Le Sopha (Eugène LABICHE - Charles DESNOYERS - MÉLESVILLE)

Conte fantastique en trois actes et un épilogue, mêlés de chants, précédé de Schahabaham XCIV, prologue-vaudeville en un acte.

Représenté pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal, le 18 juillet 1850.

 

Personnages

 

CHAHABAHAM, sultan des Indes

LE MARQUIS DE HAUTE-FUTAIE

MAZULIM, émir de première classe

COQUELUCHE, jeune paysan

CODADA, génie

TURPIN, financier

OMAR, esclave

JEAN, berger

ALMAÏDE, sultane favorite

FANCHETTE, fleuriste

FLORINE, débutante danseuse

CHARLOTTE, habilleuse

CAMÉLIA, femme de Mazulim

ZULICA, odalisque

FATMÉ, odalisque

MADAME DUBOIS, femme de confiance

FEMMES DU SÉRAIL

DANSEUSES

OFFICIERS DU SULTAN

ESCLAVES

 

 

PROLOGUE

 

Le théâtre représente une salle de l’intérieur du harem, fermée au fond par de larges rideaux. À gauche du public, des coussins à l’orientale. Almaïde est assise sur un coussin ; Zulica arrange des fleurs dans ses cheveux ; Fatmé, assise à droite, prend du café : les autres femmes sont groupées au deuxième plan.

 

 

Scène première

 

ALMAÏDE, ZULICA, FATMÉ, D’AUTRES SULTANES

 

ENSEMBLE.

Air : polka de la Vivandière.

Pour tout plaisir,
Bâiller, dormir,
Comme une Ariane !
Soir et matin,
C’est le destin
De chaque sultane.

ALMAÏDE, se balançant.

Ah ! que c’est tannant, d’être sultane favorite !

ZULICA.

Plaignez-vous... je vous le conseille.

FATMÉ, buvant du café.

Vous, la reine du sérail... du grand Schahabaham.

ALMAÏDE.

Oui, il est gentil, le grand Schahabaham ! un être qui a neuf cents femmes ! et qui passe sa vie à jouer au bilboquet !

ZULICA.

Oh ! il a une autre passion encore...

ALMAÏDE.

Celle des singes, des poissons rouges.

ZULICA.

Et des histoires merveilleuses !

FATMÉ, buvant une autre tasse de café.

Nous en fait-il avaler !

ALMAÏDE.

Je crois bien ! il sait par cœur tous les contes des Mille et une Nuits ! ouvrage de son aïeule Schéhérazade... Les Mille et un Jours, les Mille et un Quarts d’heure... Enfin, c’est l’homme de son royaume qui connaît le mieux l’histoire des événements qui ne sont jamais arrivés.

ZULICA.

Le malheur, c’est qu’il a la rage de les raconter.

ALMAÏDE.

Voilà une calamité publique !... quand il en entame un...

FATMÉ.

Il s’embrouille...

ZULICA.

Il s’entortille.

ALMAÏDE.

Que voulez-vous !... il est reconnu que, pour l’intelligence, c’est une vraie cruche.

ZULICA, effrayée.

Oh ! s’il vous entendait !

ALMAÏDE, fièrement.

Mesdames... il faut avoir le courage de dire la vérité aux princes... quand ils ne sont pas là... Décidément, j’aimerais mieux être marchande d’oranges que sultane favorite.

Avec humeur.

Les murs de ce harem me sont odieux !

À part.

Surtout depuis qu’à la dernière cérémonie des bords du Gange, j’ai entrevu ce jeune et bel Indien, qui jetait sur moi des regards si passionnés !

On entend au dehors un gros rire.

ZULICA, regardant.

Le grand Schahabaham !...

ALMAÏDE, à part.

Ah ! quel cauchemar !

ZULICA.

Il vient de ce côté.

ALMAÏDE.

Le mouchoir à la main.

FATMÉ et ZULICA, effrayées.

Le mouchoir !...

ALMAÏDE, souriant d’un air de mépris.

De quoi avez-vous peur ?... Il a envie de se moucher... voilà tout...

 

 

Scène II

 

LES MÊMES, SCHAHABAHAM, suivi de DEUX ESCLAVES

 

Fatmé ne s’est pas dérangée, et continue de boire du café.

SCHAHABAHAM, un mouchoir brodé d’or à la main et un gros bilboquet pendu à sa ceinture, riant très fort.

Ah ! ah ! ah ! je suis très content... je suis très heureux... Il y a cinquante-deux jours que je n’ai ri comme ça !...

Air de Gulnare.

Je me sens d’une humeur charmante !
Au diable soucis et tracas !
Car je viens, je viens de rire aux éclats !
Cette gaîté folle et bruyante
Rend ma santé plus florissante !
Quand j’ai fait mes quatre repas,
Et que j’ai dormi d’un bon somme,
Mes chers amis, il faut voir comme
Tous mes sujets sont gros et gras,
Tous mes sujets sont heureux, gros et gras !

Eh ! eh ! eh !

Apercevant les femmes.

Tiens ! mes femmes ! voilà mes femmes ! voilà mes femmes ! Bonjour, mes femmes !

Pinçant l’oreille de Zulica.

Tu as une jolie petite oreille, toi... J’adore les petites oreilles... Comment t’appelles-tu ?

ZULICA.

Zulica.

SCHAHABAHAM, à Fatmé.

Et toi, là-bas, qui prends toujours du café...

À lui-même.

C’est étonnant ce qu’elle consomme de demi-tasses, celle-là...

Aux femmes.

Vous comprenez, j’ai neuf cents femmes... si j’étais obligé d’apprendre neuf cents noms ! Ça m’abrutirait.

À Fatmé.

Ton petit nom ?

FATMÉ.

Fatmé.

SCHAHABAHAM.

Fatmé ! Zulica !... Elles sont très chatoyantes !

Agitant son mouchoir.

Et je ne sais trop... à laquelle donner...

Se ravisant.

Ah bah !...

Il se mouche très fort.

FATMÉ et ZULICA, à part.

Et on appelle ça un sultan.

SCHAHABAHAM, mettant le mouchoir dans sa poche.

Maintenant, fichez-moi le camp... J’ai à causer avec Almaïde !...

ALMAÏDE, avec ennui.

Pas longtemps, prince ! voici l’heure du bain... je n’en ai encore pris que trois aujourd’hui...

Faisant un signe d’intelligence aux deux femmes.

Vous m’avertirez dès que le quatrième sera prêt.

Ensemble.

Air chanté au lever du rideau.

SCHAHABAHAM.

J’ai le désir
De discourir
Avec ma sultane !
Portez soudain
Dans le jardin
Tout regard profane !

LES FEMMES.

Pour tout plaisir... etc.

 

 

Scène III

 

SCHAHABAHAM, ALMAÏDE, DEUX ESCLAVES au fond

 

SCHAHABAHAM, d’un air riant.

Eh bien ! Almaïde, te voilà en tête à tête avec ton amour de Schahaba... Regarde-moi... Ne crains pas de me regarder. J’adoucirai pour toi les rayons de mon auguste face.

ALMAÏDE, à part.

Et fat, par-dessus le marché.

SCHAHABAHAM.

Je venais te dire... qu’est-ce que je venais donc te dire ?... Tu ne pourrais pas me rappeler ?...

ALMAÏDE.

Sans doute la cause de cette gaieté.

SCHAHABAHAM.

Ah ! oui, ah ! oui... Une histoire très plaisante ! Almaïde, je vais te conter une histoire... moi-même.

ALMAÏDE, à part.

Miséricorde !

Haut.

Plus tard ! Cela pourrait vous fatiguer !

SCHAHABAHAM.

Me fatiguer !... Par exemple ! Pourquoi a-t-on une sultane favorite, si ce n’est pour lui conter des histoires ! Écoute : Ah !... Eh bien ! je l’ai perdue !... sac à papier !... Non... je la tiens !

Racontant.

Nonobstant, j’étais en train de travailler...

ALMAÏDE.

Vous ?

SCHAHABAHAM.

Oui... je piochais mon bilboquet, enfermé avec mes singes, des animaux pleins de grâce qui me sautaient sur les épaules...

S’interrompant et remuant le cou.

C’est drôle comme ça me démange par là...

ALMAÏDE.

Continuez...

SCHAHABAHAM.

Je piochais donc mon bilboquet, parce que je compte donner une soirée...

ALMAÏDE.

Musicale ?

SCHAHABAHAM.

Où l’on ne jouera que de cet instrument. Je piochais donc mon bilboquet, entouré de mes singes... quand tout à coup...

S’interrompant encore et remuant le cou.

Ah ! décidément ça me démange trop.

Appelant.

Omar !

UN ESCLAVE, s’approchant.

Lumière du soleil ?...

SCHAHABAHAM, tendant le cou.

Gratte-moi !... gratte la lumière du soleil...

À Almaïde.

Vous permettez, princesse ? Il n’y a que la patte d’Omar pour...

À l’esclave qui lui frotte l’épaule.

Plus haut ! plus bas !... Dieu ! que cet animal gratte mal... assez...

Gracieusement à Almaïde.

Où en étais-je ?... Ah !... je piochais donc mon bilboquet...

ALMAÏDE, à part.

Nous n’en sortirons pas...

SCHAHABAHAM.

Quand tout à coup entre Mazulim, les cheveux égarés et les yeux épars...

ALMAÏDE.

Qu’est-ce que c’est que Mazulim ?

SCHAHABAHAM.

Le beau Mazulim ?... un émir de première classe... Très couru... mais libertin, mauvais sujet...

ALMAÏDE, avec intérêt.

Ah !...

SCHAHABAHAM.

Dès qu’il voit une jolie femme, crac, il prend feu !

ALMAÏDE.

Vous ne m’avez jamais présenté ce jeune seigneur.

SCHAHABAHAM.

Il ne manquerait plus que ça !... Introduire le loup...

ALMAÏDE.

Il me semble que ma vertu...

SCHAHABAHAM.

Turlututu ! J’aime mieux fermer la porte ! Si Mazulim avait fermé sa porte, sa femme ne serait pas partie avec un trois-mâts.

ALMAÏDE.

Comment !

SCHAHABAHAM.

Avec le capitaine d’un trois-mâts, un Français.

ALMAÏDE, à part.

Est-elle heureuse !

Haut.

Ce pauvre Mazulim ! l’avez-vous consolé, au moins ?

SCHAHABAHAM.

Ma foi non ! Je suis parti d’un grand éclat de rire ! Et mes singes donc... ! voyant que je me tenais les côtes, ils ont fait comme moi !

ALMAÏDE.

Et Mazulim ?

SCHAHABAHAM, riant de souvenir.

Il a fait comme mes singes !... nous nous tordions.

ALMAÏDE.

Pas possible !

SCHAHABAHAM, riant toujours.

Tiens, quand je me donne la peine de me tenir les côtes, il me semble que tout le monde doit se les tenir.

ALMAÏDE, entre ses dents.

Cela vous portera malheur... Et...

SCHAHABAHAM, sérieux.

Hein ? quoi ?

ALMAÏDE.

Rien.

SCHAHABAHAM, inquiet.

Plaît-il ?...

À part.

Est-ce qu’un trois-mâts lorgnerait une de mes femmes ?

Haut.

Vous savez quelque chose, Almaïde... Je vous somme d’éclairer... la lumière du soleil.

ALMAÏDE, se remettant.

Vous rêvez !

Air : Je n’ai point vu ces bosquets...

N’avez-vous point des grilles, des verrous,
Pour vous guérir de vos fureurs jalouses ?

SCHAHABAHAM.

Ah ! c’est bien peu pour garder, entre nous,
Le bataillon de mes chastes épouses !

ALMAÏDE, ironiquement.

Mais que peut craindre un monarque, un sultan ?

SCHAHABAHAM.

Je ne sais pas quel calcul est le vôtre...
Avec neuf cents femmes vraiment,
Je dois, pour ce triste accident,
Risquer neuf cents fois plus qu’un autre.

ALMAÏDE, avec dignité.

Par exemple !

SCHAHABAHAM, patelinant.

Dis-moi laquelle ?...

ALMAÏDE.

Mais je vous jure que j’ignore...

SCHAHABAHAM, à part.

Si j’en faisais pendre deux ou trois cents !... ça simplifierait les recherches !

À Almaïde.

Tu ne veux pas me dire laquelle ! une fois ? deux fois ? Eh bien ! je le saurai malgré toi... je vais appeler Codada !

ALMAÏDE.

Codada !...

SCHAHABAHAM.

Un bon génie dont Brama m’a fait cadeau pour mon usage personnel et que j’évoque dans les grandes occasions... Tu vas voir.

Il prend son mouchoir et l’agite en signe de conjuration.

Prrritt ?

ALMAÏDE, effrayée.

Que faites-vous ?

SCHAHABAHAM.

Je l’appelle.

UNE VOIX LOINTAINE.

Prrritt !

SCHAHABAHAM.

C’est lui... Ça veut dire : Ne vous impatientez pas ; je suis en route.

Coup de tam-tam ; le mur se fend à gauche, au fond ; Codada paraît. Zulica, Fatmé et les femmes reviennent du côté opposé.

 

 

Scène IV

 

SCHAHABAHAM, ALMAÏDE, CODADA, ZULICA, FATMÉ, ESCLAVES

 

Musique.

CODADA.

Tu m’as appelé ?... me voici.

LES FEMMES.

Dieu ! qu’il est laid !

SCHAHABAHAM.

Entrez donc... ce cher Codada !

À part.

Oh ! comme il a vieilli !

Haut.

Voulez-vous prendre quelque chose ?

CODADA.

Merci... Je suis au régime... Ça ne va pas... J’ai des maux d’estomac.

SCHAHABAHAM.

Ah ! vous êtes patraque !... c’est donc ça... je vous trouve changé ! vous avez la patte-d’oie.

À part.

Un immortel qui a la patte-d’oie !...

CODADA.

Je vais essayer de l’hydropathie... et des bains russes...

Enflant sa voix.

Mais avant, que me veux-tu, vermisseau ?

SCHAHABAHAM, à part.

Il m’appelle vermisseau... je lui conseille ! Enfin, je ne veux pas me prendre de bec...

Haut.

Voilà, mon petit Codada... Il m’est revenu qu’un polisson tramait quelque infamie contre mon sérail.

CODADA.

C’est positif.

FATMÉ et ZULICA.

Ah bah !

ALMAÏDE, de même.

Vraiment !

SCHAHABAHAM, aux femmes.

Silence, mes femmes !...

À Codada.

Ne faites pas attention... c’est ma sultane favorite... Et vous croyez que le drôle ?...

CODADA.

En ce moment, il offre de l’or à tes gardes pour entrer furtivement dans le harem !

LES TROIS FEMMES, à part, avec espoir.

Il serait possible !

SCHAHABAHAM.

Je suis tranquille... Mes gardes sont incorruptibles.

CODADA.

Ils acceptent !

SCHAHABAHAM, criant.

Ah ! les gredins ! Eh bien ! c’est du propre.

À Codada.

Et quel est le téméraire ?

CODADA.

Je l’ignore.

SCHAHABAHAM.

De quel côté doit-il venir ?

CODADA.

Je n’en sais rien.

SCHAHABAHAM, à ses femmes.

Il est bête comme un pot, mon génie ; il ne sait jamais les choses essentielles.

CODADA.

Mais j’ai un moyen de te le livrer pieds et poings liés.

SCHAHABAHAM, transporté.

Ah ! mon ami !... Voulez-vous prendre quelque chose ? sans façons ?...

CODADA.

Merci ! je ne suis pas en train... ma gastrite...

SCHAHABAHAM.

Quel est ce moyen... ingénieux ?

CODADA, l’entraînant de côté.

Chut !... Il ne faut pas qu’on se doute...

Il lui parle bas.

ALMAÏDE, bas aux autres.

Ils complotent la perte de ce malheureux... Tâchez donc d’écouter.

SCHAHABAHAM, avec un gros rire qui fait reculer les femmes.

Oh ! oh ! oh !...

ZULICA, bas.

Impossible.

CODADA, achevant son explication.

Et grâce à ce traquenard...

SCHAHABAHAM, riant toujours.

Je pourrai le faire torturer, déchirer, déchiqueter... à mon aise... Oh ! oh ! oh !... Quelle matinée agréable !... Merci, Codada... merci, mon vieux... Vous ne voulez pas prendre quelque chose ?

 

 

Scène V

 

LES MÊMES, UN OFFICIER, DEUX ESCLAVES qui portent une magnifique toilette garnie à la Pompadour

 

L’OFFICIER.

Hautesse ?

SCHAHABAHAM, se retournant brusquement.

Qu’est-ce ?

Codada remonte.

L’OFFICIER.

Un marchand européen vous envoie ce meuble que vous lui avez fait acheter.

SCHAHABAHAM.

Ah ! oui... je sais... une toilette Pompadour... ce qu’il y a de plus à la mode, à ce qu’on m’a dit.

À Almaïde.

C’est mon cadeau pour la fête de ma sultane favorite.

ALMAÏDE, flattée.

Pour moi !

Elle la fait placer à droite, contre le mur.

SCHAHABAHAM.

Tu vois, Almaïde, ton petit Schaha te fait des surprises.

ALMAÏDE, se mirant dans la glace.

Celle-ci est charmante... d’une richesse... d’une élégance...

SCHAHABAHAM.

C’est ça... mirez-vous... admirez-vous...

Échangeant un regard avec Codada.

Nous autres, nous allons à nos petites affaires.

CODADA, bas.

Chut !... courons nous embusquer.

Ensemble.

Air de Missolonghi.

SCHAHABAHAM.

Viens, cher Codada,
Viens, je rêve plaie et bosse !
D’un rire féroce,
Qui rira ? C’est Schahaba !...

CODADA.

Viens, Schahabaha,
Tu peux rêver plaie et bosse !
Ta vengeance atroce
À l’instant s’accomplira.

LES FEMMES.

Ce vieux Codada
Le rend encor plus féroce !
Ah ! quel sort atroce
D’être l’épouse d’un Scha...

L’officier et les esclaves sortent d’un côté, Codada et Schahabaham de l’autre.

 

 

Scène VI

 

ALMAÏDE, FATMÉ, ZULICA, LES FEMMES

 

ALMAÏDE, regardant sa toilette.

Délicieuse !

Aux femmes.

Qu’est-ce qu’ils ont donc comploté ?

ZULICA.

Je n’ai rien entendu.

FATMÉ, tremblante.

Si cet étranger osait pénétrer dans le sérail !...

ZULICA, de même.

Où nous cacher, où fuir ?...

ALMAÏDE, avec majesté.

Mesdames, il ne faut jamais fuir devant l’étranger...

Changeant de ton.

Notre bain est-il prêt ?

ZULICA, montrant le fond.

Sans doute, là... Mais cet audacieux...

ALMAÏDE.

C’est au sultan à veiller sur nous... Si le ciel, dans sa sagesse, a résolu de le mortifier, nous devons souffrir.

ZULICA et FATMÉ.

Et nous taire.

ALMAÏDE.

Sans murmurer...

Elles ôtent successivement leurs voiles en se regardant à la toilette. Pendant la ritournelle de l’air suivant.

Que la volonté de Brama soit faite !

Air : Enfant, n’y touchez pas.

Dans ce réduit
Où l’onde transparente
Apporte en jaillissant sa fraîcheur bienfaisante...
Dans ce réduit
Dont la rose odorante
Embaume l’air et le jour et la nuit !
Venez... le doux mystère
Nous environnera.
Ne craignons nul danger, nul regard téméraire,

Avec un soupir.

Brama seul nous verra. (bis)

Elles soulèvent la draperie du fond et disparaissent. Tout aussitôt, et sur la ritournelle de la fin de l’air, les trois côtés de la toilette s’ouvrent et laissent voir Mazulim en costume indien très élégant et une fleur à la boutonnière.

 

 

Scène VII

 

MAZULIM, seul, accroupi dans la toilette et avançant sa tête

 

Coucou ! ah ! le voilà !... Personne ?... Ah !...

Il sort de la toilette qui se referme et se rajuste.

Coquin de Mazulim !... Ceci est un peu risqué !... mais, à tout prix, je veux me venger de cette vieille bête de Schahabaham... qui se permet de rire, ainsi que ses singes, de mes infortunes conjugales... de la cascade maritime de Camélio, ma parjure et décevante épouse !... Je veux te rendre la pareille, gros dromadaire de sultan !

Se caressant la moustache.

Son Almaïde !... Hé ! hé ! malgré son voile, je l’ai criblée de sourires assassins... à la dernière fête de Visnou... Je la crois assez bien disposée, et...

Il s’arrête en entendant rire et parler derrière la draperie.

À ce gazouillement, je soupçonne que c’est ici la salle à manger de ces dames...

Il s’avance sur la pointe du pied vers la draperie du fond.

Jetons un coup d’œil indiscret...

Il soulève la draperie qui laisse voir un instant les trois femmes en léger peignoir prêtes à entrer au bain. Les femmes poussent un cri d’effroi... Mazulim en pousse un autre, en laissant tomber le rideau.

Ce n’est pas la salle à manger !...

On entend dans la coulisse le cri de Codada et de Schahabaham, prrritt, et immédiatement Mazulim se trouve enfermé dans une énorme cage à perroquet.

Fichtre !

SCHAHABAHAM, riant en dehors.

Il est pris... ah ! ah ! ah ! ah !...

 

 

Scène VIII

 

MAZULIM, SCHAHABAHAM, CODADA, ALMAÏDE, ZULICA, FATMÉ, ESCLAVES, FEMMES

 

Air : Ah ! le bel oiseau, vraiment.

CHŒUR.

Ah ! le bel oiseau, vraiment,
Que { nous avons mis } de mettre en cage !
        { l’on vient            }
Voyons donc si son plumage
Est aussi beau que son chant !

On entoure la cage. Mazulim se cache le visage.

SCHAHABAHAM.

As-tu déjeuné, Jacquot ?

Le reconnaissant.

Par les babouches de Brama ! Mazulim ! mon intime !

CODADA.

Ça se fait dans la bonne société !...

ALMAÏDE, à part.

C’est lui !... mon bel inconnu !...

SCHAHABAHAM.

Ouvrez-lui.

La cage disparaît.

J’éprouve le besoin d’être clément.

À ses gens.

Qu’on prépare son supplice.

MAZULIM, d’un air suppliant.

Magnifique sultan...

SCHAHABAHAM.

Insensé !

Montrant deux esclaves dont l’un porte un yatagan sur un coussin et l’autre un cordon de soie aussi sur un coussin.

Voici le fer qui abat et le cordon qui étrangle, choisis ce qui te sera le plus agréable !

ALMAÏDE, à part.

Pauvre jeune homme ! quelle contrariété !

MAZULIM.

Si ça vous est égal, j’aimerais mieux autre chose...

SCHAHABAHAM.

Je n’en tiens pas !... Dépêche-toi !

MAZULIM.

Lumière du soleil...

SCHAHABAHAM.

Tatata... tu veux traiter la lumière du soleil... comme un éteignoir !... Choisis vite, ou sinon...

ALMAÏDE et LES FEMMES.

Grâce !...

SCHAHABAHAM.

Silence, mes femmes.

MAZULIM, se résignant.

Allons, puisqu’il le faut...

Criant.

Cordon, s’il vous plaît !

On lui offre le cordon.

CODADA.

Un moment... Il ne serait que bien peu puni.

MAZULIM.

Excusez du peu.

CODADA.

À un pareil libertin, il faut une torture prolongée...

SCHAHABAHAM.

C’est juste ! Je vais lui raconter une histoire !...

MAZULIM.

Oh ! là, là !

SCHAHABAHAM, se reprenant.

C’est-à-dire non... c’est lui qui va m’en conter une... comme mon aïeul Schariar vis-à-vis Schéhérazade !... Passez-lui le cordon autour du cou !...

Les deux esclaves lui passent le cordon autour du cou et tiennent chacun un bout.

Va, cher ami, et sois très gai !... si tu ne m’amuses pas, couic !

MAZULIM, très piteux.

Hum ! hum !... Il était une fois un roi et...

Avec désespoir.

J’ai beau me chatouiller, je ne peux pas être gai.

SCHAHABAHAM.

Alors, tirez la ficelle !

Cri d’effroi des femmes.

CODADA.

Arrêtez !... Brama a prononcé sur son sort.

Aux esclaves.

Ôtez-lui son faux col...

On lui ôte le cordon.

SCHAHABAHAM.

Hein ?

MAZULIM, avec joie.

Je respire.

CODADA.

Il sera brûlé à petit feu !

MAZULIM, effrayé.

Plaît-il ?

CODADA.

Au figuré.

TOUS.

Comment ?

CODADA, montrant la toilette.

Il sera puni par où il a péché. Et puisqu’il aime tant à se cacher dans les meubles... il va devenir sopha.

TOUS.

Sopha !...

SCHAHABAHAM.

Oh ! que c’est bête !... Pardon ! ce n’est pas cela que je voulais dire. Mais cet animal n’aura jamais l’air... il n’y a pas la moindre analogie...

CODADA.

C’est mon affaire ! Son âme sera alternativement confinée dans tous les sophas possibles, sopha du riche, sopha du pauvre, causeuses, divans, ottomanes, bergères de toutes les espèces, de toutes les conditions... à son choix, à son gré...

MAZULIM, vivement.

Quoi ! vous voulez ?... mais, au moins, quand je serai fatigué, je pourrai déménager...

SCHAHABAHAM.

En donnant congé.

CODADA.

Et en passant immédiatement dans un autre sopha.

SCHAHABAHAM.

Mais il sera très douillettement là-dedans... je ne vois pas la punition.

CODADA.

Tu ne vois pas ? Comment, Mazulim le libertin, Mazulim le séducteur, invisible à tous les yeux, réduit dans tous les boudoirs au rôle de témoin muet... servir de complice, de receleur à toutes les confidences amoureuses ; entendre les plus doux aveux, voir naître les plus voluptueuses émotions... et toujours au profit d’un autre !...

MAZULIM, révolté.

Oh ! c’est affreux !...

ALMAÏDE, à part.

C’est horrible !

SCHAHABAHAM, enchanté.

Ah !... très bien ! très bien !...

Riant en grinçant des dents.

Il souffrira comme un damné !...

MAZULIM.

Horreur !... et je ne serai délivré ?...

CODADA.

Que lorsqu’une jeune fille innocente et pure donnera à son amant, devant toi, son premier baiser d’amour.

SCHAHABAHAM.

Autant dire qu’il restera sopha le reste de ses jours.

MAZULIM.

Parbleu ! aujourd’hui ! est-ce qu’il y a jamais un premier baiser !

CODADA, avec force.

Tel est le programme...

Lui mettant la main sur la tête.

Allons, fais ton paquet et en route.

ALMAÏDE, intercédant.

Un moment !

SCHAHABAHAM.

Ah ! oui... une réflexion... Dis donc, Codada, il ne faut pas être barbare ! ce malheureux va être dans une position très gênée...

Figurant une pose burlesque.

Il aura des crampes !... si on ne lui permet pas de se dégourdir les jambes de temps en temps.

CODADA.

Je n’y vois pas d’inconvénient.

SCHAHABAHAM.

Il faut qu’il puisse se promener.

MAZULIM, avec empressement.

Quand une femme sera près de moi ?

SCHAHABAHAM, criant.

Du tout... je m’y oppose !... Voyez-vous, le gredin.

CODADA.

Au contraire... quand il n’y aura pas de femmes... dès qu’une seule paraîtra, tu rentreras immédiatement dans ton mobilier...

MAZULIM, déclamant.

Je proteste à la face de l’Europe...

CODADA.

C’est jugé... va te faire lanlaire !... prrritt !...

MAZULIM.

Ah !...

Il est entraîné sous terre au milieu de flammes ; musique. Des nuages s’élèvent et ferment le théâtre à partir du premier plan ; les femmes restent en dedans ; Almaïde, Schahabaham et Codada sont en dehors des nuages sur l’avant-scène.

 

 

Scène IX

 

SCHAHABAHAM, CODADA, ALMAÏDE, ZULICA, FATMÉ, ESCLAVES, FEMMES

 

SCHAHABAHAM, regardant l’endroit où il a disparu.

Il est parti dans un bol de punch !... J’ai vu la flamme bleue !

ALMAÏDE, à part, avec douleur.

Séparés pour toujours !

SCHAHABAHAM, à Codada.

Où l’envoies-tu, d’abord ?

CODADA.

À Paris !

SCHAHABAHAM, criant de souvenir.

Ah ! rappelle-le... J’ai oublié de lui donner une commission.

CODADA.

Impossible... il est déjà à quinze cents lieues.

SCHAHABAHAM, regardant.

Mais qu’est-ce que c’est que tout ça ?... Où sommes-nous ?... je veux savoir ce qui va lui arriver en sopha... Je veux qu’il revienne me conter ses aventures ! J’ai demandé une histoire, il me faut une histoire ; à la fin de ça, j’ai l’air d’un imbécile de sultan que l’on mène par le bout du nez...

CODADA.

Rassure-toi !... Ses aventures ? tu vas les voir en action, en chair et en os... c’est ma manière de raconter...

Faisant un geste en l’air.

Tiens, regarde !

À droite et à gauche du public, à la suite des loges d’avant-scène, se forment deux loges grillées richement décorées s’ouvrant sur le théâtre.

SCHAHABAHAM, les regardant.

Tiens ! tiens ! tiens ! Qu’est-ce que c’est que ces petites cages à poulets ?

CODADA, ouvrant celle de gauche.

Votre loge impériale... moi, je me tiens en face pour conduire les fils... Prenez vos places.

SCHAHABAHAM.

Ah çà ! est-ce qu’il y a de la place pour mes neuf cents femmes dans la petite loge ?

CODADA.

Par la puissance de Brama, je les fais passer dans la salle...

SCHAHABAHAM, regardant.

Diable ! vous y avez déjà laissé entrer bien du monde.

CODADA, regardant aussi.

Il n’y a pas de mal... je ne renverrai personne.

SCHAHABAHAM.

Oui, plus on est de fous...

Au public.

C’est ça... riez... applaudissez... D’abord, le premier qui ne rit pas ! je lui envoie le cordon. Qu’on se le dise. Dites donc, Codada !

CODADA, de même.

Hein ?

SCHAHABAHAM.

Autre réflexion !... Ça va être un peu croustilleux, vos aventures... ce n’est pas pour moi... vous comprenez... quand on a neuf cents femmes, on n’est pas bégueule ! mais c’est pour la sultane... Gazez... gazez.

ALMAÏDE.

Monsieur, ne l’écoutez pas... pour ces choses-là, je ne suis pas ridicule.

SCHAHABAHAM.

Alors ne gazez pas...

ALMAÏDE.

S’il vous plaît.

CODADA.

Au surplus, j’ai fait placer dans votre loge une petite sonnette, et dès que la situation vous paraîtra trop...

SCHAHABAHAM.

Sémillante.

Almaïde entre dans sa loge.

CODADA.

Un coup de sonnette... et nous passerons à un autre chapitre.

SCHAHABAHAM, s’approchant de sa loge et prenant la sonnette.

C’est ma foi vrai... la voici ! Allons, allons, la morale est suffisamment sauvegardée. Vous pouvez commencer.

CODADA.

Un instant ! je vous demande cinq minutes de préparation. On frappera les trois coups quand nous serons prêts.

ALMAÏDE, à part, avec joie.

Je le reverrai.

SCHAHABAHAM, entrant dans la loge et montrant une énorme jumelle.

En attendant je vais lorgner les femmes...

Almaïde lève vivement le grillage.

Oh ! la tigresse !...

Codada ferme aussi sa loge grillée. Le public cesse de les voir. Après un entr’acte de quelques minutes, on frappe les trois coups, puis l’orchestre joue l’introduction, les nuages se dissipent et la pièce commence.

 

 

ACTE I

 

Le théâtre représente l’intérieur d’un petit boudoir à la Louis XV précédant la loge d’une danseuse de l’Opéra. Porte à droite, porte à gauche sur le devant de la scène. Porte au fond conduisant à la loge. Meubles du temps. À droite, un sopha en riche étoffe de soie.

 

 

Scène première

 

CHARLOTTE, habilleuse, PLUSIEURS FIGURANTES DE BALLET en costume de nymphes

 

LES FIGURANTES, entourant Charlotte.

Le coiffeur ! mon maillot... du rouge ! Charlotte !... Charlotte !

CHARLOTTE, étourdie.

Ah ! quel métier que celui d’habilleuse de l’Opéra !... Que venez-vous faire dans la loge d’un premier sujet ? Ce n’est pas la place du corps de ballet...

UNE FIGURANTE.

Tiens ! Premier sujet... nous pouvons toutes le devenir.

UNE AUTRE.

Avec des protections.

CHARLOTTE.

Mademoiselle Florine, qui débute ce soir dans le rôle de Minerve du ballet de Calypso, ne doit rien qu’à son talent, à sa vertu !

LA FIGURANTE, riant.

Et à sa marchande de modes !...

UNE AUTRE, de même.

Une innocente !

LA PREMIÈRE.

Qui ne marche jamais sans sa tante !

CHARLOTTE, de même.

Ce qui n’empêche pas que j’ai déjà plus de dix billets doux pour elle !

TOUTES, vivement.

De qui ? de qui ?... Voyons, voyons !

UNE VOIX D’HOMME, en dehors.

Le coiffeur mesdemoiselles !

TOUTES.

Voilà ! voilà !

CHŒUR.

Air : Allons, travaillons (premier chœur de Lambert Simnel).

Eh ! vite ! on arrive déjà,
Pour { nous voir la foule s’empresse.
         { vous
Allons } parer chaque déesse,
Allez   }
Chaque nymphe de l’Opéra.

Elles entraînent Charlotte.

 

 

Scène II

 

MAZULIM dans le sopha, puis COQUELUCHE

 

Dès que les femmes sont sorties, la tête de Mazulim paraît par une ouverture pratiquée dans le sopha.

MAZULIM, seul d’abord.

Je vous demande, quelle idée saugrenue de m’avoir inséré dans le sopha d’une danseuse de l’Opéra ! nourri dans le sérail, j’en connais les... casse-cou !... Je ne crois pas que ce soit ici que je rencontre le phénix qui doit me délivrer !... Après ça, une débutante... hé ! hé ! une débutante !... ce serait bien dans les conditions du programme !... Faut voir ! Ma position est très incommode... d’autant que je viens de m’apercevoir d’une chose qui m’inquiète sérieusement... Je commence à me manger aux vers... on ne me bat pas assez souvent...

Coqueluche, en costume, paraît au fond.

J’entends un pas léger... La sylphide annoncée... Je vais admirer ses formes vaporeuses.

Voyant Coqueluche.

Oh !...un villageois... Je n’y suis pas !...

Il referme brusquement sa lucarne et disparaît.

COQUELUCHE, le nez en l’air.

C’est donc ça l’Opéra ? Joli bâtiment ?... Des tapis dans les corridors... des lustres à trente mille chandelles... et on défend de fumer !... Ah ! c’est un joli bâtiment ! Mon colonel, un petit maigre qui est mon parrain... et dont je suis le fillot, m’a dit comme ça : Vertudieu ! avant de te présenter à la caserne je veux te présenter à l’Opéra !... un paysan... ça amusera ces dames. – Je tâcherai, mon parrain. Alors nous entrons, nous traversons un tas de machines, de mécaniques... Tout à coup, voilà une voix qui me crie : Prenez donc garde, vous allez crever la lune !... Je me rejette à dia, et je vois filer devant moi une petite trotte-menu... Tiens ! que je me dis... tout ébouriffé... mais c’est Fanchette, ma payse du Perche... d’où je suis original... et je cours après elle... Je grimpe les escaliers, j’ouvre une porte...

Geste de frayeur.

Oh ! pardon !... une dame qui se croyait seule !... j’en ouvre une autre... une nuée de femmes !...

Geste de pudeur.

S’il est possible de se vêtir comme ça !...

Air : Adieu, je vous fuis, bois charmants !

Rien sur les jamb’s, rien sur les bras !
Ça me paraît hétéroclite :
Des rob’s qui ne commencent pas !
Et qui finissent tout de suite !
Si c’est ainsi qu’à l’Opéra,
Ces dam’s s’habillent quand il gèle,
Quand le beau temps revient, oui-da,
Qu’est-c’ donc qu’un’ danseus’ gard’ sur elle ?

Parlé.

Enfin de porte en porte, je suis arrivé ici... mais pas plus de Fanchette que sur...

Apercevant le sopha.

Oh ! jarnicoton !... un beau meuble !

Le palpant avec la main.

On doit être joliment assis là-dessus !...

Il s’y laisse tomber lourdement.

MAZULIM, passant vivement la tête.

Qu’est-ce qui me tombe sur le tibia ?

COQUELUCHE.

On enfonce !... du beurre, quoi !... du vrai beurre.

Il donne un grand coup de poing sur le sopha.

MAZULIM.

Ohi ! Sur mon cor...Butor !

Il disparaît.

COQUELUCHE.

Il me semble qu’on serait bien à deux là-dessus.

 

 

Scène III

 

COQUELUCHE, FANCHETTE, MAZULIM, dans le sopha

 

FANCHETTE, en dehors.

La couronne de Calypso... on y va !...

Elle entre portant plusieurs cartons.

COQUELUCHE.

Je ne m’étais pas trompé !... Fanchette !...

FANCHETTE, avec joie.

Nicolas Coqueluche !...

COQUELUCHE.

Ma payse !

MAZULIM, se montrant.

Elle est gentille, la payse.

FANCHETTE.

Ah ! que ça fait de bien de se retrouver !

COQUELUCHE, d’un air ravi.

Ça vous donne des... comme si on sentait un...

Changeant de ton.

Ah çà ! vous avez donc quitté le pays... que vous v’là ici ?

MAZULIM, à part.

Est-il godiche, le paysan !

FANCHETTE.

Oui... D’abord vous étiez parti avec la milice... qui avait emmené tous les garçons... il ne restait plus que les boiteux et les bossus !...

MAZULIM, à part.

Hum ! une petite commère qui apprécie les jolis garçons... ce n’est pas celle-là qui me démeublera !...

Il disparaît.

FANCHETTE.

Le village était triste comme un bonnet de nuit... Et puis, je n’avais plus de parents, qu’une belle-mère qui me battait et voulait à toute force me faire épouser le rebut de la milice.

COQUELUCHE, étonné.

Un boiteux... ou un bossu !...

FANCHETTE.

Non... Celui-là n’était que bancal. Mais j’ai un drôle de caractère, moi... Je veux aimer mon mari... c’est mon idée... aussi je me suis sauvée... Ma marraine, qui est blanchisseuse à Paris, m’a placée dans un magasin de fleurs, de plumes... où je suis devenue très adroite... nous fournissons tout ce qu’il y a de mieux, les duchesses, les danseuses.

Air : Donnez-moi votre pratique (Porcherons).

Oui, fleuriste à la mode,
Pour le brillant et la fraîcheur,
Null’ n’a mon tact et ma méthode.
Chaque dame à la mode
De mes bouquets veut la primeur !
Et sous mes doigts naissent des fleurs
De toutes les couleurs !
Pour la brune et la blonde,
Ros’ par-ci, ros’ par-là,
J’embellis tout le monde,
La cour et l’Opéra.

Mais bien souvent plus d’un muguet,
D’un air coquet
Qui me déplaît...
Serre ma main et fait entendre
Un soupir bien doux et bien tendre.

Donnant un revers de la main.

Qui lui vaut un bouquet (bis).

Oui, fleuriste à la mode,
Pour la vertu, pour la rigueur,
Null’ n’a mon tact et ma méthode !
Ces messieurs à la mode
Avec moi n’ont pas de bonheur.

Riant.

Et sous mes doigts naissent les fleurs
Pour eux de tout’s couleurs !...
Finissez, beau Joconde :
Tap’ par-ci, tap’ par-là.
J’en ai pour tout le monde,
La cour et l’Opéra.

COQUELUCHE, ravi.

Est-elle verdoyante ! Ah ! vous êtes attachée à l’Opéra ! C’est un joli bâtiment !

Avec un gros soupir.

Mais c’est égal, j’aime mieux mes sabots et notre petit clocher du Perche, ousque roucoulaient les pigeons.

Les imitant.

Rou ! rou ! rou !

FANCHETTE, soupirant.

Oh ! j’y pense bien souvent !...

COQUELUCHE.

Avons-nous ri ! avons-nous fait des farces, là-bas... dans le Perche !

FANCHETTE.

Vous étiez un malin, vous !...

COQUELUCHE, riant de se souvenir.

C’est vrai ! vous rappelez-vous la veille de la Sainte-Gertrude ?

FANCHETTE.

La veille de la Sainte-Gertrude ?...

COQUELUCHE.

Dans la grange à la mère Millocheau ? Vous mangiez des bigarreaux... Vous me jetiez les noyaux... comme ça... vlan !

FANCHETTE, riant.

Ah ! oui !...

COQUELUCHE, riant très fort.

Oh !... elle se rappelle ça... Ah ! tu me jettes les noyaux, que je m’ai dit ! Je vas te faire une niche... Et je m’ai approché tout doucement, tout doucement... derrière vous, en faisant :

Imitant le chien.

Hou ! hou ! hou !

MAZULIM.

Ah çà ! il soupire comme un dogue cet animal-là !

COQUELUCHE.

Oh ! Dieu ! avons-nous ri !... Le père Boutard et la grande Madeleine se roulaient.

FANCHETTE.

Oui, mais moi, j’ai eu joliment peur !

COQUELUCHE.

Caponne ! Elle croyait que tous les chiens du village étaient après ses petits mollets !...

FANCHETTE.

Je me suis trouvée mal !...

COQUELUCHE.

Oh !... ça m’a donné le tremblement, à mon tour... Je vous criais : Mais, Fanchette, c’est pour de rire... n’y a pas de chien !... C’est moi qui est le chien... Et quand vos couleurs sont revenues, il m’a pris une envie d’embrasser vos petites pommes d’api...

FANCHETTE.

Par exemple !

COQUELUCHE.

Oh ! mais une envie !... J’avais beau la chasser, elle m’asticotait toujours... Ces envies-là, c’est têtu comme les mouches.

FANCHETTE, avec reproche.

Ah ! que je vous en aurais voulu !...

COQUELUCHE, d’un air ému.

Mais j’ai pensé à ma brave femme de mère, la mère Bichonnet, qui me disait bien des fois : Fanchette est une honnête fille... faudra en faire ta femme... Alors, je vous ai demandé tout bas et en tremblant si ça ne vous dégoûterait pas de m’accepter pour mari.

FANCHETTE, à part.

Il ne l’a pas oublié !

COQUELUCHE, s’attendrissant.

Vous m’avez répondu, avec votre petite voix de rossignol... Non, monsieur Nicolas, ça ne me dégoûterait pas... Et quand je pense à ça, voyez-vous, ça me fait un plaisir !...

Pleurant.

qui... Hi ! hi ! hi ! hi !

FANCHETTE, riant.

Qui vous fait fondre en larmes ?

COQUELUCHE, sanglotant.

Oui... parce que... je va-t-être garde-française, et que le roi veut que je reste encore jeune homme pendant sept ans... mais attendez-moi, mam’zelle... Dans sept ans, je serai encore bon, allez...

FANCHETTE, lui tendant la main.

Eh bien ! consolez-vous... je vous attendrai, je vous le promets !...

COQUELUCHE.

Vrai !

FANCHETTE.

Et de bon cœur... parce que vous êtes un brave garçon, qui m’aimez franchement... et que moi aussi je vous aime de toute mon âme !

COQUELUCHE, suffoqué de joie.

Vous m’aimez... vous m’aimez...

Pleurant plus fort.

Oh ! oh ! oh ! oh !...

FANCHETTE.

Allons, v’là qu’il sanglote, à présent.

COQUELUCHE.

C’est de joie !... Vous seriez ma femme ! ma petite femme !...

FANCHETTE, lui donnant de petites tapes comme à un enfant.

Oui... mon gros Colas !...

COQUELUCHE.

Elle m’a appelé son gros Colas. Oh !...

Imitant le chien tout à coup.

Hou ! hou ! hou !

FANCHETTE, riant.

Taisez-vous donc ! on va croire que l’opéra commence !... Tâchez d’obtenir votre congé plus tôt.

D’un air ému.

Et ce baiser que vous vouliez me ravir, c’est moi qui vous le donnerai... le jour où je pourrai vous nommer mon mari.

COQUELUCHE.

C’est ça... gardez-le-moi !

FANCHETTE.

Air nouveau d’Hervé.

En attendant,
Soyez constant...

COQUELUCHE.

Le régiment
N’a pas d’amant
Plus vif, plus tendre !

FANCHETTE.

Vous n’aimerez jamais que moi ?

COQUELUCHE.

Oui, sur ma foi,
Que vous, ma consigne et le roi !

FANCHETTE.

Fi des douceurs
Des grands seigneurs,
Oui, je saurai
Bien m’en défendre !...

COQUELUCHE.

Moi, je ne veux
Fair’ les doux yeux
Qu’à ceux dont je suis l’amoureux.

FANCHETTE.

Le temps, dit-on,
Paraît moins long,
Lorsque à deux cœurs
Mêmes ardeurs
Se font entendre...
Jours douloureux,
Quand on est deux,
Ce sont presque des jours heureux !

ENSEMBLE.

En attendant,
Soyons } constant.
Soyez   }
Qu’le } régiment
Le     }
N’ait } pas d’amant
N’a   }
Qui soit plus tendre !

COQUELUCHE.

Je n’aimerai jamais que toi,
Oui, oui, ma foi,
Que toi, ma consigne et le roi !

FANCHETTE.

N’aimez jamais, n’aimez que moi...
Et sans effroi
Je vous engage ici ma foi !...

 

 

Scène IV

 

COQUELUCHE, FANCHETTE, MAZULIM, CHARLOTTE, LE MARQUIS, puis FLORINE

 

CHARLOTTE, accourant.

Fanchette ! Fanchette ! Eh vite !... Les guirlandes des nymphes de Calypso !...

FANCHETTE, reprenant ses cartons.

Voilà ! voilà... Ah !... et les plumes de Minerve ! je les ai oubliées... Je cours au magasin...

Elle prend son élan et se rencontre avec le Marquis qu’elle fait pirouetter.

Oh !...

LE MARQUIS.

Têtebleu ! la petite folle a failli faire choir mes trente-deux quartiers !

COQUELUCHE, qui est remonté au fond, à part.

Mon colonel !

Il disparaît par le fond.

FANCHETTE, confuse.

Pardon, monsieur.

LE MARQUIS.

Tu vas me payer ça, lutin ! Deux baisers... à vue...

FANCHETTE, riant.

Je n’ai pas le temps !

Elle lui échappe et disparaît ; dans le mouvement, le Marquis se trouve avoir Charlotte dans ses bras.

CHARLOTTE, dignement.

Très bien, monsieur le marquis !...

LE MARQUIS, s’arrêtant.

C’est toi, Charlotte !... C’était pour rire ! Je ne voulais pas l’embrasser.

CHARLOTTE, piquée.

Je l’espère !... Dans la loge de Minerve !

LE MARQUIS.

Oui, la déesse de la Sagesse. J’en suis fou ! Elle est ravissante, cette Florine !... Et puis, un début... J’adore les débuts !... et surtout les débutantes.

MAZULIM, se montrant, à part.

Moi aussi !... C’est ma planche de salut...

LE MARQUIS.

Ça a un je ne sais quoi...

CHARLOTTE.

Taisez-vous... La voici !...

FLORINE, entrant d’un air timide et doux.

Mon Dieu ! je ne suis pas en retard, Charlotte ? Ma tante n’a pu m’accompagner... Elle est malade, cette pauvre tante ! C’est la première fois que je sors sans elle...

LE MARQUIS.

On la remplacera, ma charmante ! Je serai votre oncle.

FLORINE.

Monsieur le marquis... dans ma loge ! ça n’est pas convenable !... Allez-vous-en donc, monsieur.

LE MARQUIS.

Permettez, bel ange !

CHARLOTTE, le faisant tourner en le mettant à la porte.

Vous nous feriez manquer notre entrée !...

FLORINE.

Il faut que je m’habille.

LE MARQUIS, près de la porte.

Mais, petite sauvage...

CHARLOTTE.

Vous nous direz cela après le pas de deux !

Le Marquis disparaît.

A-t-on jamais vu ce vieux roquentin !...

 

 

Scène V

 

FLORINE, CHARLOTTE, puis COQUELUCHE, MAZULIM, dans le sopha

 

FLORINE.

Très bien, Charlotte.

MAZULIM, à part.

Voilà de la vertu ! J’espère beaucoup dans cette jeune élève de Terpsichore !

FLORINE, ôtant son mantelet et quelques épingles.

Vous avez mon costume ?

CHARLOTTE.

Oui, mademoiselle...

COQUELUCHE, à part, en entrant.

Où diable est donc passée Fanchette ?

FLORINE, continuant à ôter ses épingles.

Le cœur me bat... Bien sûr, l’émotion paralysera mes ronds de jambe.

Elle fait des battements.

CHARLOTTE, apercevant Coqueluche au fond.

Ah !... Par exemple !...

Montrant Coqueluche.

Un paysan ici !...

FLORINE, effrayée, remettant son mantelet.

C’est une horreur !

À Coqueluche.

Qu’est-ce que vous faites là ?

COQUELUCHE, interdit.

Moi !... je fais rien !

FLORINE.

Que demandez-vous ?

COQUELUCHE.

Moi ?... j’ demande rien !

FLORINE, à elle-même.

Il est stupide !

Haut, sèchement.

Alors, faites-moi le plaisir d’aller voir à la porte si j’y suis...

COQUELUCHE, avec bonne foi.

Tout de suite, madame !

Il sort un moment.

CHARLOTTE.

Comme vous le rudoyez ! Un beau garçon, au moins...

FLORINE, d’un air pincé.

Oh ! un paysan... Je n’ai pas regardé... Je ne regarde jamais les hommes, mademoiselle.

CHARLOTTE, à part.

Ce n’est pas bien sûr !...

FLORINE, passant dans l’autre pièce.

Ma tante me le défend !... Venez vite m’habiller... car, en vérité, ici, c’est comme une place publique.

Elle entre à gauche.

CHARLOTTE, rassemblant les cartons.

Pincée et pie-grièche... je ne m’y fierais guère !

COQUELUCHE, revenant du fond.

Madame, j’ai regardé, vous n’y êtes pas !

CHARLOTTE, riant.

Est-il naïf !... Hé ! hé ! hé !

Lui tapotant le joue.

A-t-il une bonne figure !...

COQUELUCHE, riant bêtement.

Eh ! eh ! eh !

À part.

Pourquoi donc qu’elle me tapote les joues, celle-là ?

CHARLOTTE.

Comment te nommes-tu, mon garçon ?

COQUELUCHE.

Nicolas Bichonnet, dit la Coqueluche !

CHARLOTTE.

Oh ! ce nom !...

COQUELUCHE.

C’est un soubriquet.

CHARLOTTE.

La Coqueluche !... Ah ! j’y suis !

Le regardant en dessous.

Parce que tu étais celle de toutes les jolies filles ?

COQUELUCHE, naïvement.

Non... à cause d’un gros rhume que j’avais.

CHARLOTTE, lui tapotant les joues en riant.

A-t-il une bonne figure !... Oh ! oh ! oh !

Elle va s’asseoir sur le canapé.

COQUELUCHE, riant bêtement.

Oh ! oh ! oh !

À part.

Mais pourquoi donc qu’elle me tapote les joues comme ça ?

CHARLOTTE, lui faisant signe de s’approcher et de s’asseoir, à mi-voix.

Écoute : tu monteras après le ballet... là-haut... au magasin... Je te ferai boire du vin muscat avec des biscuits.

COQUELUCHE, à part.

C’est la cantinière de l’Opéra... Bonne connaissance à cultiver.

MAZULIM, à part.

L’habilleuse aussi !... Ah ! bien, j’en verrai de drôles dans mon état de sopha.

Il disparaît.

FLORINE, à l’extérieur, à gauche.

Allons donc... Charlotte.

Ils se lèvent.

CHARLOTTE, avec humeur.

Voilà, madame !... Je cherche des épingles.

Bas à Coqueluche.

Tu entends... du vin muscat avec des biscuits.

Lui faisant des mines.

Adieu, la Coqueluche !

COQUELUCHE.

Adieu, mam’zelle...

Charlotte lui fait des signes. À part.

Qu’est-ce qu’elle a donc à se démantibuler le visage comme ça...

CHARLOTTE, près de la porte.

Bonjour, la Coqueluche !... Ne t’éloigne pas !...

À part, en entrant à gauche.

A-t-il une bonne figure !

 

 

Scène VI

 

COQUELUCHE, MAZULIM, dans le sopha, puis TURPIN, LE MARQUIS

 

COQUELUCHE, seul d’abord.

M’éloigner ! pas si bête ! Fanchette qui va revenir !

TURPIN, entrant.

Oh !... ouf !...

COQUELUCHE, voyant entrer furtivement Turpin.

Qu’est-ce que c’est que ce gros doré sur tranches ?...

TURPIN, essoufflé.

Grimper trois étages avec une passion et du ventre ! c’est suffoquant !... Elle est sans doute à sa toilette !...

Il va regarder à la porte de Florine.

LE MARQUIS, arrivant sur la pointe du pied.

J’ai feint de m’évaporer,

Allant aussi pour regarder par la serrure.

et, comme le serpent sous les fleurs, je me reglisse.

Il se trouve nez à nez avec Turpin qui se retourne.

Tiens ! Turpin !

TURPIN.

Monsieur de Haute-Futaie !

LE MARQUIS.

Le plus gras des financiers !

TURPIN.

Le plus maigre des marquis !

LE MARQUIS.

Il paraît que nous venons...

TURPIN.

Pour le même objet !

Apercevant Coqueluche.

Mais prenons garde... voilà un troisième larron...

LE MARQUIS, se retournant.

Eh ! non... Coqueluche !...

TURPIN.

Coqueluche ?

LE MARQUIS.

Un de mes soldats, une recrue !... Avance ici, Coqueluche... Mon cher Crésus, je vous présente mon filleul, le garçon le plus candide de mon régiment. C’est une honte pour le Royal-Pompon !... qui n’est composé que de lovelaces... moi en tête !...

TURPIN.

Ah ! bah !... celui-ci ?...

LE MARQUIS.

C’est une fleur des champs... Je l’ai amené dans les coulisses pour tâcher de le former... Mais

À Coqueluche.

voyons, Coqueluche, quéque tu dis de l’Opéra ?

COQUELUCHE.

Ah ! mon colonel, c’est un joli bâtiment.

TURPIN, pouffant de rire.

Pouh !... Il n’a regardé que les murs !

LE MARQUIS.

Et les femmes, bêta ?...

COQUELUCHE.

Ah ! elles sont bien bâties aussi !... de bien belles façades... Seulement, on lésine trop... sur leurs uniformes... J’en ai vu un peloton dans leur chambrée...

TURPIN, riant.

Eh bien ?

COQUELUCHE.

Brrr !... ça me faisait grelotter.

TURPIN, riant très fort.

Oh ! oh ! oh ! il est superbe !

Il le regarde en tournant autour de lui.

COQUELUCHE, à part.

Qu’est-ce qu’il a donc à me tourner... en ridicule, celui-là ?

TURPIN.

C’est une curiosité... Marquis, je vous l’achète.

COQUELUCHE, à part.

Il me prend pour un baudet !...

LE MARQUIS.

Du tout... j’y tiens... et ma femme aussi. Il amuse beaucoup la marquise.

TURPIN.

Ah !...

LE MARQUIS.

Elle le fait venir souvent.

COQUELUCHE.

Quand elle est seule...

TURPIN.

Ah ! bah !...

LE MARQUIS, riant.

Pour rire à ses dépens.

TURPIN, riant.

Oui ?

COQUELUCHE, riant aussi.

Et elle me donne de petits coups d’éventail, en me disant : T’es un nigaud... C’est drôle !

TURPIN, à part.

Oh !... pauvre marquis !...

LE MARQUIS, riant toujours.

Elle prétend qu’elle finira par en faire quelque chose !

TURPIN, sérieusement.

Je le crois.

LE MARQUIS.

Quand je pense qu’il ne voulait pas être soldat, cet imbécile !...

À Coqueluche.

Voyons, commences-tu à aimer un peu Louis XV ?

COQUELUCHE.

Louis XV ? j’aimerais mieux quinze louis, pour me racheter, retourner au Perche et me marier...

TURPIN, se récriant.

Se marier !...

LE MARQUIS.

Quelle folie !

TURPIN.

Quelle immoralité !...

LE MARQUIS.

Un garde-française ! étourdis-toi, morbleu !

TURPIN, de même.

Dégourdis-toi, maugrebleu !

COQUELUCHE, à part.

Jure-t-il, le gros major !...

LE MARQUIS, bas à Turpin.

Il faut le lancer.

Haut.

Je t’ordonne de faire la cour à toutes les naïades, dryades et hamadryades de l’établissement.

COQUELUCHE.

Allons, bon !... me voilà de corvée !...

LE MARQUIS.

Je te livre le corps de ballet... ravage-le, palsambleu !

TURPIN, lui frappant sur l’épaule.

Saccage-le, ventrebleu !

COQUELUCHE, lui frappant sur le ventre.

Pourquoi pas, ventrejaune ?

LE MARQUIS.

Avec ces friponnes, il n’y a que trois choses : brusquer...

TURPIN.

Plumer...

LE MARQUIS.

Et lâcher !

COQUELUCHE, sans comprendre.

Lâcher ?

TURPIN, appuyant.

Lâcher !

LE MARQUIS.

Si tu manques d’audace...

TURPIN.

Grise-toi !

COQUELUCHE, souriant.

Eh ! eh !

LE MARQUIS, la main à la poche.

Je te paie du champagne.

COQUELUCHE, plus gai.

Ah ! ah !

LE MARQUIS, voyant que sa poche est vide.

Turpin, donnez un double louis à Coqueluche.

TURPIN, le donnant.

Voilà ! est-il généreux !

LE MARQUIS, à Coqueluche.

Subjugue toutes ces péronnelles, tu te marieras après...

COQUELUCHE, à part, s’excitant.

Au fait, si c’est un moyen d’épouser Fanchette.

Haut.

C’est dit, mon colonel... Ça y est, mon gros major... on brusquera, on plumera... on lâchera...

Il fait une pirouette.

LE MARQUIS.

Et demain, tu porteras de ma part un bouquet à la marquise... Je ne veux pas qu’elle te reconnaisse... je l’ai mis dans ma tête...

COQUELUCHE, entraîné.

Ça y sera, mon colonel...

ENSEMBLE.

Air : Oui, de l’amour et de la gloire (fragment du Chalet).

Allons, morbleu ! marche à la gloire !
L’amour est là sur le chemin !
C’est lui qui mène à la victoire !
Vive l’amour et le bon vin !...

LE MARQUIS.

Vite ! qu’on se transforme !
Et, docile à ma voix...

COQUELUCHE.

Je prendrai l’uniforme,
Pour mes premiers exploits.

ENSEMBLE.

Va prendre l’uniforme, etc.

TURPIN.

Va prendre l’uniforme, etc.

COQUELUCHE.

Je prendrai l’uniforme
Pour mes premiers exploits.

ENSEMBLE, reprise.

Allons, morbleu ! etc.

Coqueluche sort.

 

 

Scène VII

 

LE MARQUIS, TURPIN, puis MAZULIM

 

LE MARQUIS, riant.

Ah ! ah ! j’ai idée qu’il me fera honneur !

TURPIN, le regardant.

Ça se pourrait bien !

LE MARQUIS, se jetant sur le sopha.

Ah çà ! gros joufflu de Turcaret... vous veniez pour Florine ?

TURPIN, se jetant à côté de lui.

Parbleu !

LE MARQUIS.

Moi aussi !...

TURPIN.

Je veux l’emmener souper.

LE MARQUIS.

Moi aussi...

MAZULIM, à part, se montrant.

Ma débutante ! je m’y oppose !

TURPIN.

Je la fascinerai...

Frappant sur son ventre.

J’ai des tonnes d’or.

LE MARQUIS.

Et moi, mon physique, mon esprit ! Justement, je lui ai préparé une déclaration flamboyante, en petits vers que j’ai fait faire par mon laquais... Tu es coulé, Turpin !

TURPIN.

Oui-da ! Je vais lui offrir un hôtel, des diamants.

MAZULIM, à part.

Des diamants ! l’autre n’offre que des petits vers... Le gros me paraît le plus dangereux.

 

 

Scène VIII

 

LE MARQUIS, TURPIN, MAZULIM, FLORINE, costumée en Pallas, moins le casque, CHARLOTTE, puis FANCHETTE

 

FLORINE.

Encore, ici, messieurs !

TURPIN, bas.

C’est elle...

LE MARQUIS, se tournant gracieusement vers Florine.

Charmante ! adorable !...

TURPIN, de même.

Cette cuirasse vous va comme un bas de soie !...

FLORINE, avec humeur.

Elle m’engonce trop... voyez donc un peu, Charlotte !... et relevez la jupe.

Charlotte achève sa toilette.

Ne regardez pas, messieurs... Mon casque...

Turpin s’empresse de le prendre à gauche.

CHARLOTTE.

Ah !... et les plumes !...

Appelant.

Fanchette !

FANCHETTE, accourant.

Voilà ! voilà !...

FLORINE, à Fanchette.

Vous êtes d’une étourderie !...

On met les plumes sur le casque.

LE MARQUIS.

Calmez-vous, petit rat !...

On entend frapper les trois coups.

TOUS.

Les trois coups !

FLORINE.

Ah ! le frisson me prend !...

À Charlotte.

Mon rouge, mes mouches !... heureusement que je ne suis que de la quatrième scène...

Air : Jérôme le passeux (Percherons).

Mon cœur est tout tremblant !
Ah ! grand Dieu ! quel moment !
Pour une débutante
C’est vraiment effrayant !

LE MARQUIS et TURPIN, ensemble.

Je réponds du succès,
Et je viens mettre, après,
Mon amour, ma charmante,
Aux pieds de vos attraits !

FLORINE, écoutant.

Taisez-vous donc, j’entends, je crois,
Commencer l’ouverture,
Ah ! je me sens mourir d’effroi !
Presque à chaque mesure.

On achève de la parer en hâte et en se bousculant.

LE MARQUIS, bas, et prenant sa main gauche.

Accordez-moi mon rendez-vous...
Sous le nez du jaloux.

TURPIN, de même, de l’autre côté.

Qu’un seul baiser, bien vif, bien doux,
M’accorde un rendez-vous !...

Ils baisent sa main à la dérobée, en se cachant l’un de l’autre.

LE MARQUIS et TURPIN.

Ce baiser, qu’il est doux !

MAZULIM, se moquant.

Voyez les vieux grigous !

ENSEMBLE.

Ah ! partons !
Nous triompherons,
Oui, nous l’emporterons ;
Mon cœur rempli d’espoir
Va { la voir
     { tout
Dès ce soir
Tomber en mon pouvoir !
Chacun ici { vous nommera
                  { me
La merveille de l’Opéra !
Que de bravos ! Oui, l’on dira :
C’est la reine de l’Opéra !
Tenez, voyez, regardez-la,
Regardez-la,
C’est la reine de l’Opéra !

Ils sortent tous trois.

 

 

Scène IX

 

FANCHETTE, CHARLOTTE, MAZULIM, dans le sopha

 

FANCHETTE, rangeant un carton.

Comme elle m’a bousculée !...

CHARLOTTE, de même.

Et moi donc !...

FANCHETTE.

Ah ! dame, ces grandes vertus !...

CHARLOTTE.

Ah ! bah !... ces grandes vertus !... laissez donc !... J’ai remarqué un milord anglais... qui lui glisse des billets doux aux répétitions... et puis, un M. Jules... un petit musicien de l’orchestre qui...

MAZULIM, à part, indigné.

Mauvaise langue !...

FANCHETTE.

Bonté divine !... mais c’est un lieu de perdition que l’Opéra... Je n’y remettrai plus les pieds...

CHARLOTTE.

Vous vous y ferez...

FANCHETTE.

Jamais ! je veux me marier, moi, à un brave et honnête garçon qui est sage comme une demoiselle... qui m’aime... ah ! dieux ! en voilà un qui ne se laisserait séduire par personne !

On entend un grand bruit et des cris de femmes : Au secours ! finissez donc !

Qu’est-ce qu’il y a ?

CHARLOTTE, regardant.

Les nymphes de Calypso en déroute !

 

 

Scène X

 

FANCHETTE, CHARLOTTE, MAZULIM, dans le sopha, NYMPHES, NAÏADES, HAMADRYADES, COQUELUCHE, ivre

 

Elles entrent en désordre, poursuivies par Coqueluche, qui les lutine, leur prend la taille et les embrasse.

CHŒUR.

Air : Pas final du ballet du Prophète.

Quelle audace !
Il embrasse
Chaque minois qui lui plaît !
Quelle audace !
Il embrasse
Tout notre corps de ballet !

COQUELUCHE, ivre.

Vive à jamais l’Opéra ! l’Opéra !
Naïades,
Amagrillades !...
Vive à jamais l’Opéra ! l’Opéra !...
Le champagne, et cætera !

Ensemble.

LES FEMMES, se sauvant de droite et de gauche.

Quelle audace ! etc.

COQUELUCHE.

Place ! place !
Que j’embrasse
Chaque minois qui me plaît !
Place ! place !
Que j’embrasse
Tout l’ personnel du ballet !

FANCHETTE, stupéfaite.

C’est lui ! dans quel état !...

COQUELUCHE, à Charlotte.

Toi, t’en as pas eu !...

Il l’embrasse.

CHARLOTTE, riant.

Je ne suis pas des nymphes !...

FANCHETTE, tremblante.

Monsieur Nicolas !...

COQUELUCHE.

Je brusque et je lâche !... Qu’est-ce qu’en a pas eu ?...

Il ouvre les bras pour embrasser Fanchette qu’il n’a pas reconnue.

FANCHETTE, le repoussant.

Laissez-moi !

COQUELUCHE.

Fanchette !...

Balbutiant.

C’est pas ça !... Voyez-vous... je... je veux dire...

FANCHETTE, indignée.

Ne me parlez pas... ne m’approchez pas !... Vous !... ah !... Je vous hais, je vous déteste... Je ne vous reverrai de ma vie !

Elle s’enfuit et disparaît.

COQUELUCHE, avec un mouvement d’émotion.

Est-elle drôle de se fâcher... histoire de rire en société... Tant pire !... Moi, j’y prends goût ! Qu’est-ce qu’en a pas eu ?...

Il se trouve en face de Florine, le bouclier au bras, et qui frappe la terre de sa lance avec colère. À part.

Oh ! un lancier !... On va me ficher à la salle de police !

Il se cache derrière le sopha.

 

 

Scène XI

 

LES MÊMES, FLORINE

 

FLORINE, furieuse.

Chutée pendant mon pas !... J’ai manqué mes pointes... et bredouillé mes entrechats !

COQUELUCHE, interdit.

C’est pas un lancier !

FLORINE, avec dépit.

Mais aussi qui pouvait s’attendre !... Milord dans la loge de la Camargo riant aux éclats... Et M. Jules, qui, de l’orchestre, faisait des mines à une grisette des troisièmes !

MAZULIM, à part.

Qu’est-ce qu’elle dit ?

FLORINE.

Oh ! je me vengerai !...

CHARLOTTE.

Il paraît que la jeune camarade n’a pas eu d’agrément !

FLORINE, brusquement à Charlotte.

Sortez !... Allez-vous-en !... Je n’ai besoin de personne pour me déshabiller.

CHARLOTTE, en sortant par le fond.

C’est clair !... elle est tombée à plat !

Florine jette son bouclier et sa lance de côté.

COQUELUCHE, toujours derrière le sopha.

Bien sûr, c’est pas un lancier ! Saperlotte ! la belle architecture !

 

 

Scène XII

 

FLORINE, COQUELUCHE, MAZULIM, dans le sopha

 

FLORINE, allant au fond.

Oui, je me vengerai... Ah !... monsieur Jules, vous aimez les grisettes.

Mettant le verrou.

Eh bien ! courez après elles !...

COQUELUCHE, à part.

Eh bien ! elle nous enferme !...

FLORINE.

Ah ! je vous apprendrai !...

Elle s’arrête en voyant Coqueluche.

Que vois-je ?

COQUELUCHE.

Nicolas Bichonnet, dit la Coqueluche.

FLORINE, se croisant les bras.

Ah ! c’est vous, monsieur le drôle, qui mettez tout l’Opéra sens dessus dessous ?

COQUELUCHE, l’admirant.

Sapristi ! la magnifique architecture !

FLORINE.

Dont l’esclandre m’a fait perdre la tête !... Votre colonel va venir ; je vous ferai mettre pour six mois au cachot !...

COQUELUCHE, feignant de pleurer.

Ah ! ah ! ah ! ma belle dame, c’est ce gueux de champagne... Je ne le ferai plus... Hu ! hu ! hu !

FLORINE, à part, s’adoucissant.

Tiens, je n’avais pas remarqué ce garçon... Il n’est pas mal, pour un paysan !

MAZULIM, à part.

Oh ! là là ! si le dépit l’emporte...

COQUELUCHE, suppliant.

Vous qui êtes si bonne, si jolie !

Pleurant plus fort.

Hi ! hi ! hi !

FLORINE, souriant.

Si jolie !...

À elle-même.

Il a l’air d’avoir du goût... pour un paysan !

MAZULIM.

Ce n’est pas un paysan, c’est un veau...

FLORINE.

Calmez-vous !... Je ne suis pas si méchante que j’en ai l’air !...

À elle-même.

C’est plus fort que moi... Je ne peux pas voir pleurer un homme... jeune !... sans que ma sensibilité naturelle... Il est très bien !...

MAZULIM.

Va te promener... Encore une vertu de papier brouillard !

FLORINE.

Eh bien ! avancez donc, si vous voulez qu’on vous pardonne... Approchez-vous.

COQUELUCHE, de loin.

J’ose pas !...

FLORINE, souriant.

Je vous fais peur ?

À elle-même.

Il m’amuse.

COQUELUCHE.

Pas vous... mais votre casque, avec vos grandes plumes à effaroucher les petits moiniaux !

FLORINE, avec douceur.

Ôtez-le !

COQUELUCHE, l’ôtant, et en l’emportant à gauche.

On m’a dit de plumer... je plume.

FLORINE.

Et maintenant...

COQUELUCHE.

Oh ! maintenant, c’est votre cuirasse.

FLORINE.

Ma cuirasse !... Au fait... elle m’étouffe ?

Musique à l’orchestre. Air de danse de Robert le Diable.

Aidez-moi !...

Coqueluche défait les courroies et emporte la cuirasse.

Il n’est pas maladroit... pour un paysan.

COQUELUCHE, revenant.

Et maintenant...

FLORINE, allant s’asseoir sur le sopha.

Ah ! mais !... En voilà assez !...

MAZULIM, à part.

Oh ! ce n’est pas encore celle-là...

Il disparaît.

FLORINE.

À genoux ! et qu’on me demande pardon !

COQUELUCHE, à genoux et lui baisant la main.

Comme ça ? Cré coquin ! la jolie petite architect...

TURPIN, frappant à la porte de gauche, à l’extérieur.

Florine ! c’est moi... Turpin !...

Coqueluche se lève et passe au milieu.

LE MARQUIS, frappant également en dehors, à la porte de droite.

Florine ! c’est moi... Le marquis !

FLORINE, étouffant un éclat de rire.

Oh !... chut...

COQUELUCHE, d’une voix de stentor.

Madame est partie... Il n’y a plus personne !...

FLORINE, riant, bas.

Qu’est-ce qu’il dit ? Mais vous n’y pensez pas !...

COQUELUCHE, écoutant.

Si fait : ils dégringolent les escaliers !...

Riant.

Les entendez-vous ?

FLORINE.

Il m’amuse beaucoup.

MAZULIM, dont la tête reparaît au-dessus des deux autres.

Me forcer d’être témoin... Imbécile de Schahabaham !...

COQUELUCHE, s’asseyant près de Florine.

Ah !... ma foi...

L’embrassant brusquement.

Qu’est-ce qu’en a pas eu ?...

Le bras de Schahabaham sort de la loge grillée, et agite vivement la sonnette. La toile tombe rapidement.

 

 

PREMIER ENTRACTE

 

La grille de la loge de gauche s’abaisse et laisse voir Almaïde et Schahabaham.

ALMAÏDE, à Schahabaham qui sonne encore.

Ah çà ! qu’est-ce qu’il vous prend ! Pourquoi avez-vous sonné ?

SCHAHABAHAM.

Ah ! bien ! par exemple !... ça ne pouvait pas continuer longtemps comme ça. Vous n’avez pas entendu ?... Il a dit : Imbécile de Schahabaham !

ALMAÏDE.

C’est pour cela ?...

SCHAHABAHAM.

Parbleu !

ALMAÏDE.

J’ai cru que vous trouviez ça leste...

SCHAHABAHAM.

Moi ? Oh ! Dieu ! non... Au contraire, je trouve ça fade !...

ALMAÏDE.

Cependant la dernière scène, avec le paysan...

SCHAHABAHAM.

Eh bien ! quoi ? c’est une danseuse qui veut étudier l’agriculture.

ALMAÏDE.

Alors, je suis bien fâchée que vous ayez fait baisser le rideau...

SCHAHABAHAM.

Vous auriez voulu voir la suite ? Attendez...

Il sort et appelle.

Codada !...

À Almaïde.

Je vais le faire relever...

Il va à la loge de Codada et appelle.

Codada ! hé ! Codada ! Eh bien ! il dort ?...

Criant.

Codadaâââââ !...

La grille de droite s’abaisse brusquement.

CODADA, dans sa loge et se frottant les yeux.

Hein !... heu !... quoi ?

SCHAHABAHAM.

Je vous y prends à dormir !... vous ! l’auteur !... quel exemple vous donnez !...

CODADA.

Ça ne va pas... je suis mal en train...

SCHAHABAHAM.

Ah ! oui !... votre estomac !... Voulez-vous que je vous indique un remède excellent, moi ?

CODADA.

Vous me ferez plaisir !...

Il entre en scène.

SCHAHABAHAM.

C’est très simple... Vous prenez une carotte... grosse... à peu près comme... la grosseur n’y fait rien... vous la râpez fin, fin, fin !... Après, vous la mettez dans un bas de laine... noir... ou gris... la couleur n’y fait rien... Vous placez le tout sous votre oreiller et... voilà... C’est souverain... J’ai quatre de mes singes qui en sont morts !... mais il ne s’agit pas de cela... Voulez-vous avoir l’obligeance de faire relever le rideau pour Madame ?

CODADA.

Comment ?

SCHAHABAHAM.

Elle désire voir la fin... la scène de l’agriculture.

ALMAÏDE.

S’il vous plaît.

Elle entre en scène.

CODADA.

Impossible... Vous ne verriez plus rien... Mazulim n’est plus là... Pendant que nous causions, il a déjà passé dans trois ou quatre sophas... Il court le monde.

SCHAHABAHAM.

Ah ! je comprends... Il voyage pour l’article... Jeanne d’Arc ! Cherche, mon bonhomme, cherche...

CODADA.

Eh bien ! comment trouvez-vous mon récit !

SCHAHABAHAM.

Très gentil, très gentil... Je dirai même plus... c’est littéraire !

À part.

Il est malade, il ne faut pas lui faire de peine...

Haut.

Il y a surtout un moment... lorsque Chose... Comment rappelez-vous ?... le Rhume... le Croup ?...

ALMAÏDE.

La Coqueluche !...

SCHAHABAHAM.

Oui... quand il fait :

Aboyant.

Hou ! hou !... hou ! ah ! c’est très bien écrit !...

À Codada qui s’est rendormi tout debout.

Dites donc, Codada... Eh bien ! le voilà reparti...

Appelant.

Codadaââ !

CODADA, se réveillant.

Me voilà... c’est assommant d’entendre toujours crier : Codadaââ ! Eh bien ! qu’est-ce que vous me voulez ?

SCHAHABAHAM.

Voulez-vous nous faire l’amitié de garder nos places !... nous allons revenir.

CODADA.

Non... on ne peut pas sortir.

SCHAHABAHAM.

Comment, on ne peut pas ?... mais c’est très gênant, car... voilà la sultane qui a... soif !

ALMAÏDE.

Moi ?... du tout !...

SCHAHABAHAM, à Codada.

Et de mon côté, je ne serais pas fâché... de prendre l’air...

CODADA.

Impossible...

SCHAHABAHAM.

Eh bien ! je trouve ça stupide !

CODADA.

Quoi ?

SCHAHABAHAM.

Ce que je vais dire...

ALMAÏDE.

Alors, ne le dites pas...

SCHAHABAHAM.

Ordinairement, il y a des intervalles, des entr’actes... on peut se promener, faire des visites dans les loges... causer de la pièce...

Imitant les spectateurs.

– Hein ! qu’est-ce que vous en dites, vous ! – Heu ! heu !... c’est bien invraisemblable ! – Croyez-vous que ça prenne ? – Pouh !... Après ça... on ne peut pas savoir...

CODADA.

Justement... voilà ce que nous ne voulons pas...

SCHAHABAHAM.

Ah ! vous avez peur ?...

Au public.

Il a peur... Capon !...

CODADA.

Écoutez donc... la critique est aisée !...

SCHAHABAHAM.

Si elle est aisée... il faut lui faire payer sa place...

CODADA.

Chut !... Taisez-vous donc !...

SCHAHABAHAM.

Hein ?

CODADA, au public.

Ne faites pas attention, messieurs, c’est une vieille ganache de sultan, qui ne connaît pas les usages...

SCHAHABAHAM.

Est-ce que j’ai dit quelque chose d’incongru ?

CODADA.

Non, mais vous me compromettez... Il pourrait y avoir dans la salle un journaliste...

SCHAHABAHAM.

Un journaliste !... qu’est-ce que c’est que ça ?...

CODADA.

C’est un homme d’esprit... toujours gracieux, sobre, patient, dur à la fatigue...

SCHAHABAHAM.

Ah oui ! J’en avais dans mes États, des journalistes... autrefois !...

CODADA.

Eh bien ?

SCHAHABAHAM.

Eh bien ! je les ai tous fait pendre... couic !

CODADA.

Pourquoi ça ?

SCHAHABAHAM.

Voici l’histoire : Un jour, un d’eux s’avise d’imprimer, sans signer, que j’ai de faux mollets !... moi, qui suis jambé... la sultane est là pour le dire...

ALMAÏDE, avec pudeur.

Ernest !... on nous écoute...

SCHAHABAHAM.

Le fait étant matériellement controuvé, tous les journaux de mon Empire s’empressèrent naturellement de le reproduire... Alors, je me dis : Je vais les coller... Je convoque mon peuple et je lui montre mes jambes...

CODADA.

Ah ! c’est très ingénieux !...

SCHAHABAHAM.

Le lendemain, voici ce que je lus dans les papiers publics : « Nous nous étions trompés, Schahabaham n’a pas de faux mollets... »

CODADA.

À la bonne heure...

SCHAHABAHAM, continuant.

« Mais nous sommes en mesure de prouver que ce puissant monarque est affligé d’une jambe de bois. » Voilà les libertés de la presse... à mon égard... Mais, dites donc... commencez, ou je siffle.

CODADA.

Oh ! à Paris on ne siffle jamais... demandez plutôt...

SCHAHABAHAM.

Alors je m’en vais...

CODADA.

On va commencer, rentrez dans votre loge.

SCHAHABAHAM.

Ah !... Codada !... j’oubliais...

CODADA.

Quoi ?

SCHAHABAHAM.

Je voulais vous demander... votre ouvrage est-il en prose ou en vers ?

CODADA, avec humeur.

Ah ! vous m’ennuyez...

Il rentre dans sa loge et referme brusquement sa grille.

SCHAHABAHAM.

Très bien ! je suis fixé...

Au public.

Il est en vers !

Il rentre avec Almaïde et referme aussi la grille de sa loge. On frappe les trois coups. Musique à l’orchestre, jusqu’au lever du rideau.

 

 

ACTE II

 

Le théâtre représente un salon bourgeois très simple et sévèrement meublé. Porte de fond dans la boiserie. À droite et à gauche, deux portes dérobées qui ne sont pas apparentes. Sur le premier plan, et de chaque côté, autres portes qui conduisent à des chambres séparées. À gauche du public, un fauteuil bergère, assorti au reste du meuble. À droite, une console surmontée d’une petite glace gothique.

 

 

Scène première

 

LE MARQUIS, TURPIN, MADAME DUBOIS

 

MADAME DUBOIS.

C’est impossible, messieurs !

LE MARQUIS.

Je le veux !...

TURPIN.

Nous le voulons...

MADAME DUBOIS.

Mais...

LE MARQUIS, la main à sa poche.

Je paie d’avance.

Se tournant vers Turpin.

Votre bourse, Turpin !

TURPIN, la donnant.

Est-il généreux !...

LE MARQUIS, à Turpin

Vous en avez pris plusieurs ?... Je suis décidé à ne rien ménager...

MADAME DUBOIS, prenant la bourse.

Vous m’offririez des monceaux d’or...

LE MARQUIS, tendant la main à Turpin.

Une autre bourse, Turpin.

TURPIN, la donnant.

On a beau dire, il n’y a que les grands seigneurs pour jeter l’argent à pleines mains...

MADAME DUBOIS, la prenant encore.

Non, vous dis-je !... vous m’offensez... mettre un écriteau d’hôtel garni à cette maison !... que dirait M. le duc !...

LE MARQUIS, tirant une lettre de sa poche.

Au fait, j’aurais dû commencer... Lisez, ma chère madame Dubois !...

TURPIN, pendant que madame Dubois lit.

Nous sommes chez un duc ?...

LE MARQUIS, lui ôtant son chapeau et le jetant à terre.

Et pair !... saluez donc, vertuchou !

TURPIN, ramassant le chapeau.

C’est juste !

MADAME DUBOIS, qui a lu.

Monseigneur m’ordonne de vous obéir comme à lui-même... Ah !... C’est différent !

LE MARQUIS.

Allez, ma mie !... Et revenez prendre nos instructions !...

Madame Dubois sort.

 

 

Scène II

 

LE MARQUIS, TURPIN

 

TURPIN, se frottant les mains.

Bravo ! ça marche !

LE MARQUIS.

N’est-ce pas ?... Vous trouvez mon idée... ?

TURPIN.

Admirable ! qu’est-ce que vous voulez faire ?

LE MARQUIS.

Vous ne devinez pas ?

TURPIN.

Je ne devine jamais que ce que l’on me dit !

LE MARQUIS, à lui-même.

Ces hommes de finance !... Épais et lourds... comme un lingot !...

Haut.

Écoutez... nous avons été bernés par la chaste Minerve !...

TURPIN.

Une débutante !

LE MARQUIS.

Qui nous a traités en écoliers !

TURPIN.

Alors, rage, fureur...

LE MARQUIS.

Serment de nous venger...

TURPIN.

En séduisant toutes les femmes...

LE MARQUIS.

Toutes !... c’est peut-être beaucoup... pour deux hommes seuls !... Mais enfin, j’ai d’abord jeté mon dévolu sur la petite fleuriste de l’Opéra que j’avais entrevue dans la loge de la Sagesse !...

TURPIN.

Fanchette ?... une tronquette assez drôlette !...

LE MARQUIS.

Et d’une sauvagerie qui m’amuse !... Depuis huit jours que je la pourchasse, je n’ai encore obtenu qu’un...

TURPIN.

Baiser ?

LE MARQUIS.

Un soufflet !

TURPIN.

Moi, je me suis attaché à une jeune étrangère de distinction... que je crois Espagnole ou Polonaise...

LE MARQUIS.

Malepeste !...

TURPIN.

Je ne sais pas au juste... vu que j’ignore les deux langues, et qu’elle parle très bon français. Quand je lui ai offert mon amour...

LE MARQUIS.

Elle s’est fâchée ?...

TURPIN.

Non... Elle a éclaté de rire... en baragouinant des mots barbares... Visnou, Brama, Mazulipatan...

LE MARQUIS.

C’est une Bavaroise !... je reconnais l’idiome !

Haussant les épaules.

Petites façons qu’il faut mater... c’est pour cela que je me suis fait prêter cette maison par le duc de Fronsac.

TURPIN.

Ce logis est au duc de Fronsac ?...

LE MARQUIS.

Notre maître à tous, coquins de roués que nous sommes !...

Lui faisant tomber son chapeau avec sa canne.

Saluez donc, Turpin !

TURPIN, le ramassant.

C’est juste ! je l’oublie toujours...

Regardant autour de lui.

Pour un grand seigneur il a une maison bien modeste !...

LE MARQUIS, souriant.

En apparence... mais elle a des mérites cachés... comme les prudes !...

TURPIN.

Ah bah !

LE MARQUIS.

Air : Amis, dépouillons nos pommiers.

Sous ces lambris pauvres et nus,
Quand l’innocence arrive,
Au moyen de ressorts connus,
On la retient captive !
Tout... d’un coup de main
Se ferme soudain...
Comme une bonbonnière.
Pour prendre en nos lacs
Ces chers petits rats,
C’est une souricière !

TURPIN.

Une souricière... un peu grande...

LE MARQUIS.

Ornée de mille secrets... en pressant un bouton, les fenêtres disparaissent... les portes tournent comme des totons... Avec ça... et beaucoup d’or... le nerf de la guerre...

TURPIN, faisant sonner ses poches.

J’en ai du nerf...

LE MARQUIS.

Aussi, je vous ai amené en guise de caisse ambulante !...

 

 

Scène III

 

LE MARQUIS, TURPIN, MADAME DUBOIS, puis MAZULIM

 

MADAME DUBOIS.

Messieurs, l’écriteau est placé.

LE MARQUIS, d’un côté.

Très bien !...

À madame Dubois.

Avancez à l’ordre...

MADAME DUBOIS.

Je vous écoute...

TURPIN, de l’autre côté.

Moi aussi !...

MAZULIM, dont la tête paraît tout à coup à l’extrémité supérieure du fauteuil.

Moi aussi !...

TOUS, se regardant d’un air étonné.

Hein ?

LE MARQUIS.

Il y a de l’écho dans cette chambre... Je ne m’étais pas aperçu...

À madame Dubois.

Une jeune fille des plus intéressantes, qui cherche un logement retiré, va se présenter ici.

À Turpin.

Je lui ai fait donner cette adresse par un tiers.

TURPIN.

C’est adroit !

MAZULIM.

Très adroit...

Nouveau mouvement des autres personnages.

LE MARQUIS, à lui-même.

C’est particulier... je n’avais jamais remarqué...

TURPIN, à madame Dubois.

Je vais en faire autant pour ma belle étrangère... qui cherche aussi un petit appartement...

LE MARQUIS.

La mienne se nomme Fanchette...

MAZULIM, étonné.

Fanchette !...

Ils se regardent encore.

LE MARQUIS.

Drôle de maison...

À madame Dubois.

Vous leur louerez une chambre à chacune... à raison de six livres par mois...

MADAME DUBOIS.

Ça sera d’une invraisemblance !

LE MARQUIS, lui serrant le bras d’un côté.

Il le faut.

TURPIN, de même de l’autre côté.

Il le faut.

MADAME DUBOIS.

Aïe ! vous me cassez les bras !...

LE MARQUIS.

Turpin les paiera...

Riant à Turpin.

Turpin, payez les bras de madame Dubois, vingt-cinq louis...

Madame Dubois sort un instant par la porte secrète de droite.

TURPIN.

Ce serait un peu cher !... vu la qualité !

LE MARQUIS.

Maintenant, courons chez le joaillier de madame Dubarry.

TURPIN.

À quoi bon ?

LE MARQUIS.

Ne faut-il pas nous annoncer par quelques présents magnifiques ? je les choisirai, vous les paierez...

TURPIN, riant et lui donnant une petite tape caressante.

Enfant prodigue, va !

LE MARQUIS.

Et nous les enverrons par Coqueluche !

TURPIN.

Coqueluche !...

MAZULIM.

Mon cauchemar !...

LE MARQUIS, croyant que c’est Turpin.

Pourquoi votre cauchemar ?

TURPIN.

Ce n’est pas moi... c’est l’écho...

LE MARQUIS, étonné.

Ah !... un écho bien extraordinaire... on lui dit Coqueluche, il répond cauchemar.

TURPIN.

Il y en a comme cela !... mais pour une mission délicate, envoyer un garde-française gauche, maladroit...

LE MARQUIS.

Laissez donc !... il n’est plus reconnaissable depuis la soirée de l’Opéra... La marquise elle-même trouve qu’il a fait des progrès étonnants !

TURPIN.

Mais un uniforme effarouchera...

LE MARQUIS.

Du tout... Je lui ai fait prendre un habit à moi... le coquin a presque l’air de quelque chose...

TURPIN, entre ses dents.

Oui... de la doublure d’un marquis !

LE MARQUIS.

Allons faire nos emplettes...

MADAME DUBOIS, rentrant par la porte secrète à droite.

Si vous voulez prendre l’escalier dérobé.

LE MARQUIS, riant.

Oui... pour ne pas être vus de nos victimes !

TURPIN, riant.

Ah ! ah ! ah ! sommes-nous scélérats !

LE MARQUIS, riant aussi.

Sommes-nous vicieux !... mais si on ne gredinait pas un peu en amour...

TURPIN.

C’est ça, marquis... gredinons, gredinons !

TOUS DEUX, riant.

Ah ! ah ! ah !

MAZULIM, riant plus fort.

Oh ! oh ! oh !...

LE MARQUIS, près de sortir.

Toujours l’écho !., ah ! que le diable l’emporte !...

Ils sortent par l’escalier dérobé de droite, au second plan.

 

 

Scène IV

 

MAZULIM, dans le fauteuil, MADAME DUBOIS qui referme la porte secrète, puis FANCHETTE

 

MAZULIM, à part.

Oh ! les vieux sacripants ! et moi qui avais pris cette maison du Marais pour celle d’une dévote !...

MADAME DUBOIS, fermant la porte.

Comptez sur ma discrétion... Dès que ces dames arriveront...

Écoutant au fond.

Quelqu’un ? serait-ce déjà une de mes locataires !...

À Fanchette qui paraît au fond.

Entrez, mademoiselle... entrez...

FANCHETTE.

On m’a indiqué votre maison, madame...

MAZULIM, à part.

Fanchette !

FANCHETTE.

Comme très tranquille, très sûre...

MAZULIM, à part.

Oui, ça fait peur !...

FANCHETTE.

Vous avez des chambres à louer ?

MADAME DUBOIS, montrant la porte à droite, au premier plan.

Celle-ci d’abord... Si vous voulez la voir !...

FANCHETTE, la regardant de loin.

Quelle qu’elle soit elle me conviendra.

À elle-même.

Pourvu qu’elle me dérobe aux poursuites de ce vilain homme !...

MADAME DUBOIS.

Vous la trouverez peut-être un peu chère ! Six livres par mois.

FANCHETTE.

C’est bien ! Je l’arrête !... On m’apportera mes effets dans la journée.

MADAME DUBOIS.

À merveille... Je vous laisse... Vous êtes chez vous !...

Elle sort au fond.

 

 

Scène V

 

FANCHETTE, MAZULIM, dans le fauteuil

 

FANCHETTE.

Chez moi !... Ah !... que n’y suis-je encore ! au fond de mon village !... Au lieu de venir à Paris... à l’Opéra !... qui pouvait s’attendre ?... un établissement royal !...

MAZULIM, à part.

Et moral !

FANCHETTE.

Je n’y ai plus reparu !... mais ce vieux marquis ne s’est-il pas avisé de me faire la cour !... de se mettre à ma poursuite, avec ses petits yeux de chauve-souris !... Je me suis sauvée du magasin... Et j’espère bien qu’il a perdu mes traces !...

MAZULIM, à part.

Tiens ! tiens ! Est-ce qu’elle serait encore dans les conditions du programme ? Je m’y rattache à cette petite !...

FANCHETTE.

Ingrat Nicolas !... c’est ta faute pourtant. Si tu ne m’avais pas trompée,

S’attendrissant peu à peu.

j’aurais été si heureuse, et toi aussi... Tu aurais eu une petite femme bien gentille !...

Elle pleure.

MAZULIM, s’essuyant les yeux avec un mouchoir brodé d’or.

Pauvre enfant ! heureusement que Brama m’a laissé mon mouchoir.

FANCHETTE.

Une petite femme qui t’aimait comme son premier, comme son unique amour !

MAZULIM, avec une exclamation de joie.

Oh ! mais décidément voilà le phénix qui doit opérer ma délivrance.

FANCHETTE.

Mais après ton affreuse conduite, je ne pense plus à toi... je ne t’aime plus...

La main sur son cœur.

Oh !... je mens.

À mi-voix.

Je sens là que je l’aime encore !...

MAZULIM, s’essuyant les yeux.

Elle va me changer en fleuve... Je ruisselle !

FANCHETTE.

C’est ce vilain champagne !... Il n’avait plus la tête à lui... Et peut-être qu’aujourd’hui il se repent...

MAZULIM, à part.

Je t’en fiche...

FANCHETTE, s’approchant du miroir à droite.

Toutes ces danseuses qui me l’ont perdu...

MAZULIM, à part.

Abîmé...

FANCHETTE, se regardant dans le miroir.

...ne sont pas déjà si bien !

MAZULIM.

Oh ! non...

FANCHETTE, avec complaisance.

On peut être... aussi jolie qu’elles !... Et même mieux !...

MAZULIM.

Oh ! oui !...

FANCHETTE, tressaillant.

Tiens ! on dirait que ce miroir me répond !...

Au miroir.

C’est que tu es un ami, toi... Tu es franc... tu ne trompes jamais !...

Lui donnant un petit baiser en souriant.

Merci, mon cher consolateur !...

MAZULIM, à part.

C’est ça... je fais toujours les affaires des autres.

Air de Louisella (pas de deux de Stella).

FANCHETTE.

Dans ce miroir, je crois le voir
Toujours tendre et fidèle.
Dans ce miroir, je crois le voir,
Et mon cœur bat d’espoir !
Je pourrais pardonner, je crois,
Cette injure mortelle,
S’il criait : « Fanchette, c’est moi !...
« Je n’adore que toi ! »
Mais l’inconstance et le plaisir
L’entraînent, l’infidèle !...
Et quand il se met à courir...
Ce n’est que pour me fuir !
En vain, pour calmer mon chagrin,
Tout bas mon cœur l’appelle !
Comme un nuage du matin,
Il disparaît soudain !
Ah ! quel malheur lorsque l’amour
S’enfuit à tire-d’aile !
Ah ! quel malheur lorsque l’amour
S’envole sans retour !

Elle se dirige vers la porte à droite, au premier plan.

Aussi, c’est fini... Je ne le reverrai plus, je vais retourner dans le Perche...

Pleurant.

Où j’irai m’enterrer... où je serai bien malheureuse... où je mourrai vieille fille... C’est bien fait... ça lui apprendra !...

Elle rentre dans la chambre à droite, dont la porte se referme.

 

 

Scène VI

 

MAZULIM, seul

 

Pauvre petit agneau blanc !... Je veillerai sur ta vertu !...

Croisant les bras du fauteuil sur sa poitrine.

Ô Brama !... permettras-tu que la corruption de la dépravation...

S’arrêtant.

Tiens !... je prêche !... et j’ai quelque chose de mieux à faire que ça !... Il n’y a plus de femmes ici... Je puis lever le siège !... Prrritt !...

Musique. Le fauteuil disparaît et Mazulim se trouve à la place, en costume oriental de même couleur que le meuble, et son mouchoir à la main.

Ah !... je respire !... je me retrouve !...

Se touchant.

Voilà mon bras... Voilà mes jambes... Je ne suis pas fâché de renouer connaissance avec elles...

Il fait quelques pirouettes et se trouve en face de la porte de Fanchette.

Mais il ne s’agit pas de battre des entrechats... Il faut prévenir cette petite colombe que le vautour...

Se souriant.

Eh !... qui sait ?... Si on me donnait une heure de congé... je pourrais peut-être... Hum !...

Se donnant un petit soufflet.

Polisson de Mazulim !... Toujours le même !... Frappons à sa porte.

Il se sent entraîné malgré lui à reculons, et, dans ce mouvement, son mouchoir lui échappe et tombe à terre.

Hein ? Quoi ? Qui est-ce qui me tire comme ça ?... Quelle mauvaise charge !... Il y a donc des femmes par là ?... Et mon mouchoir !...

Il rentre sous terre, et le fauteuil reparaît à sa place au moment où Camélia entre par le fond.

 

 

Scène VII

 

MAZULIM, dans son fauteuil, CAMÉLIA, coquettement habillée, MADAME DUBOIS, qui ne paraît pas

 

MADAME DUBOIS, en dehors.

Oui, madame, la porte à droite... C’est la chambre dont je puis disposer...

CAMÉLIA, au fond.

Très bien ! Je la prends pour un pied-à-terre ! Être obligée de me réfugier dans les faubourgs !

MAZULIM, à part.

Ah ! ah ! c’est une réfugiée !

CAMÉLIA.

Pour me garantir des attaques de ce gros financier.

MAZULIM, à part.

Encore une vertu !... Il va m’en pleuvoir !... Je ne saurai plus qu’en faire...

CAMÉLIA, s’approchant de la console.

S’il n’était pas si laid, on aurait pu voir...

MAZULIM, à part, faisant la moue.

Ah ! ah ! vertu de troisième classe !

CAMÉLIA, ramassant le mouchoir de Mazulim.

Tiens ! qui est-ce qui perd ses mouchoirs ?

MAZULIM, à part.

C’est unique !... Je connais cette voix-là... Je n’ai jamais été en Pologne pourtant !...

CAMÉLIA, regardant les coins bordés en or.

Que vois-je ?... un croissant !... la marque de mon mari.

Elle s’est avancée.

MAZULIM, à part, la reconnaissant.

Camélia !... ma félonne d’épouse... Aussi, je sentais une odeur de pastille du sérail !...

CAMÉLIA, regardant toujours le mouchoir.

Après cela, il y a beaucoup de personnes qui ont la même marque...

MAZULIM, à part.

Ô Brama !... c’est horrible !... me mettre en présence de l’infidèle !...

CAMÉLIA, s’asseyant dans le fauteuil.

Reposons-nous un peu !

MAZULIM, à part.

La jeter dans mes bras !... sans que je puisse l’étrangler... lui arracher les yeux...

Il fait des contorsions.

CAMÉLIA, faisant la grimace et poussant un cri.

Ah !... comme ce meuble est dur !... le bois vous entre dans les côtes !...

Elle se lève et va s’asseoir sur un autre siège à côté.

MAZULIM, à part, fièrement.

C’est bien fait !... Je ne veux pas que tu me touches !...

CAMÉLIA, d’un air mélancolique en regardant le mouchoir.

Ce tissu léger m’a rappelé ce pauvre Mazulim !...

MAZULIM, touché, à part.

Est-ce qu’elle me regretterait !... Elle n’est peut-être qu’égarée... comme mon mouchoir...

CAMÉLIA.

Quel animal insupportable !...

MAZULIM, à part.

Ah ! bon !... Je disais aussi...

CAMÉLIA, comme si elle s’adressait à lui.

Oui, monsieur, c’est vous qui êtes la cause de toutes mes infortunes !...

MAZULIM.

Moi !...

CAMÉLIA.

Et de mes voyages de long cours...

MAZULIM, à part.

Celui-là est violent !...

CAMÉLIA.

Quand je rêvais un amour éternel, votre inconstance ne m’a-t-elle pas livrée aux poursuites de ce jeune marin qui était si pressant...

MAZULIM, à part.

Un marin !

CAMÉLIA.

Et ce petit abbé qui voulait me consoler...

MAZULIM, à part.

Un abbé !...

CAMÉLIA.

Oh !... je ne les ai pas écoutés, non plus que l’officier de mousquetaires...

MAZULIM, à part.

Un mousquetaire !...

CAMÉLIA.

Mais voilà pourtant à quoi vous m’avez exposée !

MAZULIM, suffoqué.

Parole d’honneur ! les bras me tomberaient si je pouvais les ramasser...

CAMÉLIA.

Air : S’il est un charmant gazon... (De Reber).

Je veux un amour pur, constant,
Et qui me réponde ;
Je cherche, hélas ! cet amant
Sur terre et sur l’onde,
Mais mon espoir est trompeur !...
Est-ce ma faute ou malheur,
Si, pour le trouver, mon cœur
Fait le tour du monde !

MAZULIM, à part.

Cela promet... Ah ! ce n’est pas elle qui me délivrera !...

COQUELUCHE, en dehors.

Comment ! personne pour m’annoncer !...

MAZULIM, à part, reconnaissant la voix.

Voilà le reste de nos écus !... Je vais avoir la Coqueluche pardessus le marché...

CAMÉLIA, regardant.

Quel est ce jeune et brillant seigneur ?

 

 

Scène VIII

 

MAZULIM, dans son fauteuil, CAMÉLIA, MADAME DUBOIS, COQUELUCHE, vêtu en gentilhomme élégant, une rose à la boutonnière

 

Sa démarche est vive, assurée et triomphante.

COQUELUCHE.

Air : Mais que de cris ont jeté les maris ! (Saint-Sylvestre).

Vive Paris !
Allons, saute marquis,
La plus fière
Veut me plaire !
Grâce aux habits
Du meilleur des maris,
J’ai séduit tout Paris !
J’étais un nigaud ;
Mais, d’un seul mot,
Prodige étrange !
Crac ! je change,
Et devient
Tout aussitôt un p’tit vaurien !
Un vaurien ! (bis) 
Vive Paris ! etc.

CAMÉLIA, l’admirant.

Quelle jolie voix !...

MAZULIM, à part.

Un organe d’estaminet !

COQUELUCHE, faisant une pirouette.

L’habit du colonel me va comme un gant ! je le garderai...

CAMÉLIA.

Charmante tournure !...

MAZULIM, à part.

Ça commence !...

COQUELUCHE, apercevant Camélia.

Ah !... sans doute la jolie Bavaroise !... N’oublions pas ma commission !... Pristi ! le vieux Turpin n’a pas ses yeux dans sa poche !

CAMÉLIA, à part.

Comme il me regarde !...

COQUELUCHE, haut et saluant en se donnant des airs.

Vaporeuse étrangère... vous trouverez peut-être étrange qu’un étranger...

CAMÉLIA.

Vous dites, monsieur !

COQUELUCHE, d’un ton prétentieux.

Je dis qu’on m’a commandé une patrouille dans les bosquets de Cythère, et que je demande à voir le chef du poste...

CAMÉLIA, à part.

Il n’y a que les jeunes seigneurs pour dire les choses si délicatement !...

COQUELUCHE, à part.

Je crois qu’elle est mordue !... Ma foi, le financier n’en saura rien... Je ne vois pas pourquoi je ne continuerais point mes platitudes.

CAMÉLIA, minaudant.

Vous logez dans cet hôtel ?

COQUELUCHE.

Non... je viens vous offrir...

Il tire un écrin de sa poche.

CAMÉLIA.

Quoi donc !...

COQUELUCHE.

Pouah !... de vilains diamants.

CAMÉLIA, regardant vivement.

Ils sont superbes !...

MAZULIM, à part.

Aïe ! aïe !...

CAMÉLIA, d’un air de pudeur.

Mais on n’accepte pas d’un inconnu... Votre nom, s’il vous plaît, monsieur !...

COQUELUCHE.

Hum ! le chevalier Coqueluche de la Coqueluchière !... et le vôtre ?...

CAMÉLIA.

Camélia !

COQUELUCHE.

Aussi joli que sa propriétaire...

Il offre l’écrin.

CAMÉLIA.

Air : Femmes, voulez-vous éprouver ?

Eh quoi ! me faire un tel présent,
Lorsque je vous connais à peine ?

COQUELUCHE.

De ce procédé malséant
Je suis incapable, ma reine !
Je n’eus jamais de diamants,
Et pour tous mes frais de parure...

Montrant la rose à sa boutonnière.

Mon bijoutier, c’est le printemps,

Montrant sa figure.

Et mon écrin, c’est la naturel.

CAMÉLIA, charmée.

Délicieux !... voilà l’amour véritable !... que j’avais rêvé...

MAZULIM, à part.

Fait-elle de vilains rêves !...

CAMÉLIA, à Coqueluche, montrant l’écrin.

Ainsi ce n’est pas vous ?

COQUELUCHE, s’oubliant.

Vous concevez qu’avec les onze sols que le Roi me donne par jour...

CAMÉLIA.

Hein ?

COQUELUCHE.

Non... une plaisanterie... je veux dire c’est le vieux Turpin qui vous envoie...

CAMÉLIA.

Le vieux Turpin !... ah ! quelle indignité ! je le repousse !... et cette simple fleur est mille fois préférable à mes yeux !...

Elle détache la rose, Coqueluche remet l’écrin dans sa poche.

MAZULIM, à part.

Eh bien ! elle lui prend sa rose !...

COQUELUCHE, transporté.

Oh ! dieux !... si j’osais vous demander... en échange...

CAMÉLIA.

Quoi donc ?

COQUELUCHE.

Ces fleurs qui se pâment à votre corsage !

CAMÉLIA, avec coquetterie.

Elles sont fanées !... n’importe... les voici.

Vivement et d’un air confus.

Mais après un pareil aveu... ne me regardez plus... laissez-moi cacher mon trouble à tous les yeux... et surtout, monsieur... ne me suivez pas !

Elle se sauve dans la chambre à gauche dont elle ferme la porte.

 

 

Scène IX

 

COQUELUCHE, MAZULIM, dans le fauteuil, puis FANCHETTE

 

MAZULIM, à part.

Sac à papier !... ça chauffe !...

COQUELUCHE, gaiement.

Ne me suivez pas !... ça veut dire : suivez-moi !... et je n’y manquerai pas !...

MAZULIM.

À ma barbe !... que je suis bête... Il n’y a plus de femmes... je puis vaquer à mes affaires...

Le fauteuil disparaît, et Mazulim, reprenant sa forme, s’élance vers la porte de Camélia.

COQUELUCHE, s’y dirigeant en se frottant les mains.

Je vais me glisser comme un chat !

MAZULIM, lui barrant le passage.

Où va Monsieur ? on ne passe pas !

COQUELUCHE, étonné.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

MAZULIM, avec force.

Ça est ici chez soi... ça a des droits sur Camélia... et ça te défend, soldat Coqueluche...

COQUELUCHE.

Tu sais mon nom, carême prenant ?...

MAZULIM.

Si je sais son nom ?... mais je connais toutes tes infamies, malheureux !... c’est donc pour ça que tu as quitté le Perche ?...

COQUELUCHE.

Il connaît mon pays !...

MAZULIM.

Les danseuses !... passe encore... c’est leur état... l’habilleuse... je ne dis pas... c’est la faute du muscat !... mais la femme de ton colonel...

COQUELUCHE.

La marquise !... chut ! chut donc !...

MAZULIM, avec horreur.

Il ne respecte pas même son drapeau !

COQUELUCHE.

Ah ! mais qui es-tu ? d’où viens-tu ? d’où sors-tu ?

MAZULIM.

Ça ne te regarde pas... je te défends de franchir cette porte !...

COQUELUCHE.

Tu me défends... ça me décide... Place...

MAZULIM, mettant l’épée à la main.

Prends garde à toi !...

COQUELUCHE, mettant l’épée à la main.

Je vais t’embrocher...

Musique. À ce moment, Fanchette paraît. Aussitôt Mazulim disparaît, et le fauteuil se retrouve à sa place.

FANCHETTE, sortant de sa chambre.

Quel bruit !... qu’y a-t-il donc ?

COQUELUCHE, l’épée haute, étonné de ne plus rien voir.

Eh bien ! qu’est-ce qu’il est devenu ?... il a eu peur !... il s’est sauvé, le lâche !...

Il cherche dans tous les coins.

FANCHETTE.

Que vois-je !... Nicolas !...

COQUELUCHE.

Fanchette !

FANCHETTE.

Sous ces beaux habits... et l’épée à la main !...

COQUELUCHE, la reconnaissant, à part.

Bigre ! ne nous démontons pas...

Haut et remettant son épée dans le fourreau.

J’allais massacrer un quidam qui voulait m’empêcher d’arriver jusqu’à vous !...

Il regarde de tous côtés.

FANCHETTE, avec joie et à part.

Ah ! il se repent !... je le disais bien !...

Haut.

Vous saviez que j’étais cachée ici ?...

COQUELUCHE, distrait et cherchant toujours.

Oui... pas mal... merci !... j’engraisse...

À part.

Où diable est-il passé ?

MAZULIM, dont la tête reparaît au-dessus du fauteuil, à part.

Présent !... je te repêcherai...

FANCHETTE.

Ainsi, vous êtes fâché de ce que vous avez fait !

COQUELUCHE, à part.

Non... pas trop...

FANCHETTE, à part.

Qu’est-ce qu’il a ?...

Haut.

Et vous m’aimez toujours ?...

COQUELUCHE, à part.

Tiens ! au fait, pourquoi pas ?... c’est encore la plus jolie.

Haut.

Si je t’aime, Fanchette, dans le désespoir de t’avoir perdue... j’allais me passer au fil de l’épée...

FANCHETTE, frémissant.

Oh ! Dieux !...

MAZULIM, à part.

Menteur !...

COQUELUCHE.

Encore sa voix !... Il est caché... là... près de nous !...

Il court d’un panneau à l’autre en frappant dessus.

FANCHETTE.

Qu’est-ce qu’il a donc ?...

 

 

Scène X

 

COQUELUCHE, MAZULIM, FANCHETTE, CAMÉLIA

 

CAMÉLIA, sortant de sa chambre sans être vue, et à part.

Le chevalier de la Coqueluchière ne m’a donc pas comprise ?

FANCHETTE, à Coqueluche.

À qui en avez-vous ?

CAMÉLIA, à part, voyant Fanchette.

Une femme près de lui !

COQUELUCHE, frappant toujours.

Je le repincerai, le brigand !...

FANCHETTE, voulant rentrer chez elle.

Il devient fou !... Je me sauve !

COQUELUCHE, pressant un ressort au fond.

Il y a une cachette !... Il est là... le misérable !... ah ! ce ressort !...

Musique ; au même instant le décor change et devient le boudoir le plus voluptueux, sans aucune issue apparente ; fleurs, lumières, peintures à la Boucher, meubles de soie. Le fauteuil gothique est devenu la bergère la plus riche. Les deux femmes sont arrêtées dans leur fuite.

TOUS TROIS.

Ah !...

COQUELUCHE, ébahi.

C’est de la sorcellerie !...

FANCHETTE.

Plus de portes !

COQUELUCHE.

Qui est-ce qui a fait ça ? qui est-ce qui nous a déménagés ?

FANCHETTE.

Mais c’est vous, monsieur... Ouvrez-moi... Je le veux !...

COQUELUCHE.

Le diable m’aplatisse si je sais... mais c’est égal... c’est très gentil... très coquet !... ces fleurs, ces dorures, ces amours qui voltigent... en négligé, très négligé !... Ah ! ah !... ma vue se trouble... je suis ivre !...

La prenant dans ses bras.

Fanchette ! Fanchette !...

CAMÉLIA, à part.

Qu’est-ce que j’entends là !

COQUELUCHE.

Ce baiser que tu m’avais promis, je le mérite, car je n’ai jamais aimé que toi !...

FANCHETTE, faiblement.

Bien vrai ?...

CAMÉLIA, se montrant.

Ah ! l’horreur ! après ce que vous venez de me dire !...

Elle le pince.

FANCHETTE.

Une autre femme !...

CAMÉLIA, à Coqueluche.

Perfide !

FANCHETTE.

Infidèle !...

Elle le pince.

COQUELUCHE, gaiement.

Deux contre moi ! ça ne m’effraie pas !...

Voulant embrasser Fanchette.

Ma petite Fanchette !

FANCHETTE, lui donnant un soufflet.

Ne m’approchez pas !

Elle remonte.

COQUELUCHE, de même à Camélia.

Belle dame !

CAMÉLIA, lui donnant un autre soufflet.

Monstre !

MAZULIM, applaudissant.

Touché !...

COQUELUCHE, se tenant les deux joues.

Pif ! paf !... carambolage !...

FANCHETTE, qui a couru au panneau.

Ce panneau... c’est là !...

Elle le pousse ; le décor primitif reparaît ainsi que le fauteuil en bois de chêne.

COQUELUCHE, stupéfait.

Encore !... ni vu ni connu !...

Air : Cachons bien mon dépit... (Bijoux).

ENSEMBLE.

Plus d’amour, de bonheur !
J’ai perdu } l’espérance !
J’ai repris }
Il vient    } par cette offense
Je viens }
{ De combler mon malheur !
{ Sauver mon honneur !

Les deux femmes rentrent chez elles et ferment leurs portes.

 

 

Scène XI

 

MAZULLM, COQUELUCHE, puis LE MARQUIS et TURPIN

 

COQUELUCHE.

Bon !... me voilà entre deux selles !...

Dès que les femmes sont rentrées, le fauteuil disparaît et Mazulim reprend sa première forme.

MAZULIM, sous son nez.

C’est bien fait !... c’est bien fait !...

COQUELUCHE, le voyant.

Ah ! te voilà encore !... réponds ?... Es-tu le diable ?

MAZULIM.

Non.

COQUELUCHE.

Tu en es bien sûr ?

MAZULIM.

Parbleu !

COQUELUCHE.

Alors, je vais te tuer !

MAZULIM.

Un duel ?

COQUELUCHE.

À mort !

MAZULIM.

Ça me va !...

Ils dégainent et croisent l e fer. Mettant son épée sous son bras.

Un instant... Je fais une réflexion !

COQUELUCHE, de même.

Quoi !...

MAZULIM.

Veux-tu renoncer à Camélio ?

COQUELUCHE.

Ma religion me le défend...

MAZULIM.

Et à Fanchette ?

COQUELUCHE.

Encore moins... Tu l’aimes ?

MAZULIM.

J’ai des vues sur elle.

COQUELUCHE.

Et tu oses me le dire, gredin ?... En garde !

MAZULIM.

En garde !...

COQUELUCHE.

Égorgeons-nous !...

MAZULIM.

Égorgeons-nous !...

Ils engagent le fer silencieusement, tandis que Turpin et le Marquis entrent furtivement par le fond.

LE MARQUIS, à Turpin.

Nos belles sont dans leurs chambres... venez... il ne faut pas qu’elles nous échappent !

TURPIN, bas.

Poussez la manivelle...

Musique. Le Marquis pousse le ressort. Le décor brillant reparaît ; en même temps le costume de Mazulim change à vue. Il est toujours en garde, l’épée à la main, mais son costume, couleur du fauteuil bois de chêne, a fait place à un autre exactement semblable à la bergère brillante.

COQUELUCHE, s’apercevant du changement de décor.

C’est la maison de Lucifer !

MAZULIM, l’épée à la main.

Ne flânons pas !...

COQUELUCHE, le voyant.

Un seigneur étranger !... Pardon, mon gentilhomme... qu’est-ce que vous demandez ?

MAZULIM.

Je demande à continuer...

TURPIN.

Un inconnu ici !...

LE MARQUIS.

Comment est-il entré ? Coqueluche ?...

COQUELUCHE.

Je vous prierai de me le dire, mon colonel... voilà une heure que je me trépigne avec Satan, qui paraît, disparaît comme aux ombres chinoises...

MAZULIM.

Eh bien ! finissons !

COQUELUCHE, le reconnaissant.

C’est lui !... Le rotomago s’est habillé en bergère... pour m’apitoyer !... Femmelette !... En garde !...

MAZULIM.

En garde !

TURPIN.

Messieurs !...

LE MARQUIS, criant.

Pas d’éclat ! au secours ! au secours !

COQUELUCHE.

Non. Il faut qu’il y passe !

MAZULIM.

Je veux le clouer sur la place !...

LE MARQUIS et TURPIN, retenant Coqueluche et appelant.

Madame Dubois !... Madame Dubois !...

Madame Dubois entre par la porte dérobée de droite. Aussitôt Mazulim disparaît. La bergère élégante reprend sa place.

 

 

Scène XII

 

COQUELUCHE, LE MARQUIS, TURPIN, MADAME DUBOIS

 

MADAME DUBOIS, accourant.

Eh ! messieurs, à qui en avez-vous ?

COQUELUCHE, se fendant à fond dans le vide.

Laissez-moi l’achever...

Voyant qu’il n’y est plus.

Là ! Qu’est-ce que je disais !... escamoté... partez, muscade.

LE MARQUIS, frétillant à droite et à gauche.

Où est-il ? où est-il ! le truand.

TURPIN.

Je l’ai vu !... là ! là !...

COQUELUCHE, montrant Madame Dubois.

C’est cette maudite sorcière qui l’a caché dans ses poches...

MADAME DUBOIS.

Moi !...

LE MARQUIS.

Qu’on la fouille...

MADAME DUBOIS.

Plaît-il ?

LE MARQUIS, criant.

Oui... c’est une horreur !...

TURPIN, de même.

Une infamie !...

COQUELUCHE.

Une polissonnerie !...

LE MARQUIS, à Madame Dubois.

Tu nous as trompés !...

TURPIN.

Volés !

COQUELUCHE.

Escroqués !

LE MARQUIS.

En laissant pénétrer un étranger.

MADAME DUBOIS.

Je puis vous jurer que personne...

TURPIN.

Alors la maison est endiablée !...

COQUELUCHE.

Minée !

Il remonte au fond.

LE MARQUIS, bas à Turpin.

Et le plus sûr est de ne pas y laisser nos donzelles.

TURPIN, bas.

Très bien vu !...

LE MARQUIS, bas à Madame Dubois.

Ma voiture de ce côté.

Montrant la droite.

Prévenez mes gens... vous savez !...

TURPIN, de même.

La mienne, de ce côté !

Il montre la gauche.

MADAME DUBOIS.

Soyez tranquilles... j’y cours et je reviens vous avertir...

Elle sort par la porte secrète de droite.

COQUELUCHE, à part.

Qu’est-ce qu’ils manigancent ?

LE MARQUIS.

Allons, à l’œuvre !...

TURPIN, près du panneau à gauche où était la porte.

Comment les rejoindre, ces pauvres colombes, il n’y a plus de porte !...

LE MARQUIS, bas à Turpin.

En tournant le petit bouton doré nous tournons aussi et nous sommes auprès d’elles.

Il va au panneau à droite, au premier plan.

TURPIN, allant au panneau de gauche.

Bravo ! je le tiens...

LE MARQUIS, à part.

J’enlève la petite !

TURPIN, haut.

J’enlève la Bavaroise !... une, deux !...

Musique. Les deux panneaux tournent sur eux-mêmes avec une partie du parquet. Le Marquis et Turpin sont entraînés chacun dans la chambre qu’il assiégeait, tandis que Fanchette et Camélia sont amenées en scène à leur place.

COQUELUCHE, voyant Camélia.

Que vois-je !... Bien joué... il me l’amène !

Coqueluche ne voit que le mouvement qui amène en scène Camélia.

 

 

Scène XIII

 

COQUELUCHE, CAMÉLIA, FANCHETTE, MAZULIM, dans la bergère

 

CAMÉLIA.

Ah ! mon Dieu ! où suis-je ?

COQUELUCHE, arrêtant Camélia qui veut l’éviter.

Reine des camélias !

FANCHETTE, à part.

Encore cette femme !

CAMÉLIA.

Vous osez, monsieur !... après votre indigne conduite !

COQUELUCHE, lui prenant la main.

Ah !... pour cette petite, tout à l’heure ?... je ne la connais pas... je ne l’ai jamais vue !...

FANCHETTE, à part.

Le monstre !... Il m’a tout à fait oubliée ! ah ! fuyons cette caverne !...

Elle aperçoit la porte secrète de droite que Madame Dubois  a laissée entrouverte et s’échappe en la fermant sur elle.

CAMÉLIA.

Je ne vous crois pas !... tous les hommes sont des trompeurs...

En soupirant, à elle-même.

Je ne le sais que trop !...

MAZULIM, à part.

Oh ! oui !...

COQUELUCHE, la retenant par la main.

Pas moi !

Très tendrement.

La peste m’étouffe... c’était une épreuve... je voulais voir si vous étiez jalouse !...

CAMÉLIA, faiblement.

Non, chevalier...

Air du Piège.

Non, laissez-moi, je dois vous fuir !...
Je pars, monsieur !

COQUELUCHE.

Non pas, ma belle !

MAZULIM.

Tout en disant : Je veux partir,
Elle reste, la péronnelle !

CAMÉLIA.

Près de vous je meurs de frayeur !

COQUELUCHE.

Enfant, ma vertu vous protège !

MAZULIM.

Ma femme va, pour mon malheur,
Prolonger mon état de siège !  (bis)

COQUELUCHE, avec chaleur.

Vous êtes ma prisonnière... et par la vertudieu... vous ne me quitterez qu’après avoir payé votre rançon !...

CAMÉLIA.

Ah ! mon Dieu !... mais il me fait peur... Que voulez-vous dire !...

MAZULIM, à part.

C’est atroce !... on n’a jamais placé un mari...

COQUELUCHE, la conduisant peu à peu et la faisant asseoir sur le fauteuil, en tirant l’écrin de sa poche.

Je ne réclame que le droit d’attacher moi-même à ce joli bras... à ce col de cygne !... un diamant... une misère... un bibus... que je vous destinais et que vous ne refuserez pas de la main... de l’amour...

Il attache le bracelet au bras de Camélia.

CAMÉLIA.

Chevalier !

COQUELUCHE, posant son chapeau sur le sommet du fauteuil.

Mon idole !...

Il l’embrasse.

MAZULIM, paraissant le chapeau de Coqueluche sur la tête.

Je suis coiffé !

Le bras de la sultane sort de la loge grillée et agite la sonnette. La toile tombe.

 

 

DEUXIÈME ENTRACTE

 

La grille de gauche s’abaisse

 

 

Scène unique

 

ALMAÏDE, SCHAHABAHAM, CODADA

 

SCHAHABAHAM, sortant de la loge, à Almaïde qui sonne encore.

Ah çà ! est-ce que vous perdez la tête ?

ALMAÏDE, sortant de la loge.

Laissez-moi !... je suis indignée, révoltée !... torturer ainsi ce pauvre Mazulim... un si beau jeune homme...

SCHAHABAHAM.

Moi, je considère ça comme une étude de mœurs...

ALMAÏDE.

Elle est jolie, votre étude de mœurs !

SCHAHABAHAM.

Tenez, vous n’êtes qu’une pimbêche, taisez-vous...

À part.

Voilà comme il faut parler aux femmes... turques !

À Almaïde.

Donnez-moi le bras, je veux me dégourdir un peu les jambes... preuve qu’elles ne sont pas de bois... Ah !

ALMAÏDE.

Ah !... on respire !...

SCHAHABAHAM, regardant la salle.

Tiens ! c’est très gentil ici !... une société charmante ! Almaïde, saluez ces dames... et ne regardez pas les messieurs...

S’approchant de la loge de Codada qui est restée fermée.

Codada ! Qu’est-ce qu’il fait donc là-dedans ?...

Il abaisse la grille, et l’on aperçoit Codada endormi.

Ah ! très bien !... Il s’est rendormi, quelle marmotte ! Après ça, il est malade, il a besoin de ménagements...

Il lui crie très fort dans l’oreille.

Codadaâââââââ !

CODADA, sortant de sa loge.

Que le diable vous emporte... Quand on veut réveiller quelqu’un, on le prévient.

SCHAHABAHAM.

Ah ! que c’est bête ! Est-ce qu’on peut dire à quelqu’un : Méfiez-vous... je vais vous réveiller ?

À Almaïde.

Almaïde, vous regardez les messieurs...

ALMAÏDE.

Moi ? je n’y pense pas !

SCHAHABAHAM.

Je ne vous perds pas de l’œil...

À Codada.

Mon ami, je voulais vous demander... Qu’est-ce que je voulais donc vous demander ?

CODADA.

C’était bien la peine de me réveiller.

SCHAHABAHAM.

Ah !... je voulais vous demander... une prise de tabac...

CODADA, avec humeur.

Je n’en ai plus.

SCHAHABAHAM.

Merci... je n’en voulais pas !... Codada... je suis intéressé au plus haut point par cette petite Fanchette... A-t-elle échappé au marquis ? Où est-elle maintenant ?

CODADA.

Est-ce que je sais ? je ne suis pas somnambule, moi !...

SCHAHABAHAM.

Somnambule ? attendez donc... mais je le suis peut-être, moi !...

CODADA.

Vous ?

SCHAHABAHAM.

Dame ! vous allez me dire ça... quand je suis couché, je dors, et quand je dors... je ne vois rien... mais je profère des sons étranges !... Rrou... rrou...

ALMAÏDE, à part.

Il ronfle comme un buffle.

SCHAHABAHAM.

Ça me fait penser que je pourrais bien être somnambule...

CODADA.

Il est facile de s’en assurer... Je vais vous magnétiser...

À part.

Pendant ce temps-là... il me laissera peut-être tranquille.

Haut.

Méfiez-vous... Je vais vous immerger de fluide, et en trois secondes vous dormirez...

SCHAHABAHAM.

Parbleu ! je suis curieux...

CODADA, prenant un pliant dans sa loge.

Mettez-vous là, ça ne sera pas long...

SCHAHABAHAM, s’asseyant.

Je verrai Coqueluche, Fanchette, etc. ?...

CODADA.

À discrétion !

SCHAHABAHAM.

Allez... immergez...

Codada commence quelques passes.

Un instant... pendant que je dormirai, Almaïde va regarder les messieurs.

ALMAÏDE.

Mais non, je vous le jure...

SCHAHABAHAM.

J’ai confiance...

Bas à Codada.

Ne la perdez pas de l’œil, hein... maintenant j’y suis... immergez !...

Codada commence ses passes magnétiques et bientôt Schahabaham éprouve des frissons nerveux, il bâille, se secoue et finit par s’endormir, en prononçant.

Ah !... hem ! hi... hi... vous me chatouillez... ah !...

CODADA.

Là... ça y est !...

ALMAÏDE.

Il dort !...

CODADA.

Comme une bûche...

ALMAÏDE.

Ah ! enfin !... je puis regarder à mon aise.

Elle promène ses regards dans la salle et sur l’orchestre.

CODADA.

Il n’a plus la moindre sensibilité !... Vous n’auriez pas un sabre ou une épingle !...

ALMAÏDE, tirant une longe épingle de sa coiffure.

Voici une épingle !...

CODADA, gaiement.

Je vais la lui enfoncer dans les chairs...

ALMAÏDE, souriant.

Ah !... ça sera drôle...

CODADA.

Regardez... hein... comme ça entre !...

Il enfonce l’épingle dans l’épaule de Schahabaham.

Sublime sultan, qu’est-ce que vous éprouvez ?

SCHAHABAHAM, avec volupté.

Un bien-être inexprimable !...

ALMAÏDE.

Est-ce que vous ne pourriez pas le laisser toujours dans cet état-là ?...

CODADA.

Oh !...

ALMAÏDE, s’appuyant sur l’épaule de Codada.

Je vous en prie, monsieur le génie... ne le réveillez jamais !...

CODADA, à part.

Est-elle câline !... c’est une belle créature... et ma foi, pendant que la lumière du soleil dort...

Il embrasse furtivement la sultane.

SCHAHABAHAM, rêvant.

J’éprouve de plus en plus un bien-être inexprimable...

CODADA.

J’ai envie de le consulter sur ma santé !... Pouvez-vous me donner une consultation ?

SCHAHABAHAM.

Approchez...

Il prend la main de Codada.

CODADA.

Voyez-vous quelque chose ?... dans le creux de l’estomac, ça me pince...

SCHAHABAHAM.

Je vois... oui... je vois très bien... c’est une fièvre de lait...

CODADA.

Hein ?

ALMAÏDE, à part.

Au fait, il n’est pas beau !...

SCHAHABAHAM, continuant.

Vous vous êtes levé trop tôt... il faut vous mettre autour du cou un collier de marrons d’Inde...

CODADA.

Qu’est-ce qu’il dit ?

SCHAHABAHAM.

Chut !... entendez-vous là-bas...

CODADA.

Quoi ?...

SCHAHABAHAM.

Une chaise de poste... sur la route de Caen !...

CODADA.

Je n’entends rien du tout...

SCHAHABAHAM.

Tiens !... c’est Camélia, la femme de Mazulim... elle s’est fait enlever par le financier.

CODADA.

Ah bah !...

ALMAÏDE.

Ça ne m’étonne pas !...

SCHAHABAHAM, continuant.

Chut !... Quelle poussière sur cette route !... Tiens ! une autre chaise de poste !... qui galope dans la même direction... C’est le marquis avec Fanchette... Ah bien ! En voilà un bon !

CODADA.

Un quoi ?...

SCHAHABAHAM.

Un soufflet !... Ah ! sapristi !... En voilà encore un... Ah ! ah ! ça se brouille... ça devient trouble... Ah ! je vois ma capitale maintenant... mon harem... Je vois mes neuf cents femmes qui...

Avec un grand cri.

Ah !... à la garde ! à la garde !

CODADA.

Sac à papier !... on va commencer... Il faut le réveiller...

ALMAÏDE.

Dépêchez-vous...

Codada lui souffle sur le front et dégage le fluide.

SCHAHABAHAM, se réveillant.

Tiens ! c’est moi !... j’ai pioncé... Ah ! c’est singulier !... je suis brisé... Vous m’avez mal réveillé... Je vois des raies jaunes... des raies vertes... des raies bleues... Est-ce que pendant mon sommeil, je serais devenu un Turc à raies ?...

ALMAÏDE et CODADA, poussant une exclamation prolongée.

Oh !...

SCHAHABAHAM.

Quoi donc !...

CODADA.

Un calembour !...

SCHAHABAHAM.

Moi ! j’ai fait un calembour ?... Est-il bon ?...

ALMAÏDE.

Non...

SCHAHABAHAM.

Alors, il est de l’auteur.

CODADA.

Maintenant, voyons la fin.

SCHAHABAHAM.

Non pas ! il y a une heure et demie que je suis là, j’ai besoin de prendre un peu de repos, et je suis sûr que ces messieurs et ces dames sont de mon avis...

Au public.

Ainsi, vous comprenez, nous avons dix bonnes minutes à nous, pour nous promener, prendre un sorbet, et je vais en profiter.

CODADA.

Et moi, je vais reprendre mon somme !

Schahabaham et Almaïde rentrent dans la loge de droite et Codada dans cette de gauche. Les grilles se relèvent. Ici l’on fait un entracte réel, à la suite duquel on frappe les trois coups, et l’orchestre joue l’introduction du troisième acte.

 

 

ACTE III

 

Le théâtre représente l’intérieur d’une cabane de berger. Porte au fond. Fenêtres à hauteur d’appui, à droite et à gauche, deuxième plan. Un four au troisième plan. À droite, au fond, quelques bottes de paille entassées ; une botte isolée, à gauche du public sur laquelle Jean Claude est assis.

 

 

Scène première

 

JEAN, puis COQUELUCHE

 

La scène est éclairée par une petite lampe accrochée au mur. Au lever du rideau, Jean Claude est assis sur sa botte de paille à gauche, et mange son pain.

JEAN.

C’est étonnant comme le pain ça épaissit l’homme... Je vas boire un coup de cidre.

Il boit à même sa bouteille, on frappe à la porte du fond.

Entrez !...

COQUELUCHE, entrant enveloppé dans son manteau, et marchant vivement pour se réchauffer.

Sapristi ! sapristi ! sapristi !... En voilà un polisson de climat ! Et une pluie !... La Normandie n’est pas un pays... c’est une douche... Les géographes trompent les voyageurs !

JEAN.

Qu’est-ce que vous demandez, bourgeois ?

COQUELUCHE.

Tiens ! un habitant !... un amphibie !... Écoute !... j’ai besoin de ta cabane pour cette nuit !

Il ôte son manteau.

JEAN, à part.

Un sergent !...

Haut.

À votre service, mon lieutenant.

COQUELUCHE.

Voici un louis d’or... paie-toi.

Jean se lève, examine la pièce et la met dans sa poche. Comme demandant sa monnaie.

Eh bien ?...

JEAN.

Je suis payé...

COQUELUCHE.

Tiens !... Et moi qui le prenais pour un imbécile !...

À Jean.

Je me reposerai peut-être un moment... Où est ton lit ?...

JEAN, riant niaisement.

Ah ! ah !... mon lit !...

Montrant la botte de paille sur laquelle il était assis.

Le v’là, mon capitaine.

COQUELUCHE.

Il paraît que ça te sert aussi de sopha !

JEAN.

Le canapé du pauvre... Bah ! on y rit tout de même !...

COQUELUCHE, à part.

On y roucoule ?...

JEAN, plaçant une botte à gauche.

La couverture est faite !

COQUELUCHE, se secouant.

Diable ! c’est comme une petite serre chaude chez toi !...

JEAN.

Je crois bien !...

Montrant le four.

J’ons allumé le four parce que demain le village cuit !...

COQUELUCHE.

Comment ?

JEAN.

Cuit son pain... On vient de le tambouriner... Bonsoir, mon général.

COQUELUCHE.

Bonsoir ! bonsoir !...

 

 

Scène II

 

COQUELUCHE, puis MAZULIM

 

COQUELUCHE.

S’il croit que je viens pour dormir... Voyons d’abord...

Il court à la fenêtre de gauche.

Bien encore !... Comme ça tombe !... Quand on me reprendra à soupirer dans le pays de Caux !... j’apporterai un parapluie !...

Quittant la fenêtre.

Ah ! le métier d’homme à bonnes fortunes n’est pas tout rose !... En partant pour son château de Normandie...

Il montre la fenêtre de gauche.

la marquise de Haute-Futaie m’a laissé un petit billet musqué :

Se le rappelant.

« Je vais bien m’ennuyer, là-bas, toute seule, mon pauvre Coqueluche, on sera charmé de vous revoir... À minuit, si une lumière paraît à la seconde fenêtre du premier pavillon... venez. »

Souriant.

Je crois même qu’elle a mis : « Viens ! »... Pauvre marquis !...

Regardant par la fenêtre de droite.

Eh mais ! que se passe-t-il au Cerf-Couronné ?... Une agitation... Les portes s’ouvrent, se ferment !...

Il continue à regarder, la tête de Mazulim paraît au travers de la botte sur laquelle était assis le berger.

MAZULIM, poussant un bâillement formidable.

Qui est-ce qui me réveille donc dans ma retraite ?

Reconnaissant Coqueluche.

Coqueluche !... mon ennemi personnel !...

On entend un bruit de carreaux cassés à l’extérieur, à droite.

COQUELUCHE, regardant toujours.

Patatras !...

MAZULIM.

On casse les vitres !...

 

 

Scène III

 

COQUELUCHE, MAZULIM, LE MARQUIS, JEAN

 

JEAN, entrant le premier, au fond.

Par ici, mon bon seigneur !... par ici !...

MAZULIM, à part.

Le marquis !... cet homme m’est pénible !...

Il disparaît.

LE MARQUIS, entrant vivement et ruisselant d’eau.

Vite ! éponge-moi, essuie-moi, bassine-moi, paysan !...

COQUELUCHE, à part.

Le marquis !... Bigre !... je le croyais en Flandre !

Il se cache dans l’embrasure d’une fenêtre.

JEAN, qui a pris une poignée de paille.

Je vas vous bouchonner... holà !... oh !

LE MARQUIS.

Allons donc ! imbécile !...

Tordant ses poches qui sont pleines d’eau.

S’il est possible !

JEAN.

Qué saloperie de temps !...

LE MARQUIS, à part.

J’ai l’air d’un porteur d’eau !

COQUELUCHE, à part.

Tombé dans sa marchandise !...

LE MARQUIS, haut.

Paysan, j’ai besoin de ta chambre pour une nuit !...

JEAN.

Elle est à vous, mon bon seigneur... moyennant un louis d’or...

LE MARQUIS.

Hein !

JEAN.

C’est un prix fait !...

LE MARQUIS.

Je ne marchande jamais...

Se retournant.

Turpin, donnez...

S’arrêtant.

Ah ! il n’y est pas...

À Jean.

Tiens, voilà ton louis, malotru !...

JEAN.

Oh ! ne vous gênez pas... les gros mots sont compris dans la location...

LE MARQUIS.

Alors, dresse-moi un lit, manant... goujat...

JEAN.

Allez !... allez !...

Apportant une botte de paille.

La couverture est faite !...

LE MARQUIS.

C’est bien !... Va-t’en, butor... animal... bélître !...

JEAN, à part.

Si j’avais su, je lui aurais demandé un supplément à celui-là... Je vais fermer la porte pour que vous ne soyez pas dérangés.

Il sort et ferme la porte.

 

 

Scène IV

 

COQUELUCHE, LE MARQUIS, MAZULIM

 

LE MARQUIS, grelottant.

Brrrr !... Trempé comme une soupe !...

COQUELUCHE, à part.

Cette arrivée subite... est-ce qu’il se douterait ?

LE MARQUIS.

Brrr... Et des vents coulis... Parbleu ! les fenêtres sont ouvertes !...

Il se retourne et aperçoit Coqueluche.

Tiens, Coqueluche !

COQUELUCHE, à part.

Pincé !...

LE MARQUIS.

Que diable fais-tu ici, sergent ?...

COQUELUCHE, cherchant.

Moi, colonel ?... je me cache !... je suis en fuite... ne dites rien !... Un duel malheureux !

LE MARQUIS.

Tu as tué ton homme... étourdi ?

COQUELUCHE.

Légèrement... ça ne sera rien !... Il ne s’en relèvera pas... Et vous ? je vous croyais à Berg-op-Zoom !

LE MARQUIS.

Ah ! bien, oui !... une aventure délicieuse !... Mon cher...

À mi-voix.

Je viens de cueillir... une forteresse....

COQUELUCHE.

À la nage ?

LE MARQUIS.

Le fait est que je ne ressemble pas mal à un canard...

COQUELUCHE, riant.

Dans l’exercice de ses fonctions...

Lui indiquant le four.

Approchez- vous du feu !

LE MARQUIS, courant près du feu.

Il y a du feu !... je suis sauvé !...

Causant tout en sautillant, se tournant et se brûlant.

Figure-toi !...

S’arrêtant.

Quel bête d’instrument pour se chauffer...

Mazulim reparaît. Continuant.

Une petite miniature nommée Fanchette !

COQUELUCHE.

Fanchette !...

MAZULIM, à part.

Ma Jeanne d’Arc !... ce n’est pas pour toi que le four chauffe !...

COQUELUCHE, un peu ému.

Oui... je crois me rappeler... mais une vertu !... Je mettrais ma main au feu.

LE MARQUIS, riant.

Ah ! ah ! sa main au feu !...

Se retournant brusquement.

Vive Dieu ! je brûle la mienne !... et mes manchettes !... Figure-toi... la friponne m’avait déjà échappé une fois de chez Fronsac !...

COQUELUCHE, riant.

En vous enfermant !...

LE MARQUIS.

Oui... Et moi, une femme qui m’échappe, ça m’asticote !... Alors...

Se retournant brusquement.

Allons, bon !... je me brûle les mollets à présent !...

COQUELUCHE, à lui-même.

Voulant faire croire qu’il en a...

MAZULIM, à part.

De vraies allumettes...

LE MARQUIS.

Alors, je lui ai tendu le plus délicieux petit guet-apens... et au signal donné...

COQUELUCHE, inquiet.

Eh bien ?

LE MARQUIS.

Je la tenais en chaise de poste... un paradis... à quatre roues et à quatre chevaux.

COQUELUCHE.

Allons donc !

MAZULIM, à part.

Pas possible !...

LE MARQUIS.

J’avoue que pendant le voyage, elle s’est défendue comme une lionne... qui a des petits...

COQUELUCHE, satisfait.

Ah !...

LE MARQUIS.

Sans comparaison !... mais moi, une femme qui se défend comme une lionne qui a des... ça m’asticote... ça me...

COQUELUCHE.

Enfin !...

LE MARQUIS.

Je veux risquer un baiser, je reçois deux soufflets ! J’étais de plus en plus asticoté, lorsque à vingt pas du Cerf-Couronné, brrroût, ce bêta de postillon nous verse... je me fais une bosse au front. La colombe m’échappe, disparaît... mais je crois la voir entrer dans l’hôtel, grimper l’escalier... je la suis à tâtons.

COQUELUCHE, à part.

Miséricorde !

LE MARQUIS.

On ferme une porte... numéro 9... je ne crains pas le neuf... Je dis : Elle est là... j’ouvre, je mets le verrou...

Souriant d’un air fat.

En effet, c’était elle... autant que l’obscurité m’a permis...

COQUELUCHE, avec anxiété.

Fanchette !... quoi !

MAZULIM, à part.

Oh ! chien !...

LE MARQUIS, se dandinant.

Mais fort radoucie... comme tu penses, et... elle est très gentille, cette petite ! en la quittant, je lui ai dérobé un gage de ma victoire. il faut que je te le montre.

COQUELUCHE.

C’est inutile !

LE MARQUIS.

Et je compte lui envoyer un joli cadeau... quand Turpin sera là !...

Il va à la fenêtre de droite.

COQUELUCHE, à part, avec un mouvement convulsif.

Oh ! je l’étranglerais ! elle aussi !...

MAZULIM, à part.

Me voilà plus empaillé que jamais. Je déménage...

Au public.

J’ai bien l’honneur de vous saluer...

Il disparaît.

LE MARQUIS, à la fenêtre de droite.

Ah çà ! je ne vois rien encore !

À Coqueluche.

Elle m’a pourtant promis de mettre une lumière à sa fenêtre... Petite folle !... Il me tarde de me trouver près de toi !...

COQUELUCHE, se promenant à grands pas.

Eh bien ! non !... C’est plus fort que moi ! ça me vexe, ça m’agace !... Fanchette !... Je l’ai trompée, c’est vrai... mais je ne croyais pas que de son côté...

Se jetant sur la botte de paille.

Je vais dormir et tâcher d’oublier...

LE MARQUIS, de l’autre côté se tâtant la figure.

Je me suis écorché le nez dans la bagarre... ça me cuit... ça me cuit...

MAZULIM, passant sa tête au-dessus de celle de Coqueluche.

C’est encore moi !... C’est très bien de déménager... mais il faut savoir où l’on va...

Au public.

Où couronne-t-on des rosières, s’il vous plaît ?... J’arrive de Nanterre, on n’en tient plus.

COQUELUCHE, se retournant avec impatience.

Pas moyen de fermer l’œil !...

Allongeant un coup de poing.

Oh !... je voudrais battre quelqu’un... Assommer quelque chose...

MAZULIM, le recevant.

Tu me boxes, toi ?... attends !

Il secoue vivement la botte, et fait rouler Coqueluche.

COQUELUCHE, se levant.

Quel bête de traversin !...

Il prend vivement la botte et la jette par la fenêtre.

Au diable !...

On entend un cri. Au marquis qui s’est étendu aussi sur une botte de paille.

Vous appelez, colonel ?

LE MARQUIS.

Moi ? je n’ai rien dit.

COQUELUCHE.

Il m’a semblé entendre...

LE MARQUIS.

Moi, non... rien du tout ! Je guette mon signal !

MAZULIM, paraissant dans la botte de paille du marquis et au-dessus de sa tête.

Il était temps !

LE MARQUIS, étendu et chantant d’une voix chevrotante.

« Mais, Madelon, qu’avez-vous donc ?... »

S’interrompant.

J’ai le nez qui me cuit horriblement !... Et puis, ça me picote dans toutes les directions !...

En s’allongeant, il donne un coup à Mazulim.

MAZULIM, à part.

Eh bien ! il me crève l’œil, celui-là !... Je vas te picoter, moi !...

Il prend une paille et lui chatouille la figure.

LE MARQUIS, frétillant.

Coquines de mouches ! toujours sur mon nez !...

Il se donne une grêle de soufflets.

Tiens ! tiens ! tiens !...

Mazulim lui pince l’oreille. Se levant.

Oh ! sacrebleu !... un rat !... il m’a mordu !... Cette paille en est pleine !... Au feu !...

Il prend la botte de paille et la jette dans le four qui flambe. On entend un second cri. À Coqueluche.

Hein ?... est-ce que tu es somnambule, Coqueluche ?...

COQUELUCHE.

Je n’ai pas parlé...

LE MARQUIS.

Il m’a semblé entendre...

COQUELUCHE.

Moi, non ! rien du tout !

MAZULIM, reparaissant dans une troisième botte de paille au fond.

Fichtre ! je l’ai échappé belle !... Je sens le roussi !...

COQUELUCHE, à la fenêtre de gauche.

Une lumière !... le signal de la marquise !

LE MARQUIS, à l’autre fenêtre.

La fenêtre de Fanchette qui s’illumine ! Ô amour !...

COQUELUCHE, à lui-même.

Je n’irai pas... je déteste toutes les femmes !... je ne veux plus en avoir une seule !...

Vivement.

Si... j’y vais pour me venger... de Fanchette, du marquis, de moi-même !...

Musique en sourdine, marche des Mousquetaires de la Reine.

LE MARQUIS, à la fenêtre de droite.

Elle m’attend !

COQUELUCHE, à mi-voix.

Oui, oui, pendant que tu es là... vieille cruche fêlée, je vais chez ta femme, entends-tu ?... tambour battant, musique en tête...

Il enjambe la fenêtre de gauche, et disparaît.

LE MARQUIS, s’apprêtant à descendre par la fenêtre de droite.

C’est charmant !... à deux pas de la marquise qui dort bien tranquille...

La musique continue. Au moment de descendre par sa fenêtre, le Marquis s’arrête.

J’y pense !... Dis donc, Coqueluche, si tu venais avec moi ? La nuit est noire en diable... Où est-il donc ?

Regardant par la fenêtre de gauche qui est restée ouverte.

Eh ! mais... ai-je la berlue ou la cocotte ?... Une lumière chez la marquise, à minuit passé ! elle n’a pas l’habitude de veiller... Ça me picote plus que jamais !... Si une lumière sert de signal, à gauche, elle pourrait bien servir de signal à droite. Est-ce que les marquis de Haute-Futaie seraient du bois... dont on fait !... Ventrebœuf ! j’en aurai le cœur net !... Fanchette attendra... Si c’est un galant, gare ses épaules !...

Chantant à demi-voix.

Air de la marche des Mousquetaires.

Descendons !... Silence et mystère,
Sachons bien cacher ma colère !
Que son feu seul ici m’éclaire
Et ne trahisse pas
Mes pas !...

Il disparaît par la fenêtre de gauche.

MAZULIM, se montrant au-dessus de la botte de paille du fond.

Tous ces tripotages me révoltent... je vais me jeter dans un couvent !... J’ai bien l’honneur de vous saluer...

Il fait des efforts inutiles pour sortir de sa botte. La porte s’ouvre, Fanchette paraît, conduite par Jean.

Eh bien ! impossible de sortir !... Encore une femme.

 

 

Scène V

 

MAZULIM, JEAN, FANCHETTE

 

JEAN, au fond.

Quoi qu’il y a pour vot’ service, ma jolie demoiselle ?...

MAZULIM, à part, sans reconnaître Fanchette.

Qu’est-ce que je disais ?... Un cotillon !

FANCHETTE, timidement.

Le temps est affreux... je suis accablée de fatigue... Monsieur le berger, accordez-moi l’hospitalité !

JEAN.

C’est que... ma cabane est retenue...

FANCHETTE.

Oh ! je me contenterai d’une botte de paille... dans un coin...

JEAN.

Une botte de paille ?... Mademoiselle connaît sans doute le cours de la paille !... c’est un article qui a beaucoup monté depuis hier... un louis d’or la botte !...

FANCHETTE.

Un louis !...

À part.

À moi qui n’ai pas un sou !...

Haut.

Il suffit... je vais continuer ma route...

MAZULIM, sans la voir.

Pauvre enfant !... si j’avais de la monnaie...

Tout à coup.

Tiens ! j’en ai...

Il jette une pièce d’or.

JEAN, à part.

Ah ! bah !... faut être humain... je vais lui faire crédit...

Ramassant la pièce d’or.

Une pièce d’or !... qui tombe de sa poche !... Écoutez donc, mam’zelle...

FANCHETTE.

Quoi donc ?...

JEAN.

Parce que c’est vous...

À part.

C’est drôle !... comme les femmes aiment à marchander !

Haut.

Restez, mam’zelle, restez...

FANCHETTE.

Quoi ! vous consentiriez ?...

JEAN, lui apportant une botte de paille qu’il pose au milieu du théâtre.

Et pour vous prouver qu’on n’est pas de pierre... v’là une botte de paille toute fraîche...

À part.

Si elle aime la société... j’ai là deux jeunes seigneurs...

Cherchant autour de lui.

Où sont donc mes deux locataires ? Comment ! ils sont partis ?... ils ont emporté leur lit ?... Ah ! ça n’est pas bien !... Bonsoir, mam’zelle...

FANCHETTE.

Bonne nuit, monsieur le berger...

JEAN, à part.

C’est étonnant comme ma cahute devient à la mode !... Je vas y mettre une enseigne !...

Il sort.

 

 

Scène VI

 

FANCHETTE, MAZULIM, caché

 

FANCHETTE, seule, et tournant le dos à Mazulim.

Oh ! oui... dès que le soleil paraîtra, je fuirai ce pays maudit... sans regarder derrière moi... Je m’en retournerai chez nous, seule, à pied...

MAZULIM, à part.

C’est le carrosse de la vertu... et...

Reconnaissant Fanchette.

Fanchette !... Je suis volé !... ah ! si je l’avais su... Voilà de l’argent bien placé !...

FANCHETTE, arrangeant sa botte de paille.

Si je n’avais jamais quitté le Perche, je serais maintenant une bonne petite fermière, bien réjouie, bien contente, entourée d’enfants...

MAZULIM, à part.

Ce n’est pas la peine d’aller dans le Perche pour ça... petite malheureuse !

FANCHETTE, soupirant.

Ah ! Nicolas ! Nicolas ! c’est toi qui m’as perdue ! Je te croyais sincère... Je t’aimais de si bonne amitié !...

Elle souffle la lampe, se jette sur la botte de paille.

Air : Quand aura sonné cette heure cruelle ! (Bijoux)

Temps heureux et doux que mon cœur déplore,
Votre souvenir est donc effacé !
Ah ! qu’en rêve au moins je retrouve encore
Mon premier amour, mon bonheur passé !...

Elle s’endort pendant que la musique continue pianissimo, en murmurant à mi-voix.

Mon premier amour, mon bonheur passé !...

 

 

Scène VII

 

FANCHETTE, MAZULIM, puis COQUELUCHE

 

MAZULIM, paraissant au-dessus de la botte qui sert d’oreiller à Fanchette.

Si on ne dirait pas le sommeil de l’innocence ! Gascon de sommeil, va !...

COQUELUCHE, rentrant brusquement par la fenêtre de gauche.

Sauve qui peut ! cet imbécile de marquis qui tombe chez sa femme comme une chouette dans un colombier !...

MAZULIM, à part.

Coqueluche !... et Fanchette ! Je garde ma stalle...

COQUELUCHE, allant à tâtons.

On ne se conduit pas comme ça... un mari bien éduqué, que diable !... on sonne !... on se mouche !... Je n’ai eu que le temps de m’échapper par l’escalier dérobé... Ah ! c’est fini !... je donne ma démission... Des grandes dames, des aventures, des rendez-vous... je n’en mange plus...

MAZULIM, à part.

Je crois bien, Gargantua...

COQUELUCHE, cherchant à tâtons.

Je veux dormir... Il faut que je trouve un lit...

Il prend une botte de paille au fond.

Fanchette !... Fanchette !...

Il jette la botte à une petite distance de cette de Fanchette, avec colère.

Encore ce nom !...

Il donne un coup de pied à la botte, ce qui la rapproche de celle de Fanchette ; il s’assied.

Je croyais l’avoir mis à la porte de mon cœur...

Avec un soupir.

Ah ! c’est que cette porte-là joint si mal...

MAZULIM, à part.

Mets-y des bourrelets !... frileux !...

COQUELUCHE, s’étendant sur sa botte de paille.

Dormons, si c’est possible !...

La tête de Coqueluche touche presque à celle de Fanchette. L’orchestre joue en sourdine le motif de l’air suivant.

Je vais avoir le sommeil agité... si je me mets sur le côté droit !...

Il se tourne du côté de Fanchette.

On rêve qu’on est brèche-dent... ou qu’on roule dans un puits.

Il s’endort.

MAZULIM.

Il s’endort... Je ne sais pas pourquoi je garde ma stalle... Je n’ai rien à attendre d’eux...

COQUELUCHE, rêvant.

Ah ! me v’là chez nous... dans la grande prairie...

FANCHETTE, rêvant.

Ah ! on est en train de faire les foins !

COQUELUCHE, rêvant.

Quel beau soleil !

FANCHETTE, rêvant.

Quel ciel bleu !

MAZULIM, à part.

Où vont-ils chercher un ciel bleu ?

COQUELUCHE, rêvant.

Fanchette !... sur la meule !... Je vas t’attraper !

FANCHETTE, rêvant.

Finissez, Nicolas... Vous me ferez tomber.

COQUELUCHE, rêvant.

C’est ça... des farces !... Hou ! hou ! hou !

FANCHETTE, rêvant.

Mais lâchez donc ma main !...

MAZULIM, à part.

Veux-tu lâcher sa main, polisson !

Dans un mouvement et tout en dormant, la main de Fanchette se trouve dans celle de Coqueluche. Ils restent un moment immobiles.

Air : Tic, toc ! (Charbonnière).

COQUELUCHE, rêvant.

Tic tac ! tic tac ! mon cœur bat et s’agite !

FANCHETTE, rêvant.

Tic tac ! tic tac ! mon cœur tremble et palpite !

COQUELUCHE, de même.

Fanchette ! allons, viens, prends mon bras !

FANCHETTE.

Non, non, ne suivez point mes pas !

ENSEMBLE.

Sous l’orme allons causer tout bas !
Laissez-moi, monsieur Nicolas !

FANCHETTE, rêvant.

V’là la mess’ qui commence !

COQUELUCHE, rêvant.

Viens plutôt à la danse !

FANCHETTE, de même.

Monsieur l’ curé grond’ra !

COQUELUCHE, de même.

Non, il nous pardonn’ra !
Car si tu veux, Fanchett’ dès demain le bedeau
Sonn’ra pour notr’ mariage un servic’ bien plus beau !

ENSEMBLE.

Un seul baiser, et je cours chez l’bedeau !
À ce prix-là n’courez pas chez l’ bedeau !

COQUELUCHE, rêvant.

Je l’aurai !

FANCHETTE, rêvant.

Je vais me fâcher.

Ils se réveillent tous deux en sursaut.

COQUELUCHE.

Hein ? quoi ?

FANCHETTE.

Où suis-je ? Qui est là ?

COQUELUCHE, reconnaissant sa voix.

Fanchette !...

Il se relève sur son séant.

FANCHETTE, de même.

Nicolas !... Comment, monsieur, vous vous permettez d’entrer dans ma chambre ?...

COQUELUCHE.

Du tout !... C’est vous qui êtes venue dans la mienne !

FANCHETTE.

Je l’ai retenue !

COQUELUCHE.

Je l’ai payée !

FANCHETTE.

C’est différent !... Je ne veux pas vous gêner...

Voulant se lever.

Je m’en vais !...

COQUELUCHE.

Où ça ?

FANCHETTE.

Dans le Perche.

COQUELUCHE, brusquement et la retenant par le bras.

Au milieu de la nuit ! par le temps qu’il fait... pour vous perdre, vous morfondre !

Il la fait asseoir.

FANCHETTE.

Mais...

COQUELUCHE.

Je ne vous suis plus de rien !... Je ne vous aime plus !... oh ! ça, vous m’avez guéri de cette maladie-là !... Mais je ne veux pas que vous vous cassiez le cou !...

FANCHETTE.

Mais...

COQUELUCHE, toujours brusque.

Oh ! soyez tranquille... je ne vous regarderai seulement pas... Je vous tourne le dos... je penserai à autre chose...

FANCHETTE, se tournant aussi.

Je vous remercie !...

COQUELUCHE.

Nous pourrons songer chacun à nos amours.

FANCHETTE, piquée.

Vous avez de quoi choisir...

COQUELUCHE.

Mais oui, mais oui... Et des minois assez coquets... Je ne vais pas prendre des vieux fonds de boutique, qui craquent partout... comme votre mal bâti de marquis...

FANCHETTE, se récriant.

Mon marquis !... Qu’appelez-vous mon marquis ?... Il m’a enlevée... mais je me suis échappée à temps...

COQUELUCHE, secouant la tête.

À temps !... à temps !...

MAZULIM, à part.

Diable ! qu’est-ce qu’elle appelle donc trop tard ?

Il disparaît.

COQUELUCHE, pleurant peu à peu.

Après tout, on est libre !... Si vous croyez que ça me fait de la peine !... Ah ben !... au contraire... Tenez... j’en ris !... Qu’est-ce que ça me fait ?...

Se levant avec explosion.

Eh bien ! si.... ça me fait... ça me donne des rages à tout casser autour de moi...

Il prend la botte de paille, la brandit sur Fanchette effrayée, qui se lève ; puis il la jette au dehors, à gauche. Avec un peu d’attendrissement.

Oh ! Fanchette ! n’ayez pas peur, je ne vous battrai pas... Je suis un gueux, un misérable, qui me suis conduit comme un chenapan avec vous... Mais c’est égal... À chaque nouvelle sottise, je me disais : Elle me passera encore celle-là... Elle est si bonne, si pure... Elle me pardonnera !... car il n’y a que ceux qui n’ont rien à se reprocher qui peuvent pardonner aux autres !...

FANCHETTE, avec douceur.

Vous croyez, Nicolas ?...

Lui tendant la main.

Eh bien ! je vous pardonne !...

COQUELUCHE, étourdi.

Comment !... Mille noms d’un chien !... Vous me pardonnez !... Mais alors le marquis en a donc menti ?...

FANCHETTE.

Qu’est-ce qu’il a pu dire...

COQUELUCHE, avec larmes.

Des mensonges !... des infamies !... Prouve-moi que c’est faux... ou plutôt non... ne me dis rien !... Cette main qui ne tremble pas dans la mienne, ces yeux qui ne se baissent pas devant les miens !... Est-ce qu’il me faut d’autres preuves ?... Je veux te croire... sans que tu prononces un mot... c’est si bon de croire... Et le soupçon fait tant de mal... Oh ! le soupçon, Fanchette !... c’est comme une écharde qui vous entre dans le doigt... On n’y prend pas garde d’abord... on dit : C’est rien... Et puis ça gonfle !... ça donne la fièvre !... et on passe sa vie à dire :

Secouant sa main.

Mâtin ! mâtin !...

Gaiement.

C’est fini... L’écharde est partie... Je ris, je pleure, je danse... je suis heureux !...

FANCHETTE, avec transport.

Ah ! c’est que tu m’aimes encore !...

COQUELUCHE.

Si je t’aime ! mais je n’ai jamais cessé... C’étaient des éclipses de soleil... Il n’en est que plus beau après... Tiens ! partons pour le Perche tous les deux, bras dessus, bras dessous ; allons trouver notre brave curé !...

En marchant vers le fond, il se retrouve près de la paille, et Fanchette aussi.

FANCHETTE.

Quoi ! Nicolas !... Il serait possible !...

COQUELUCHE, à ses genoux et mettant la main de Fanchette sur son cœur.

Même Air.

Tic tac ! tic tac ! vois... il bat d’espérance !

FANCHETTE, de même.

Tic tac ! tic tac ! le mien tremble et s’élance !

COQUELUCHE.

Au diable tout soupçon jaloux !

FANCHETTE.

Quoi ! tu deviendrais mon époux ?

COQUELUCHE.

Je te le demande à genoux !
Et désormais, plus sage,
Je ne veux rien pour gage...

FANCHETTE, avec amour.

Eh bien ! moi, ce baiser
Que j’ai dû refuser,
Que tu voulais ravir, je le donne aujourd’hui
Au seul homme que j’aim’... mon amant, mon mari !

COQUELUCHE, achevant l’air.

Premier baiser !... qu’il soit pour ton mari !

TOUS DEUX.

Premier baiser !... qu’il soit pour { mon mari !
                                                    { ton

Elle lui prend la tête et l’embrasse tendrement... Coup de tonnerre... La botte de paille disparaît sous terre. Mazulim reparaît avec son costume du prologue.

MAZULIM.

Libre ! je suis libre !...

COQUELUCHE et FANCHETTE, poussant un cri de frayeur.

Ah !

Ils se sauvent. Au même instant, le décor change, et Mazulim se trouve au milieu des jardins du sérail, où sont groupés les femmes, les esclaves, les gardes, etc.

 

 

ÉPILOGUE

 

 

Scène unique

 

MAZULIM, LES ODALISQUES, LES GARDES, puis SCHAHABAHAM, ALMAÏDE et CODADA

 

CHŒUR GÉNÉRAL.

Air du Prophète.

Gloire à Brama, gloire à Visnou !
Qui rend enfin au peuple indou...

SCHAHABAHAM, s’élançant vivement hors de sa loge, et interrompant le chœur après ces deux vers.

Arrêtez ! arrêtez !... ça ne peut pas finir comme ça !... Codada !...

MAZULIM.

Tiens ! la lumière du soleil !

SCHAHABAHAM, le repoussant.

Tu m’embêtes !... Codada !... ça ne peut pas finir comme ça !... c’est bête comme un chou !

ALMAÏDE, qui a suivi Schahabaham.

Ça n’a ni queue ni tête !

CODADA, sortant de sa loge.

Comment ! n’êtes-vous pas contents ?

SCHAHABAHAM.

Brama est une vieille cruche !...

ALMAÏDE.

Fêlée...

MAZULIM.

Une huître, une cloyère d’huîtres !...

CODADA.

Mais qu’est-ce qu’il a donc fait ?

SCHAHABAHAM.

Comment ! il démaillote Mazulim contre toutes les règles du programme !

MAZULIM.

Je ne réclame pas !

SCHAHABAHAM.

Mais, moi je réclame, car enfin, cette petite Fanchette... l’hôtel du Cerf-Couronné... le numéro 9 ! j’ai parfaitement entendu ce vieux singe de marquis dire qu’il avait dans sa poche un gage de son amour !... Ce gage, qu’est-ce que c’est ?

CODADA.

Est-ce que je sais !...

SCHAHABAHAM, l’imitant.

Est-ce que je sais !... Ce génie est idiot !

CODADA.

Mais, pour te satisfaire, j’ordonne que ce gage soit à l’instant dans ta poche !... Regarde !...

SCHAHABAHAM.

Je n’ai que ma tabatière... Ah ! si !...

Tirant un mouchoir.

Un mouchoir brodé en or !... avec une marque !... un croissant !...

MAZULIM, le saisissant.

Ciel ! le mien !... Celui que Camélia... C’était ma femme qui était dans le 9 !...

Furieux.

Oh !...

Se calmant tout à coup.

Ah bah !... ça ne m’apprend rien de nouveau !

SCHAHABAHAM, riant aux éclats.

Ah ! ah ! ah ! j’y suis !... je tiens le fil !...

S’embrouillant.

Il est évident que Coqueluche et la marquise... non... c’est-à-dire que Camélia... enlevée par le financier... qui l’avait plantée là... s’y trouvait... quand le marquis... ah ! je suis heureux !... je l’ai deviné tout seul...

MAZULIM.

Étoile du firmament !...

SCHAHABAHAM.

Avance, Mazulim...

Mazulim s’approche de lui et lui marche sur le pied.

Tu as eu bien des jours de souffrance... je te pardonne, baise-moi... et maintenant, comme gage de ta rentrée en grâce... embrasse la sultane...

Mazulim embrasse.

Ah ! je suis heureux !

ALMAÏDE, la main sur son cœur.

Ah !

MAZULIM, de même.

Ah !

SCHAHABAHAM.

Ah ! je suis bien heureux !... Mon ami, veux-tu manger ma soupe, sans cérémonie ?... J’ai une épaule de mouton...

MAZULIM, regardant la sultane et avec sentiment.

L’épaule me décide.

CHŒUR.

Air du Prophète.

Gloire à Brama, gloire à Visnou !
Qui rend enfin au peuple indou
Et son sultan, et Codada !...
Gloire à Visnou ! gloire à Brama !

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