELQUES FEMMES portant des cartons

 

ALFRED fait entrer les femmes dans la chambre à gauche.

Enfin tout est prêt, tout est dispose...

Aux trois témoins.

En vous demandant pardon, mes amis, des six étages que je vous ai fait monter ; je croyais trouver ici notre quatrième témoin, M. de Tchérikof, qui, j’en suis sûr, aura voulu faire des cérémonies, et se présenter en grande tenue ; ces Russes tiennent à l’étiquette... Où est donc tout le monde ?

 

 

Scène XI

 

LES MÊMES, MADAME DUTILLEUL, sortant de l’appartement à droite, elle est en grande toilette, LES FEMMES rentrent en même temps qu’elle

 

MADAME DUTILLEUL.

Voilà ! voilà !... ne vous impatientez pas.

Montrant sa grande parure.

Il me semble que vous n’avez pas perdu pour attendre, mais à mon âge, il faut plus de temps pour cire belle ; ce n’est pas comme à celui d’Yelva, où cela va tout seul.

ALFRED.

Et Yelva, où est-elle ?

MADAME DUTILLEUL.

Vous allez la voir paraître superbe et radieuse, on est toujours si jolie un jour de noces !... c’est à moi de vous l’amener, et j’y vais... Allons, allons, calmez-vous et prenez patience, maintenant ce ne sera pas long...

Elle entre dans la chambre à gauche.

ALFRED.

Oui, maintenant elle est à moi ! rien ne peut s’opposer à mon bonheur...

S’approchant de la table.

Mais d’où viennent ces diamants ?... qui lui a envoyé ces parures ? qui a osé ?...

Finale.

Musique de M. Heudier.

MADAME DUTILLEUL, rentrant, hors d’elle-même.

Ah ! mon Dieu ! ma pauvre Yelva !

ALFRED.

Qu’avez-vous ? comme elle est émue !

MADAME DUTILLEUL.

Hélas ! qui nous la rendra ?
De ces lieux elle est disparue.

ALFRED et LE CHŒUR.

Ô Ciel !

Madame Dutilleul remet une lettre à Alfred.

ALFRED, la lit en tremblant.

« Alfred, je ne puis plus cire à vous, et vous chercheriez en vain à connaître les motifs de ma fuite ou le lieu de ma retraite ; oubliez-moi, soyez heureux, et ne craignez rien pour mon avenir ; la personne avec qui je pars mérite toute ma reconnaissance et toute ma tendresse.

YELVA. »

De mon courroux je ne suis plus le maître :
Ce ravisseur, je saurai le connaître.
À madame Dutilleul.
Quel est-il ? répondez.

MADAME DUTILLEUL.

Je ne sais... attendez...
Cet étranger... oui... ce matin encore
Il offrait de pareils présents.

ALFRED.

Il l’aime donc ?

MADAME DUTILLEUL.

Depuis longtemps,
En secret il l’adore.

ALFRED.

Tout est connu ! c’est pour lui, je le vois,
Qu’elle a trahi ses serments et sa foi.
Ah ! de fureur et de vengeance
Je sens ici battre mon cœur ;
Parlons... Bientôt de cette offense
Je punirai le ravisseur.

Ensemble.

ALFRED.

Je punirai le ravisseur.

LE CHŒUR.

Nous punirons le ravisseur.

Ils sortent tous par le fond ; madame Dutilleul sort avec eux.

 

 

DEUXIÈME PARTIE

 

Une grande salle d’un château gothique. Porte au fond ; à droite et à gauche, une grande croisée ; sur le premier plan, deux portes latérales. L’appartement est décoré de grands portraits de famille.

 

 

Scène première

 

TCHÉRIKOF seul, puis KALOUGA et DEUX DOMESTIQUES

 

TCHÉRIKOF, entrant par le fond.

Dieu ! qu’il fuit froid !...

Kalouga entre, il est suivi de deux valets, qui restent au fond ; Kalouga se tient à une distance respectueuse de Tchérikof, à sa droite.

surtout quand on a été en France, et qu’on a l’habitude des climats tempérés..,. Je ne peux pas me faire à ce pays, et je serai obligé pour me réchauffer, de mettre le feu à mes propriétés... Kalouga, quel temps fait-il ?

KALOUGA.

Superbe, monseignir... trois bieds de neige.

TCHÉRIKOF.

Monseignir... Ce que c’est que d’avoir habité la France et l’Allemagne !... il s’est composé un baragouin franco-autrichien, auquel on ne peut rien comprendre.

KALOUGA.

Et ché afré permis à fos fassaux, bour le divertissement, de promener en patinant, sur les fossés de fotre château... Fous pouvez le foir de le fenêtre... à travers la titrage...

TCHÉRIKOF.

Du tout... Rien que de les regarder, il me semble que ça m’enrhumerait.

KALOUGA.

Il être, cebendant, pien chaude aujourd’hui.

TCHÉRIKOF.

Je crois bien, vingt degrés. Il est ici dans sa sphère, lui qui, lorsque nous étions à Paris, étouffait au mois de janvier.

Air du Pot de Fleurs.

Fils glacé de la Sibérie,
Et regrettant dans chaque endroit
Les doux frimas de sa patrie,
Il n’adorait, ne rêvait que le froid.
Pour lui Paris fut sans charme et sans grâces ;
Il n’y goûtait, dans son mortel ennui,
Qu’un seul bonheur... c’était à Tortoni,
En me voyant prendre des glaces ;
Oui, son bonheur, c’était à Tortoni,
En me voyant prendre des glaces !

Il fait signe aux valets de sortir.

À Kalouga.

Écoute ici... C’est aujourd’hui un grand jour, une noce, une solennité de famille... Le comte de Leczinski, mon oncle, noble polonais, qui a cinq ou six châteaux, dont pas un habitable, a bien voulu accepter le mien pour y marier sa fille, ma cousine Fœdora, qui, à notre départ, n’était qu’une enfant, et qui a profité de notre absence pour devenir la plus jolie fille de toute la Pologne-Russe.

KALOUGA.

Va, monseignir, li être un pien peau femme...

TCHÉRIKOF.

Est-ce que je vous ai dit de parler, Kalouga ?

KALOUGA.

Nein...

Sur un geste de Tchérikof.

Nicht...

TCHÉRIKOF.

Alors, taisez-vous !... Depuis que ce petit gaillard-là a été en France, il n’y a pas moyen de le faire taire... quand il s’agit de jolies femmes... Que ça t’arrive encore !... je le fais attacher comme Mazeppa, sur un cheval tartare, et tu verras où ça te mènera... Mais revenons... Mon oncle et sa fille sont déjà arrivés hier au soir, ainsi qu’une partie de la noblesse du pays... Nous attendons dans la journée le futur, un jeune seigneur français, que j’ai connu à Paris, et avec qui nous étions très bien, quoique autrefois nous ayons manqué de nous brûler la cervelle ; mais en France cela n’empêche pas d’être amis... Il va arriver, ainsi que sa famille, et j’ordonne, Kalouga, à tous mes vassaux, de redoubler de soins, d’égards, de prévenances ; je veux sur toutes les physionomies un air d’hilarité et de bonheur.

Air : De sommeiller encor, ma chère. (Arlequin-Joseph.)

Je n’admets pas la moindre excuse.
Que l’on se montre et joyeux et content !
Oui, je veux que chacun s’amuse,
Sinon, malheur au délinquant !
Cent coups de knout, voilà ce que j’impose
Pour le premier qui s’ennuierait ;
Quitte ensuite à doubler la dose,
Si ça ne produit pas d’effet.

KALOUGA.

Je comprendre pien, monseignir.

TCHÉRIKOF.

En ce cas, c’est vous, Kalouga, que je charge de donner l’exemple.

Kalouga prend une physionomie riante.

À la bonne heure ! songe que nous devons, par l’urbanité de nos manières, donner aux étrangers une haute idée de notre nation... Il ne suffit pas d’être Cosaque, il faut encore être honnête.

KALOUGA.

Va, monseignir.

TCHÉRIKOF.

C’est la comtesse Fœdora... Tiens-toi droit, salue, et va-t’en.

Kalouga salue et sort.

 

 

Scène II

 

FŒDORA, TCHÉRIKOF

 

TCHÉRIKOF.

Eh bien ! ma belle cousine, comment vous trouvez-vous dans le domaine de mes ancêtres ?

FŒDORA.

À merveille, il me rappelle nos premières années et les plaisirs de notre enfance... C’est ici, mon cousin, que nous avons été élevés ; et vous rappelez-vous, lorsque, avec vos frères et sœurs, nous courions tous dans ces grands appartements ?

TCHÉRIKOF.

Oui, nous jouions à cache-cache et au colin-maillard.

FŒDORA.

Et quand voire pauvre mère,

Montrant un portrait à droite.

que je crois voir encore, était si effrayée en nous apercevant cinq ou six dans la même balançoire...

TCHÉRIKOF.

C’est vrai... Et vous rappelez-vous, lorsqu’à coups de boules de neige, nous jouions à la bataille de Pultava ?

Air de la Sentinelle.

Oui, sous nos doigts, la glace offrait soudain
Un château-fort dont nous faisions le siège ;
Gaiement alors, au pied de ce Kremlin,
Nous construisions trente canons de neige...
Comme Josué, je demandais au ciel  
Que le soleil respectât notre gloire ;
Car, saisis d’un effroi mortel,
Nous tremblions que le dégel
Ne vint nous ravir la victoire !

Je dis la victoire, parce que c’était toujours moi qui battais les autres ; je faisais Pierre le Grand...

FŒDORA.

Et moi l’impératrice Catherine.

TCHÉRIKOF.

C’est maintenant, ma cousine, que vous pourriez jouer ce rôle-là au naturel ; car je vous avouerai qu’en vous revoyant, j’ai été tout étonné de ce maintien plein de noblesse et de dignité... je n’en revenais pas.

FŒDORA.

Vraiment !...

TCHÉRIKOF.

C’est bien mieux qu’avant mon départ... et moi, cousine, qu’en dites-vous ?

FŒDORA.

Je trouve aussi que vous êtes changé.

TCHÉRIKOF.

C’est ce que tout le monde dit ; et vous me trouvez ?...

FŒDORA.

Moins bien qu’autrefois.

TCHÉRIKOF.

Bah ! c’est étonnant ; vous êtes la seule ; car tous mes vassaux me trouvent superbe, et mes vassales sont du même avis.

FŒDORA.

Écoutez donc, Ivan, j’ai peut-être tort de vous parler ainsi ; mais entre cousins...

TCHÉRIKOF.

C’est juste, on se doit la vérité, et je vous ai donné l’exemple ; vous trouvez donc...

FŒDORA.

Que vous n’êtes plus vous-même ; vous n’êtes plus, comme autrefois, un bon et franc Moscovite, un peu bourru, un peu brusque ; j’aimais mieux cela ; car au moins c’était vous, c’était votre caractère. On est toujours si bien quand on est de son pays ! Je suis Moscovite dans l’âme, je n’ai jamais voyagé, je ne connais rien, mais il me semble que ce qu’il y a de plus beau au monde, c’est un seigneur russe, au milieu de ses domaines, entouré de ses vassaux dont il peut faire le bonheur. C’est un prince, c’est un souverain. Et, si j’avais été maîtresse de mon sort, je n’aurais jamais rêvé d’autre existence, ni formé d’autres désirs.

TCHÉRIKOF.

Il se pourrait ! et cependant, aujourd’hui même, vous allez épouser un étranger, un Français, le jeune comte de Césanne !

FŒDORA.

Mon père le veut, et, en Russie, quand les pères commandent, les filles obéissent toujours ; et c’est bien terrible, mon cousin, de quitter ainsi son pays, d’aller vivre en France parmi des vassaux qui n’ont été élevés ni à vous connaître, ni à vous aimer. En a-t-il beaucoup ?

TCHÉRIKOF.

M. de Césanne ?

FŒDORA.

Oui ; combien a-t-il de paysans ?

TCHÉRIKOF.

Il n’en a pas du tout. Dans ce pays-là, les paysans sont leurs maîtres.

FŒDORA.

Il serait possible ! les pauvres gens ! Qui donc alors peut les défendre ou les protéger ?

TCHÉRIKOF.

Ils se protègent eux-mêmes.

FŒDORA.

C’est inconcevable !... Et dites-moi, mon cousin, est-ce que ça peut aller dans un pays comme celui-là ?

TCHÉRIKOF.

Cela va très bien... c’est-à-dire ça pourrait aller mieux ; mais ça viendra, grâce aux derniers changements, et quand vous serez une fois en France, vous ne voudrez plus la quitter.

FŒDORA.

J’en doute.

TCHÉRIKOF.

Surtout si vous aimez votre mari ; car je pense que vous l’aimez.

FŒDORA.

Ah ! mon Dieu, oui, mon père me l’a ordonné ; mais on m’avait dit que les Français étaient si légers, si étourdis...

TCHÉRIKOF.

Il est vrai que nous sommes...

Se reprenant.

qu’ils sont fort aimables.

FŒDORA.

C’est possible ; et cependant, depuis que M. de Césanne est à Vilna, il a un air si triste !

TCHÉRIKOF.

Que voulez-vous ! d’anciens chagrins... il a été trompé. En France, cela arrive à tout le monde ; moi, le premier...

FŒDORA.

Faire cinq cents lieues pour cela !

TCHÉRIKOF.

C’est vrai ! il y a tant de gens qui, sans sortir de chez eux, sont aussi avancés que moi ! mais que voulez-vous ? Lorsque je suis parti, j’étais seul au monde ; je n’avais que moi d’ami et de parent ; car, de tous ceux dont nous parlions tout à l’heure, il ne reste plus que nous, ma cousine... et puis, comme j’ai toujours été original, moi, j’avais une manie, c’était de trouver le bonheur, qui est une chose si difficile et si rare, qu’on ne peut pas le chercher trop loin.

Air nouveau de M. Heudier.

Pour le trouver, j’arrive en Allemagne
Où l’on me dit : Voyez plus loin, hélas !
Rempli d’espoir, je débarque en Espagne ;
On me répond : On ne le connait pas.
En vain la France à l’Espagne succède :
Vite on m’envoie en Angleterre... Enfin
Personne, hélas ! chez soi ne le possède,
Chacun le croit chez son voisin.

FŒDORA.

Même air.

J’en conviens, il est bien terrible
De visiter, pour rien, tant de pays...

TCHÉRIKOF.

Le bonheur est donc impossible ?

FŒDORA.

Je n’en sais rien... mais je me dis ;
Puisqu’en courant toute la terre
On ne saurait le rencontrer... je vois
Que le bonheur est sédentaire ;
Pour le trouver, il faut rester chez soi.

 

 

Scène III

 

FŒDORA, TCHÉRIKOF, KALOUGA

 

KALOUGA.

Monseignir, un grand foiture entre dans la cour du château. Monsir le comte de Césanne.

TCHÉRIKOF.

Ah ! mon Dieu !

KALOUGA.

Et puis, il être fenu aussi, dans un kibitch, un monsir avec des papiers.

Il sort.

TCHÉRIKOF.

C’est pour le contrat ; ce que nous appelons en France un notaire.

À part.

S’il avait pu geler en route, lui et son encrier !

FŒDORA.

Adieu, mon cousin. Il faut alors que je retourne au salon, où mon père va me demander.

TCHÉRIKOF.

Oui, sans doute ; mais c’est que j’avais un secret à vous confier.

FŒDORA.

Un secret !... Il suffit que cela vous regarde pour que cela m’intéresse aussi, et nous en reparlerons tantôt, après ce contrat qui m’ennuie ; et je vais me dépêcher, pour que cela soit plus tôt fini. À ce soir, n’est-il pas vrai ?

Elle sort.

 

 

Scène IV

 

TCHÉRIKOF, seul

 

Oui, à ce soir ! Il sera bien temps, quand elle en aura épousé un autre ! Elle a raison, depuis longtemps, je cours après le bonheur, et j’arrive toujours trop tard.

 

 

Scène V

 

ALFRED, TCHÉRIKOF, MADAME DE CÉSANNE, PAYSANS et PAYSANNES

 

Tchérikof va au-devant de madame de Césanne, à qui il offre sa main.

LE CHŒUR.

Air de la contredanse de la Dame Blanche.

Mes amis chantons,
Et fêtons
Cette heureuse alliance,
Que ce soir nous célébrerons ;
Unissons nos vœux et nos chants,
Prouvons, par nos joyeux accents,
Que, suivant l’ordonnance,
Nous sommes tous gais et contents !

Une jeune fille offre des fleurs dans une corbeille à madame de Césanne, qui lui fait signe de les mettre sur la table.

TCHÉRIKOF.

Quelle douce harmonie !
C’est fort bien, mes amis ;
Chantez, je vous en prie ;
Vos accents et vos cris
Rappellent en Russie
L’Opéra de Paris.

LE CHŒUR.

Mes amis, chantons, etc.

Les paysans et paysannes sortent.

TCHÉRIKOF, à Alfred, avec un peu d’embarras.

Combien je suis heureux, mon cher Alfred, de vous recevoir chez moi, ainsi que votre aimable famille, vous qui avez daigné m’accueillir à Paris, avec tant de grâce et de bonté ! Et M. de Césanne, je ne le vois pas ?

MADAME DE CÉSANNE.

Le comte de Leczinski l’a reçu à son arrivée, et tous les deux se sont enfermés ensemble, ainsi qu’un homme de loi que j’ai cru apercevoir.

TCHÉRIKOF, à Alfred.

Et vous avez, sans doute, présenté vos hommages à ma jeune cousine, à votre future ?

ALFRED, froidement.

Mais non ; je ne crois pas. Il me tardait de vous voir, et de vous remercier de toutes les peines que ce mariage va vous donner.

TCHÉRIKOF.

Certainement, la peine n’est rien ; et si vous saviez, au contraire, avec quel plaisir...

À part.

C’est étonnant, comme j’en ai...

À la comtesse.

Vous ne trouverez pas ici le luxe et les plaisirs de Paris ; je désire cependant que cet appartement

Montrant la porte à droite.

puisse vous convenir.

MADAME DE CÉSANNE.

Je le trouve superbe.

TCHÉRIKOF.

C’était celui de ma mère, dont vous voyez le portrait,

Montrant un grand portrait qui se trouve sur la porte à droite.

La comtesse de Tchérikof, que j’ai perdue, ainsi que toute ma famille, dans l’incendie de Smolensk.

MADAME DE CÉSANNE, avec intérêt.

Vraiment ! ah ! combien je suis fâchée de vous avoir rappelé de pareils souvenirs.

TCHÉRIKOF.

Oui, oui ; il faut les éloigner ; d’autant qu’aujourd’hui, il faut être gai, n’est-ce pas, mon cher Alfred ? il s’agit d’être gai.

MADAME DE CÉSANNE.

Vous avez raison ; car, d’après ce que j’ai vu en arrivant, tout est disposé pour ce mariage.

ALFRED.

Oui, ce soir, à minuit ; n’est-il pas vrai ? et c’est vous, mon cher cousin, qui serez mon témoin.

TCHÉRIKOF, à part.

Son témoin ! il ne manquait plus que cela. Voilà la seconde fois que je lui servirai de témoin point lui faire épouser celle que j’aime.

ALFRED.

Eh quoi ! vous hésitez ?

TCHÉRIKOF.

Du tout, cousin, c’est une préférence bien flatteuse ; mais j’ai peur que cela ne vous porte pas bonheur.

ALFRED.

Et pourquoi ?

TCHÉRIKOF.

Parce que ça nous est déjà arrivé, et que ça ne nous a pas réussi.

ALFRED.

Au nom du ciel, taisez-vous !

MADAME DE CÉSANNE.

Qu’est-ce donc ?

TCHÉRIKOF.

Une aventure originale qu’on peut vous conter maintenant ; un mariage dont j’ai été le témoin, c’est-à-dire dont je n’ai rien été.

ALFRED, à Tchérikof.

De grâce...

TCHÉRIKOF.

Ce n’est pas vous, c’est moi qui ai été le plus mystifié. Me donner la peine d’acheter une corbeille magnifique ; me faire courir tout Paris pour retenir moi-même trois fiacres jaunes et six chevaux de toutes les couleurs ; et revenir ensuite au grand galop, seul, dans trois sapins, pour trouver, qui ? personne ; pour apprendre, quoi ? rien ; car la mariée était partie pour aller, où ?... je vous le demande.

MADAME DE CÉSANNE, à part.

Grand Dieu !

TCHÉRIKOF.

Air : Un homme pour faire un tableau. (Les Hasards de la Guerre.)

Nous courons, mes fiacres et moi,
Au temple, où partout je regarde...
Personne, hélas ! et je ne vois
Qu’un Suisse avec sa hallebarde.
Pour l’hymen pas d’autres apprêts ;
Impossible qu’il s’accomplisse...
Pour un mariage français
Nous n’étions qu’un Russe et qu’un Suisse !

Et le plus original, monsieur vient me chercher querelle, m’accuser de l’avoir enlevée, et nous avons manqué de nous battre.

MADAME DE CÉSANNE.

Quoi ! Alfred, vous auriez pu soupçonner ?...

ALFRED.

Eh bien ! oui, malgré toutes les raisons qu’il m’a données, et auxquelles je n’ai rien trouvé à répondre, je n’ai jamais été bien convaincu ; et dernièrement encore, ne disait-on pas qu’Yelva l’avait suivi, qu’elle était cachée dans un de ses châteaux ?

TCHÉRIKOF.

Avoir une pareille idée d’un gentilhomme moscovite ! d’un honnête boyard !

ALFRED.

Pardon. Ce n’est pas que je tienne à la perfide qui m’a trahi, et que j’ai oubliée ! mais être trompé par un ami !

Lui prenant la main.

Ne parlons plus de cela : qu’il n’en soit plus question. D’ailleurs, je me marie, je suis heureux, j’épouse votre cousine.

 

 

Scène VI

 

ALFRED, TCHÉRIKOF, MADAME DE CÉSANNE, KALOUGA

 

KALOUGA.

Li être la vaguemastre, qui apporter les gazettes pour monseignir, et les lettres pour toute la société.

ALFRED, vivement.

Y en a-t-il de France ? y en a-t-il pour moi ?

KALOUGA.

Non, mossié. Mais en foilà un bour matam’ la comtesse ; elle être de Vilna.

Il donne la lettre à Tchérikof qui la remet à madame de Césanne.

MADAME DE CÉSANNE.

De Vilna ? j’en attendais, et j’avais dit qu’on me les adressât dans ce château.

TCHÉRIKOF.

Nous vous laissons ; vous êtes chez vous, et voici Kalouga, un jeune Kalmouk, que je mets à vos ordres.

À Alfred.

Venez, je vous conduis à votre appartement, de là au salon, et puis au diner qui nous attend ; un dîner à la française, où vous retrouverez un de vos compatriotes.

ALFRED.

Et qui donc ?

TCHÉRIKOF.

Le Champagne ; car tous les mois j’en fais venir ; j’ai à Paris un banquier, rien que pour cela.

ALFRED.

Vraiment ?

TCHÉRIKOF.

C’est que la Russie en fait une consommation... on en boit ici doux fois plus qu’on n’en récolte en France.

MADAME DE CÉSANNE.

Ce n’est pas possible.

TCHÉRIKOF.

Si vraiment ; l’industrie a fait tant de progrès !

Tchérikof et Alfred entrent dans l’appartement à droite, dont la porte reste ouverte.

 

 

Scène VII

 

MADAME DE CÉSANNE, KALOUGA

 

MADAME DE CÉSANNE.

Ils sont partis. Voilà cette lettre que j’attendais, et que maintenant je n’ose ouvrir.

On entend le son d’une cloche.

Quelle est cette cloche ?

KALOUGA.

Ce être à la porte du château ; tes vagabonds qui temantir asile bour le nuit.

Allant à la fenêtre de gauche, qu’il ouvre.

Wer da ? qui vive ? fous rébontir bas, tant bire bour fous.

Il referme la fenêtre. On sonne encore.

MADAME DE CÉSANNE, qui a décacheté la lettre.

Encore ! voyez donc ce que ce peut être !

KALOUGA.

Che afre temanter ; li afro bas rébontu ; si restir à le borte.

MADAME DE CÉSANNE.

Par le froid qu’il fait !

KALOUGA.

Li être un pel température pour la piouvac, un blein lune, qui li être pien chaude.

MADAME DE CÉSANNE.

Y penses-tu ?

Air : Qu’il est flatteur d’épouser celle. (Le jaloux malade.)

De misère et de froid, peut-être,
Il va périr... ouvre-lui donc ;
Sois charitable.

KALOUGA.

À notre maître
J’vas en t’manter la permission.

LA COMTESSE.

Est-elle donc si nécessaire ?
As-tu besoin, dans ta bonté,
Des ordres d’un maître... pour faire
Ce que prescrit l’humanité ?

D’ailleurs je prends tout sur moi.

KALOUGA.

Ce être différent ; che opéir d’un air affable, monseignir l’hafré ortonné. Je fais parler à la concierge.

Il sort par la porte à gauche.

 

 

Scène VIII

 

MADAME DE CÉSANNE, seule

 

Ah ! que ce séjour m’attriste ! tout y est froid et glacé. Il faut leur ordonner d’être humains ; ils obéissent du moins, c’est toujours cela.

Regardant la signature de la lettre.

« Nicolauf, commerçant à Vilna ; » lisons. « Madame la comtesse, vous m’avez fait annoncer, par MM. Martin et compagnie, mes correspondants, qu’une jeune fille, à laquelle vous preniez le plus grand intérêt, partirait de France le 15 septembre dernier ; qu’elle suivrait la route de Berlin, de Posen et de Varsovie ; et que, vers la fin de novembre, elle arriverait à Vilna. Mais il paraît que, quelques lieues avant Grodno, la voiture dans laquelle elle se trouvait a été attaquée ; et c’est avec douleur que je vous apprends que l’homme de confiance qui l’accompagnait est au nombre des voyageurs qui ont péri... »

S’interrompant.

Grand Dieu !

Reprenant la lecture de la lettre.

« Quant à la jeune fille à laquelle vous vous intéressez, on n’a aucune nouvelle de son sort ; mais du moins, et d’après les renseignements que nous avons pris, rien ne prouve qu’elle ait perdu la vie ; et si elle a pu seulement parvenir jusqu’à Grodno, nul doute qu’elle ne nous informe de ce qu’elle est devenue. » Et comment le pourrait-elle ?

Air de l’Ermite de Saint-Avelle.

Sur cette terre isolée
Qui sera son protecteur ?
Elle s’est donc immolée
Pour moi, pour son bienfaiteur !
Étrangère, hélas ! et bannie,
Faut-il, par un malheur nouveau,
Qu’elle vienne perdre la vie
Au lieu même où fut son berceau !

 

 

Scène IX

 

MADAME DE CÉSANNE, KALOUGA et YELVA, entrant par la porte à gauche

 

L’orchestre joue le refrain de la Petite Mendiante.

KALOUGA, soutient Yelva, qui s’appuie sur son bras.

Entrir, entrir, fous, la pelle enfant ; mais ce être bas honnête de bas répontre à moi, qui li être pien galant.

Il la conduit auprès du fauteuil, à droite du théâtre.

YELVA, en paysanne russe, pâle et se soutenant à peine.

Elle s’appuie sur le fauteuil

Musique à l’orchestre.

et indique que tous ses membres sont engourdis par le froid.

KALOUGA, à madame de Césanne.

Li être un betite fille qui li être bas de ce tomaine ; car moi les connaître toutes.

MADAME DE CÉSANNE.

C’est bien...

S’approchant d’elle.

Dieu ! qu’ai-je vu !

Musique.

YELVA.

À ce cri, elle tourne la tête, veut s’élancer vers la comtesse, mais ses forces la trahissent ; elle ne peut que tomber à ses pieds en lui tendant les bras.

MADAME DE CÉSANNE.

Ma fille, mon enfant ! c’est toi qui m’es rendue ! mais dans quel état ! cette pâleur ! ces obscurs vêtements ! La misère était donc ton partage ?

YELVA.

Elle fait signe qu’elle la revoit, qu’elle est heureuse, qu’elle se porte bien ; mais, en ce moment, elle chancelle et retombe sur le fauteuil.

MADAME DE CÉSANNE.

Ô ciel ! la fatigue, le froid...

À Kalouga.

Laisse-nous.

KALOUGA.

Ya, montame.

MADAME DE CÉSANNE.

Surtout, pas un mot de cette aventure.

KALOUGA.

Ya.

MADAME DE CÉSANNE.

Vous n’avez rien vu.

KALOUGA.

Ya.

MADAME DE CÉSANNE.

Rien entendu.

KALOUGA.

Ya.

Il sort.

 

 

Scène X

 

YELVA, sur un fauteuil, MADAME DE CÉSANNE

 

MADAME DE CÉSANNE.

Depuis l’horrible catastrophe qui t’a séparée de ton guide, qu’es-tu devenue au milieu de ces déserts ?

L’orchestre joue la romance de Léonide.

YELVA.

Elle lui indique qu’elle s’est trouvée seule, sans argent et presque sans vêtements ; elle souffrait ; elle avait bien froid ; elle a marché toujours devant elle, ne rencontrant personne ; elle a continué sa route ; elle marchait toujours, mourant de fatigue et de froid,

L’orchestre joue le refrain de la Petite Mendiante.

et quand elle rencontrait quelqu’un, elle tendait la main et se mettait à genoux, en disant : Prenez pitié d’une pauvre fille.

MADAME DE CÉSANNE.

Ô ciel ! obligée de mendier... Et quand venait le soir ?... et aujourd’hui, par exemple, dans celle campagne éloignée de toute habitation ?

YELVA.

Elle fait signe que la nuit commençait à la surprendre ; quelle cherchait autour d’elle où reposer sa tête ; qu’elle n’apercevait rien ; et, désespérée, elle était résignée à se coucher sur la terre, et à mourir de froid, lorsque ses yeux sont tombés sur ce médaillon qu’elle avait conservé.

L’orchestre joue l’air de la romance d’Alexis.

Elle a imploré sa mère, l’a priée de la protéger.

MADAME DE CÉSANNE.

Oui, ta mère que tu implorais devait le protéger.

YELVA.

Soudain elle a aperçu une lumière,

Musique douce.

c’était celle du château ; elle a marché avec courage, et, quand elle s’est vue aux portes de cette habitation, elle s’est traînée jusqu’à la cloche qu’elle a sonnée.

L’orchestre joue l’air de Jeannot et Colin : Beaux jours de notre enfance.

On est venu ouvrir, et la voilà dans les bras de sa bienfaitrice.

MADAME DE CÉSANNE.

Oui, tu ne me quitteras plus ; et quoi qu’il arrive, c’est moi qui, désormais, veux veiller seule sur tes jours et sur ton bonheur.

YELVA.

Elle la regarde avec tendresse, puis avec embarras, et montrant son cœur et sa main, elle lui fait entendre qu’il n’y a plus de bonheur pour elle. Puis, tirant de son soin son bouquet de mariage qu’elle a conservé, elle lui demande par gestes : Et celui qui m’aimait, qui devait m’épouser... qu’est-il devenu ?... où est-il ?

MADAME DE CÉSANNE.

Celui qui l’aimait ; qui devait l’épouser ?... Alfred...

YELVA, avec émotion.

Oui.

MADAME DE CÉSANNE.

Yelva, oublions-le... n’en parlons plus, surtout aujourd’hui.

YELVA, effrayée.

Elle lui demande par ses gestes : Est-ce qu’il est mort ?... est-ce qu’il n’existe plus ?

MADAME DE CÉSANNE.

Non, rassure-toi, il vit, il existe...

YELVA.

Elle témoigne sa joie.

MADAME DE CÉSANNE.

Mais, je ne sais comment t’apprendre...

 

 

Scène XI

 

YELVA, MADAME DE CÉSANNE, FŒDORA

 

FŒDORA, entrant par le fond.

Madame, on m’envoie vous chercher, on vous demande au salon...

Voyant Yelva.

Mais quelle est celle jeune tille ?

MADAME DE CÉSANNE.

Une infortunée que nous venons de recueillir, et à qui nous avons donné l’hospitalité.

FŒDORA.

Ah ! je veux être de moitié dans votre bienfait !... je veux la présenter à M. Alfred.

Yelva fait, ainsi que madame de Césanne, un geste d’effroi.

Oui, M. Alfred de Césanne ; c’est mon mari, celui que je vais épouser !...

À madame de Césanne.

Madame... je veux dire ma mère, car vous savez que tout est déjà disposé ; les vassaux, les paysans sont dans le vestibule, les musiciens en tète ; il ne manque plus que mon cousin, qui n’était pas encore descendu au salon,

Pendant que Fœdora parle, Yelva et madame de Césanne indiquent par leur pantomime les diverses émotions qu’elles éprouvent. À Yelva.

Venez, venez avec moi... M. Alfred ne me refusera pas la première grâce que je lui demanderai ; et vous ne me quitterez plus... Ne le voulez-vous pas ?...

YELVA.

Elle témoigne le plus grand trouble.

MADAME DE CÉSANNE.

Excusez-la, cette pauvre fille ne peut ni vous entendre, ni vous répondre, elle ne sait ni le français, ni le russe.

FŒDORA.

Ah ! c’est dommage !... elle est si jolie, que j’aurais désire qu’elle fût de notre pays... Mais c’est égal, venez toujours, vous assisterez à ce mariage... 

Yelva s’éloigne avec effroi.

Eh ! bien, qu’a-t-elle donc ?

Souriant.

Vous avez raison, elle ne me comprend pas ; il semble que je lui ai fait peur.

MADAME DE CÉSANNE.

Dans l’état de faiblesse où elle est, un peu de repos lui est seul nécessaire.

FŒDORA.

En effet, elle a l’air de souffrir.

MADAME DE CÉSANNE.

Ah ! c’est qu’elle est bien malheureuse, elle est bien à plaindre, je le sais ; tant de coups l’ont frappée à la fois !... mais je connais aussi de quels nobles sentiments elle est capable...

YELVA.

Elle serre la main de madame de Césanne, comme pour lui dire qu’elle est tout à fait résignée.

MADAME DE CÉSANNE.

Et, après tant de sacrifices et de souffrances, elle ne voudrait pas en un moment détruire ce qu’elle a fait.

FŒDORA.

Oui ! il faut qu’elle reprenne confiance ; puisque la voilà avec nous, bientôt ses malheurs seront finis.

MADAME DE CÉSANNE, regardant Yelva.

Vous avez raison, encore un instant de courage, c’est tout ce que je lui demande ; et tout sera fini.

YELVA.

Elle essuie ses larmes, regarde madame de Césanne, lui prend la main, et semble lui dire avec fermeté : Ce courage, je l’aurai. Elle aperçoit à gauche une caisse de fleurs ; elle va en cueillir une, s’approche de Fœdora, lui fait la révérence, et la lui présente.

L’orchestre joue l’air de Léocadie.

FŒDORA.

Un bouquet pour mon mariage, pauvre enfant ! c’est elle qui la première m’en aura présenté ; fasse le ciel que cela me porte bonheur !

YELVA.

En ce moment elle regarde la parure de mariée de Fœdora, sa couronne et son bouquet de fleurs d’oranger : elle soupire, et l’orchestre finit l’air de Léocadie : Voilà pourtant comme je serais. À la fin de l’air, elle se jette dans les bras de madame de Césanne, qui la presse contre son cœur, en lui donnant les marques de la plus vive tendresse.

MADAME DE CÉSANNE, à Fœdora.

Venez, venez, on nous attend.

Elles sortent par le fond.

 

 

Scène XII

 

YELVA, seule

 

Musique à l’orchestre.

Elle tombe anéantie dans le fauteuil... Elle reste un instant absorbée dans sa douleur ; puis, semblant reprendre tout son courage, elle fait signe que tout est fini, qu’elle bannit Alfred de son cœur... « C’est dans ce moment, sans doute, qu’il se marie... » Elle prend le bouquet qu’elle avait conservé, le regarde avec attendrissement et le jette loin d’elle. Elle écoute, croit entendre une musique religieuse, se met à genoux, et prie pour lui. Plus calme alors, elle lève la tête et regarde autour d’elle ; elle éprouve, à l’aspect de ces lieux, une émotion dont elle ne peut se rendre compte ; elle se lève précipitamment et semble reconnaitre cette chambre ; elle examine avec attention la tenture, les meubles ; puis, posant la main sur son cœur, elle cherche à retenir des souvenirs qui lui échappent.

 

 

Scène XIII

 

YELVA, TCHÉRIKOF, sortant de l’appartement à droite

 

TCHÉRIKOF.

Allons, voilà déjà les airs du pays, les chants de noces qui se font entendre. Je leur ferai donner le knout, pour leur apprendre à chanter et à être heureux sans moi... Mais quelle est cette paysanne ? Ô ciel ! en croirai-je mes yeux ?... Yelva sous ce déguisement, et dans ce château !

YELVA.

À sa vue, elle fuit un geste de surprise, et court à lui.

TCHÉRIKOF.

Et Alfred, quoi sera son étonnement ?

YELVA.

Elle lui fait signe de se taire.

TCHÉRIKOF.

Quoi ! vous ne voulez pas qu’il sache ?... vous craignez sa présence ?

YELVA.

Elle fuit signe que oui.

TCHÉRIKOF.

Et comment êtes-vous ici ? Qu’est-ce qui vous amène chez moi ?

YELVA, par gestes.

Ceci est à vous ?

TCHÉRIKOF.

Oui, ce château m’appartient.

Musique à l’orchestre.

YELVA.

Elle le regarde avec une nouvelle attention, et comme si elle ne l’avait jamais vu ; il semble qu’elle veuille lire sur son visage et reconnaitre ses traits.

TCHÉRIKOF.

Qu’a-t-elle donc ? d’où vient l’émotion qu’elle éprouve ?

YELVA.

Elle met une main sur son cœur, et de l’autre lui fait signe de se taire et de ne point troubler les idées qui lui arrivent en foule. Oui, quand elle était petite, elle a vu tout cela... Elle court à la fenêtre à gauche, montre les jardins.

TCHÉRIKOF.

Dans ces jardins !... eh ! bien, que voulez-vous dire ?

YELVA.

Elle lui fait signe qu’il y a une balançoire,

L’orchestre joue l’air : Balançons-nous.

des montagnes russes d’où on descendait rapidement.

TCHÉRIKOF, étonné.

Il me semble qu’elle parle de balançoire, de montagnes russes... Qu’est-ce que cela signifie ?

YELVA.

Elle témoigne son impatience de ce qu’il ne comprend pas.

L’orchestre joue l’air : Un bandeau couvre les yeux.

Puis, comme une idée qui lui vient, elle lui fait signe qu’autrefois, dans ce salon, elle jouait avec des enfants de son âge ; et, faisant le geste de se mettre un bandeau sur les yeux, elle court après quelqu’un, comme si elle jouait au colin-maillard.

Air vif.

Tous ses gestes se succèdent rapidement, et sans qu’elle fasse presque attention à Tchérikof, qui la regarde d’un air étonné et attendri.

TCHÉRIKOF.

Pauvre enfant ! je ne sais pas ce qu’elle a, ni ce qu’elle veut dire, mais il y a dans ses gestes, dans sa physionomie, une expression que je ne puis définir, et dont, malgré moi, je me sens tout ému.

LE CHŒUR, en dehors.

Air de la Dame Blanche.

Chantons, ménestrels joyeux,
Refrains d’amour et d’hyménée ;
La plus heureuse destinée
Comble en ce jour tous leurs vœux !

YELVA.

Elle le prend par le bras pour lui dire : Écoutez !

TCHÉRIKOF.

Ce sont mes vassaux, qui chantent un air du pays.

YELVA.

Elle semble lui dire : C’est cela même ! Son émotion est au comble. Elle prend la main de Tchérikof, la serre dans les siennes, la porte sur son cœur.

TCHÉRIKOF.

Je n’y suis plus, je n’y conçois rien ; elle paraît si contente et si malheureuse... et cette amitié si tendre qu’elle me témoigne... vrai, va donnerait des idées... Yelva... ma chère Yelva... rassurez-vous.

 

 

Scène XIV

 

YELVA, TCHÉRIKOF, ALFRED, entrant par la porte à droite, qu’il referme sur lui, il aperçoit Yelva dans les bras de Tchérikof

 

ALFRED.

Ciel !... Yelva !...

YELVA.

En voyant Alfred, effrayée, hors d’elle-même, elle s’arrache des bras de Tchérikof, et s’enfuit précipitamment dans l’appartement à gauche, dont elle ferme la porte.

ALFRED, à Tchérikof, après un instant de silence.

Eh bien ! monsieur, mes soupçons étaient-ils injustes ? qu’avez-vous à répondre ?

TCHÉRIKOF.

Rien... jusqu’à présent... car je ne comprends pas plus que vous.

ALFRED.

Et moi je comprends, monsieur, que vous êtes un homme sans foi.

TCHÉRIKOF.

Monsieur de Césanne !

ALFRED.

Oui, c’est vous qui me l’avez ravie ; qui l’avez enlevée à mon amour ; qui l’avez cachée dans ces lieux, où vous l’avez séduite... Je n’en veux d’autre preuve que l’amour qui brillait dans vos yeux... que les caresses qu’elle vous prodiguait... et la terreur dont ma vue l’a frappée.

TCHÉRIKOF.

Je vous répète que j’ignore ce qui en est... Mais quand ce serait vrai, quand par hasard elle m’aimerait, est-ce que vous prétendez me les enlever toutes ? est-ce que vous n’épousez pas ma cousine ?... est-ce que je n’ai pas le droit comme un autre ?...

ALFRED.

Non, vous n’avez pas le droit de tromper un homme d’honneur, vous qui n’êtes qu’un...

TCHÉRIKOF.

C’en est trop...

ALFRED et TCHÉRIKOF.

Air de la Batelière.

De rage et de fureur
Je sens battre mon cœur ;
Mais d’une telle offense
J’aurai bientôt vengeance ;
Redoutez ma fureur !
Ils sortent par le fond.

 

 

Scène XV

 

YELVA, MADAME DE CÉSANNE, sortant de l’appartement à gauche

 

MADAME DE CÉSANNE.

Yelva ! quelle agitation... Eh bien ! Alfred a-t-il pénétré dans ces lieux ? l’aurais-tu revu ?

YELVA.

Elle fait signe que oui.

MADAME DE CÉSANNE.

Où donc ? ici ?

YELVA, par gestes.

Oui.

MADAME DE CÉSANNE.

D’où venait-il ?

YELVA.

Elle montre la porte à droite : De là !...

Musique de l’orchestre.

En ce moment, elle s’est approchée de la porte à droite, qu’Alfred a refermée, en entrant, à la scène précédente. Sur cette porte est le portrait que Tchérikof a montré à la scène cinquième. Yelva stupéfaite s’arrête, regarde le tableau, court à madame de Césanne, et le lui montre de la main et avec la plus grande émotion.

MADAME DE CÉSANNE.

C’est l’ancienne maîtresse de ce château, la mère du comte de Tchérikof, qui a péri, ainsi que toute sa famille, dans l’incendie de Smolensk.

YELVA.

Elle tire vivement de son sein le médaillon qu’elle porte, le donne à madame de Césanne, en lui disant : Regardez, c’est elle.

MADAME DE CÉSANNE.

Ô ciel ! les mêmes traits ; c’est bien elle, c’est ta mère.

YELVA.

Elle court se jeter à deux genoux devant le tableau, l’entoure de ses bras, le presse de ses lèvres ; puis, s’inclinant en baissant la tête, elle semble lui demander sa bénédiction.

 

 

Scène XVI

 

YELVA, MADAME DE CÉSANNE, FŒDORA, accourant

 

FŒDORA.

Ah ! mon Dieu ! quel malheur ! M. Alfred et mon cousin...

MADAME DE CÉSANNE.

Eh bien ?

FŒDORA.

Ils avaient été chercher des armes, et je viens de les voir tous les deux descendre dans le parc ; ils n’ont pas voulu m’écouter ; ils vont se battre !

MADAME DE CÉSANNE.

Que dites-vous ? ah ! courons sur leurs pas !...

Elle sort.

FŒDORA.

Pourvu qu’il en soit encore temps !

YELVA.

Elle donne les marques du plus violent désespoir ; elle demande par gestes à Fœdora de quel côté doit se passer le combat. Fœdora lui montre la croisée à droite, qui donne sur les jardins. Yelva court l’ouvrir précipitamment, et, au même instant, on entend un coup de pistolet. Yelva indique, par des gestes d’effroi, qu’elle voit les deux adversaires. Elle est restée auprès de la croisée, tendant les bras vers eux ; et, après les plus violents efforts, elle parvient à prononcer ce mot : Alfred !... Au même instant, affaiblie par les efforts qu’elle a faits, elle tombe évanouie.

FŒDORA la reçoit dans ses bras, la porte sur le fauteuil, et lui prodigue des secours.

Pauvre enfant ! elle a perdu connaissance...

 

 

Scène XVII

 

YELVA, FŒDORA, ALFRED, TCHI-RIKOF, MADAME DE CÉSANNE, tenant Alfred et Tchérikof par la main, DOMESTIQUES

 

TCHÉRIKOF, tenant à la main le médaillon d’Yelva.

Ah ! que m’avez-vous appris ? ma sœur ! ma sœur ! où est-elle ?

MADAME DE CÉSANNE, lui montrant Yelva qui est sur le fauteuil, étendue et sans connaissance.

La voilà.

TCHÉRIKOF.

Et ce cri dont nous avons été frappés, et qui a suspendu notre combat ?

FŒDORA.

C’est elle qui l’a fait entendre ; la frayeur, l’émotion... mais je crains qu’un tel effort ne lui coute la vie.

TOUS.

Grand Dieu !

Yelva est évanouie dans le fauteuil ; Tchérikof à droite, Alfred à gauche, à ses genoux ; madame de Césanne auprès d’Alfred, Fœdora, derrière le fauteuil, prodiguant ses soins è Yelva.

Finale.

Musique de M. Heudier.

TCHÉRIKOF.

Ma sœur !... le sort nous l’enlève.

ALFRED.

Je la perds, quand pour moi renaissait le bonheur !

FŒDORA.

Écoutez... taisez-vous... je sens battre son cœur.

MADAME DE CÉSANNE.

Oui, déjà de son front s’efface la pâleur ;
Et sortant d’un pénible rêve,
Elle revient à la vie.

TOUS.

Ô bonheur !

LE CHŒUR.

Ô Dieu tutélaire,
Je bénis ton secours !

YELVA.

Elle revient peu à peu à elle, regarde lentement tous ceux qui l’entourent, mais sans les reconnaître encore ; elle cherche à rappeler ses idées, aperçoit madame de Césanne, prend sa main qu’elle baise, puis se retourne, aperçoit Alfred, fait un mouvement de surprise ;

Tout le monde se penche et écoute attentivement.

elle le regarde et lui dit tout doucement : Alfred !... De l’autre côté, elle aperçoit Tchérikof, lui tend la main et dit : Mon frère !...

ALFRED.

Me pardonneras-tu ? m’aimeras-tu ?

YELVA, se levant.

Toujours !

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