La Lacrymanie (Michel de CUBIÈRES-PALMÉZEAUX)

Comédie en trois actes et en vers.

Imprimée en 1775.

 

Personnages

 

LISIMON, Lacrymane, beau-frère d’Alcipe

ÉMILIE, fille de Lisimon

CLITANDRE, amant d’Émilie

ALCIPE, beau-frère de Lisimon, oncle de l’Éthérée

L’ÉTHÉREE, neveu d’Alcipe, ou le Damis de la Métromanie

PASQUIN, valet de l’Éthérée

LISETTE, suivante d’Émilie

 

La Scène est chez Monsieur Lisimon, ou, si l’on veut, chez M. de Francaleu de la Métromanie.

 

 

ACTE I

 

 

Scène première

 

ALCIPE

 

M’y voilà résolu, je quitte enfin Paris,

Et fasse qui voudra la guerre aux beaux Esprits :

Je renonce à jamais à ce métier funeste,

Il aurait de mes jours empoisonné le reste ;

Et pour faire le bien, me ferai-je haïr ?

Mais, ne critiquer plus, c’est m’ôter tout plaisir ;

Plaisir d’autant plus doux, qu’aux vapeurs de ma bile

Je ne mêle jamais une humeur indocile

Que contre un sot écrit, si j’use de rigueur,

Je sais en critiquant respecter un Auteur ;

Et cependant ici, soit raison, soit caprice,

Puis-je en nommer un seul qui m’ait rendu justice ?

Non sans doute, et bien loin de me justifier,

Contre moi Lisimon est toujours le premier ;

Des beaux Esprits du jour adoptant la démence,

Il a plus loin qu’eux tous poussé l’extravagance.

Des Drames larmoyants devenu protecteur,

Il prétend de cet art atteindre la hauteur ;

Un neveu que je hais pour son air hypocrite,

Se plaît à l’encenser comme homme de mérite,

Et lui fermant les yeux sur ses nombreux travers

Lui dit qu’il peut en sage instruire l’univers ;

Tandis que celui même auquel il se confie,

Sans doute rit tout bas de tant de bonhomie.

 

 

Scène II

 

LISIMON, ALCIPE

 

LISIMON.

En croirai-je, mon frère, un avis peu certain...

Qui peut vous inspirer un semblable dessein ?

Étant si bons amis, nous quitter de la sorte ?

ALCIPE.

Pour en user ainsi j’ai mes raisons.

LISIMON.

N’importe ;

Pourquoi de ce départ ne pas nous avertir,

Chacun dans ce logis se faisait un plaisir,

Par un tribut d’encens et de reconnaissance,

D’adoucir dans mon cœur l’ennui de votre absence.

ALCIPE.

Eh ! comment, s’il vous plaît, pourriez-vous ?...

LISIMON, après avoir rêvé.

En prenant

Nos adieux pour sujet d’un Drame larmoyant.

ALCIPE.

Quoi ! tout de bon.

LISIMON.

Sans doute.

ALCIPE.

À sottise pareille

Que dirait tout Paris ?

LISIMON.

On s’écrirait, merveille.

ALCIPE.

Et l’on applaudirait ?

LISIMON.

À tout rompre.

ALCIPE.

Ah ! grands Dieux !

Quel esprit de vertige habite donc ces lieux !

Mais ne craignez-vous plus le sifflet du parterre ?

LISIMON.

On sifflerait plutôt les pièces de Molière ;

Convenez entre nous que son trop de gaieté

Dégénère parfois en inutilité.

ALCIPE.

Vous le haïssez donc ?

LISIMON.

Non, ma juste critique

Ne hait que sa gaieté trop peu philosophique,

Et s’il a pu jadis sur Monsieur Trissotin,

Aux yeux de tout Paris distiller son venin,

Il aurait respecté, dans sa rage d’écrire,

Ces sages écrivains que tout Paris admire ;

Et sans doute avec eux étonnant l’univers,

Il eût mieux employé sa morale et ses vers.

ALCIPE.

Vous le connaissez mal, et jamais dans la France

Il n’eût vu de sang froid pareille extravagance ;

Jamais d’un sombre Anglais les tragiques fureurs,

Aux yeux des Parisiens n’eussent coûté des pleurs.

Jamais le fer en main à la nature entière,

Un fou n’eût imputé le poids de sa misère ;

Et las du monde entier, jamais Auteur moral

Ne fût impunément devenu sépulcral.

LISIMON.

Et voilà justement ce noble écart de l’âme,

Qu’un d’entre eux nous dépeint avec des traits de flamme.

Embrassez son système, et parmi nos Auteurs,

Notre philosophie a de bons protecteurs.

ALCIPE.

Et qu’a produit de beau cette philosophie ?

Les voit-on, dites-moi, foulant aux pieds l’envie,

Pratiquer les vertus dont leurs Écrits sont pleins,

Mépriser la fureur de ces sots Écrivains,

Qui pouvant être amis se traitent en corsaires,

Se jurent sans raison les plus cruelles guerres ;

Et qui prenant à part ceux qu’ils ont ennuyés,

Les font s’intéresser à leurs inimitiés.

Mais quittons ces propos, et dites-moi, de grâce,

Vous, que j’ai vu longtemps errer près du Parnasse,

Depuis quand tenez-vous au genre larmoyant ?

LISIMON.

Depuis que j’ai rougi de mon égarement.

ALCIPE.

Depuis quel temps enfin ?

LISIMON.

Cela ne se peut dire.

J’ai trouvé de tout temps qu’il était sot de rire...

ALCIPE.

Ainsi de plus en plus outrageant le bon sens,

De mon neveu Damis vous prisez les talents.

LISIMON.

Je fais plus ; je prétends lui donner une femme,

Le voir de sa moitié lui-même embellir l’âme ;

Et je veux que bientôt, épris des plus beaux feux,

Il soit par sentiment époux très amoureux.

ALCIPE.

Mais savez-vous s’il l’aime, et si la jeune fille

Répond, en l’épousant, aux vœux de sa famille ?

LISIMON.

Croyez qu’en ce logis ma seule volonté,

Est chose dont jamais on ne s’est écarté.

 

 

Scène III

 

LISIMON, ÉMILIE, ALCIPE, LISETTE

 

LISIMON, avec enthousiasme.

Je le répète encor, la voix de la nature

Est d’un être pensant la règle la plus sûre ;

Au bien de ses enfants sacrifier ses goûts,

Et les savoir heureux, c’est un plaisir si doux,

Que c’est la seule loi qu’aujourd’hui je m’impose.

À Émilie.

Connaissant le dessein que mon cœur se propose,

Qu’il me tarde à vous voir achever le bonheur

D’un père et d’un Époux...

LISETTE.

Cet espoir est flatteur,

Et répond aux projets que vous avez sur elle...

En confidence.

Des Époux adorés il sera le modèle.

LISIMON.

Lisette, taisez-vous ; et vous, répondez-moi :

L’Époux que je vous donne aura-t-il votre choix ?

ÉMILIE.

Venant de votre main, ayant votre promesse,

Pourrais-je mépriser ses vœux et sa tendresse ?

LISIMON.

Vous l’entendez, mon frère, est-il plus grand plaisir,

Que d’avoir des enfants qui sachent vous chérir ?

Croyez que son amour et sa reconnaissance,

M’ont bien récompensé des soins de son enfance.

À part.

Il ne me reste plus qu’à guetter le moment

Où je pourrai trouver mon Auteur larmoyant ;

Cependant le temps presse, et je vois avec peine,

Un ouvrage aussi beau fait sans reprendre haleine.

 

 

Scène IV

 

ALCIPE, LISETTE, ÉMILIE

 

ALCIPE, à part.

Quel ridicule affreux, et quelle triste erreur,

En lui tournant la tête, a donc changé son cœur !

Nous, soyons généreux.

À Émilie.

Oserais-je, Madame,

Sur l’hymen proposé vous découvrir mon âme ;

Les yeux moins prévenus, je vois avec regret

Que pour lui votre cœur est encore un secret ;

Ne me déguisez rien ; croyez que ma tendresse,

À vous servir en tout aisément s’intéresse...

ÉMILIE.

Quand un père a parlé, je ne sais qu’obéir,

Et loin de lui causer le moindre déplaisir...

ALCIPE.

Cependant cet hymen...

ÉMILIE, avec contrainte.

Craignant de lui déplaire

J’obéirai, Monsieur, aux ordres de mon père.

LISETTE.

Monsieur, je suis plus franche et je vais sans façon

Vous parler du futur, mais sur un autre ton.

Vous savez qu’en ces lieux presqu’avec frénésie,

Jadis on nous faisait jouer la Comédie,

Que Monsieur à la table admettant des savants

En échange avec eux recevait leur encens,

Qu’on était bien venu, pourvu qu’avec hardiesse

On pût sans s’y connaître applaudir une pièce,

La trouver sans défauts et rire avec fureur,

En maudissant tout bas et l’ouvrage et l’auteur ;

Que les temps sont changés, dans leurs Drames en prose,

Nous corriger n’est plus le but qu’on s’y propose,

On veut nous attendrir et nous faire pleurer

Sur de certains malheurs bien faits pour effrayer,

Et qui sur tous les points choquant la vraisemblance,

De leurs sombres Auteurs prouve l’extravagance :

Mais ce ne serait rien si bornant là leurs vœux,

Ces modernes esprits n’étaient pas amoureux :

Cet amour est de trop, et la philosophie

Devrait les garantir d’une telle folie.

Peut-on à dix-sept ans, dans l’âge des plaisirs,

D’un lugubre écrivain écouter les soupirs ?

ALCIPE.

Lisette, il n’est pas temps de faire une satyre,

Contre le bel esprit c’est trop peu de médire ;

Il faut avec prudence en démontrer l’erreur,

Faire tomber son masque hypocrite et menteur,

Et quoiqu’en critiquant toujours avec décence

Détacher le bandeau qui flattait l’ignorance.

À Émilie.

Mais quant à cet époux, si l’amour paternel

Exige en sa faveur un effort trop cruel,

Bien qu’il soit mon neveu, je romps cet hyménée,

Qui le rendrait heureux et vous infortunée...

Peut-être ma rigueur...

ÉMILIE.

Ah ! pourrai-je jamais

M’acquitter envers vous pour de si grands bienfaits ?

LISETTE.

Qui pourrait résister à cet aveu si tendre...

Son cœur est si naïf...

 

 

Scène V

 

LISETTE, ÉMILIE, ALCIPE, CLITANDRE

 

LISETTE.

Mais j’aperçois Clitandre.

ÉMILIE, à part.

Quel instant !

LISETTE, bas à Clitandre et à part d’Émilie.

Apprenez que Monsieur aujourd’hui

Contre un père abusé daigne être notre appui.

ALCIPE.

Oui, Clitandre, aujourd’hui je prétends que mon frère

Aux projets de son cœur soit un peu moins sévère ;

Puissé-je aussi vous voir, remplissant mes désirs,

En possédant ses vœux partager ses plaisirs.

J’estime et j’aime en vous cet air de modestie,

Qui vous fait raisonner en homme de génie,

Qui vous fait mépriser l’imbécile travers

De vouloir qu’en tous lieux on récite vos vers,

De vouloir qu’en tous lieux une muse indiscrète,

Au lieu d’homme sensé vous annonce Poète,

De faire impunément le connaisseur en tout,

Et d’être enfin ici l’arbitre du bon goût.

CLITANDRE.

Rendez moins de Justice à cette folle ivresse,

Dont j’ai su, dites-vous, garantir ma jeunesse :

C’est effet de nature et non de la raison...

ALCIPE.

Et qu’importe la cause, êtes-vous sage ou non ?

Vous voit-on chaque jour affrontant la satyre,

Aux dépens de chacun vous distraire à médire ?

En qualité d’Auteur faisant le bel esprit,

Sur un mot, sur un rien, condamner un écrit,

Distribuer partout aux hommes comme aux femmes

Des Sonnets, des Rondeaux ou des Épithalames,

Quelquefois de la Prose et surtout des Romans

De structure lugubre et pleins de sentiments ?

CLITANDRE.

Je n’ai point ces travers, n’ayant point leur génie,

Me sentant peu de goût pour la Métromanie ;

Mais ils sont bien vengés, on les siffle souvent...

Et je ne puis comme eux en peignant mon tourment

Regardant Émilie.

Au sein de ce que j’aime inspirant ma tendresse...

ALCIPE.

Et moi je veux ici servir votre faiblesse,

Si Madame y consent et donne son aveu.

LISETTE.

Monsieur, moi j’en réponds, je la connais un peu.

ÉMILIE, à Lisette.

À quelle extrémité me réduis-tu, Lisette ?...

LISETTE.

Quand on parle pour vous votre bouche est muette !

ALCIPE, voyant l’embarras d’Émilie.

Clitandre il me suffit, et de votre bonheur,

Je sais un bon moyen de devenir Auteur.

 

 

Scène VI

 

LISETTE, CLITANDRE

 

CLITANDRE.

L’ai-je bien entendu... contre toute apparence

Alcipe à tous mes vœux serait d’intelligence.

Quoi ! Contre son neveu... Mais Lisette après tout,

Du meilleur des projets tu peux venir à bout...

Tu n’as qu’à le vouloir...

LISETTE.

Ah ! comptez sur Lisette.

CLITANDRE.

Tu sais bien qu’en ces lieux on déteste un Poète ;

Qu’autrefois Lisimon leur grand admirateur

A cessé tout-à-coup d’en être protecteur ;

Qu’un Auteur de libelle a souvent la manie

De s’orner du manteau de la philosophie.

On m’a dit en secret que l’Auteur ténébreux

De ce genre exécrable était fort amoureux ;

Saisissons, s’il se peut, son message au Mercure,

Peut-être y verrons-nous...

LISETTE.

J’en accepte l’augure.

Mais quel est le porteur de cet heureux envoi ?

CLITANDRE.

Sans doute c’est Pasquin.

LISETTE.

Reposez-vous sur moi.

Pasquin auprès de moi courtisan malhabile

Voit depuis très longtemps sa constance inutile,

Un seul mot, un regard, me sont un sûr garant

De connaître le cœur de l’Auteur larmoyant.

Mais le voici, rentrez... De votre stratagème

Je réponds m’acquitter et me venger moi-même.

 

 

Scène VII

 

LISETTE, PASQUIN

 

PASQUIN.

Serviteur à l’objet de mes tendres amours.

Mon Maître est-il ici ?

LISETTE.

Du moins pour quelques jours.

PASQUIN.

N’épouserait-il plus ?

LISETTE.

Cela se pourrait faire.

PASQUIN, à  part.

Serait-il là-dessous caché quelque mystère

Et si c’est pour demain.

LISETTE, du beau ton.

Il ne faut qu’un moment,

Pour qu’à jamais sa flamme ait causé son tourment ;

Crois-tu qu’il soit aimé ?

PASQUIN.

Sans doute, et le Mercure

Le vante assez pour que...

LISETTE.

J’aimerais sa figure.

PASQUIN.

Il est grand et bienfait...

LISETTE.

Mais son air trop pincé

Me le ferait haïr.

PASQUIN.

Un Auteur si sensé !

LISETTE.

Qui, malgré les grands airs de sa philosophie.

PASQUIN.

Lisette connaît donc son genre de folie.

LISETTE.

Je sais qu’il est auteur de Drames larmoyants,

Et l’ennemi juré des faiseurs de Romans.

PASQUIN.

Il est vrai qu’aujourd’hui ses Romans Dramatiques

Ont réveillé le fiel des Auteurs Satyriques ;

Que lassés de le voir planer au haut des Cieux,

Leur critique est venu le chercher en ces lieux ;

Mais lui pour étouffer leur haine scandaleuse,

S’arme en tous ses écrits d’une horreur ténébreuse :

Honnête homme du reste, et se comportant bien ;

Bon ami, bon parent et brave citoyen,

Ayant ce seul travers, et se croyant célèbre ;

Pour avoir enfanté quelque Drame funèbre.

LISIMON.

Et comment nomme-ton des travers aussi grands ?

PASQUIN.

N’osant leur refuser quelque peu de bon sens,

On appelle leur muse une muse amphibie,

Jouant le sentiment et la Lacrymanie.

LISETTE.

Il est vrai que ton Maître en a bien la fureur.

PASQUIN.

Oui, je gémis pour lui d’une semblable erreur,

Quand je le vois écrire il ressemble à merveille

À ceux à qui l’on vient de crier à l’oreille ;

Il voit, mais n’entend plus, et par distraction,

Fort souvent sur mon dos il fait sensation.

Cet article est de trop.

LISETTE.

Te paie-t-il tes gages ?

PASQUIN.

Il me les doit payer, si de nouveaux orages,

De l’hymen qu’en ces lieux...

LISETTE, à part.

Ne nous rebutons point.

Avec finesse.

Mais par un bon projet suivi de point en point

Tu peux voir aujourd’hui ta fortune assurée...

PASQUIN.

Et quel est ce projet ?

LISETTE.

De Monsieur l’Éthérée

M’aider à démasquer et le cœur et l’esprit,

Voir tous ses airs pédants tomber en discrédit.

PASQUIN.

Crois-moi, c’est temps perdu, sous un maintien sévère,

Lisette, il n’a jamais masqué son caractère.

LISETTE.

Et souvent par erreur, Auteur un peu brutal,

Il te fait sur ton dos un sermon fort moral.

PASQUIN.

S’il péchait par le cœur j’en tirerais vengeance ;

Mais j’aime ses travers et son extravagance.

LISETTE.

Tu le crois donc sincère, et tel que son maintien.

PASQUIN.

Je te l’ai déjà dit, c’est un homme de bien,

Avec quelques travers...

LISETTE.

Il t’envoie au Mercure

Annoncer ses Romans...

PASQUIN.

Même je conjecture,

Qu’à dessein aujourd’hui... que même ce paquet...

LISETTE.

Voyons ce qu’il contient.

PASQUIN, tirant un manuscrit.

C’est un Roman au net,

Écrit très merveilleux pour attirer le sexe,

Et que je lis parfois quand j’ai l’âme perplexe.

LISETTE.

Le style ?

PASQUIN.

C’est en prose, à ce que j’en ai vu,

Sujet intéressant, mais souvent rebattu,

Un sombre assassinat, une reconnaissance,

Une fille cloîtrée et qui fait pénitence

Pour de petits péchés où le Ciel n’eut point part,

Quand sa vertu mourante... Ah Ciel, avec quel art !...

PASQUIN, feuillette le livre et en fait sortir un billet.

Mais quel est ce billet, et quel nouveau délire ?

Lui, faiseur de libelle ?

LISETTE.

Ah ! c’est quelque satyre !

PASQUIN, lisant.

Sonnet sur un vieux fou dénué de talents,

Qui pour se faire un nom court après le bon sens,

Et qui du larmoyant possédant la manie,

Pense prouver par là le feu de son génie.

Quoi, même critiquer jusqu’à son bienfaiteur !

LISETTE.

C’est du beau ton, Pasquin, et telle est d’un Auteur,

Sous un dehors heureux, la louable coutume,

Qu’un bienfait nous expose aux aigreurs de sa plume.

PASQUIN.

Je n’en puis revenir, cet écrit me confond,

En vain à l’excuser mon esprit se morfond.

LISETTE.

Prête-moi ce Sonnet, et plus de conscience,

Rabattons son orgueil et son impertinence ;

C’est venger le public et les honnêtes gens

De la fausse vertu de tous ces charlatans.

PASQUIN.

Il me reste un scrupule, et je n’ose sans honte...

LISETTE.

Préjugé ! Et lui-même en a-t-il tenu compte ?

PASQUIN.

Cette raison l’emporte, et je vais t’initier,

Lisette, à lui servir un plat de mon métier.

 

 

ACTE II

 

 

Scène première

 

L’ÉTHERÉE

 

Enfin, grâce à moi seul, en devenant Auteur,

J’ai trouvé le moyen de faire mon bonheur,

De m’attirer l’estime ainsi que l’indulgence

De tous ceux dont le cœur respire la décence,

Et de nos beaux esprits blâmant l’oisiveté,

Pour un homme de bien pouvoir être cité,

Par de sages écrits d’acquérir la tendresse,

D’une beauté célèbre autant par sa richesse

Que par mille vertus, à moins donc que mes yeux

Ne prennent pour vertus des dehors trop heureux.

Ainsi, sans plus compter sur le gain de mon livre

Je me vois pour toujours aisément de quoi vivre,

Et pourrai néanmoins, sans me voir alarmé,

Par le prêt clandestin d’un libraire affamé,

Des humains malheureux embrassant la défense,

Sur un sujet si beau méditer en silence,

Jusqu’à ce que les ans mûrissant ma raison,

Puissent par mes écrits me faire un jour un nom.

Je borne là mes vœux, et je trouve stupide

Tout homme qu’à trente ans le travail intimide,

Qui se voit sans frémir de soi-même bourreau,

S’avancer sans horreur dans la nuit du tombeau,

Et qui traite de fous ceux qui mettent leur gloire

À voir leurs noms inscrits au temple de Mémoire.

Cependant qu’il m’en coûte à faire ce métier,

Qui me fait admirer de l’Univers entier.

L’envie et ses poisons sous des formes nouvelles

M’attaquent chaque jour dans d’infâmes libelles ;

On m’y nomme un méchant, un coquin ténébreux ;

Tandis qu’à la vertu j’ai consacré mes vœux :

Même encor l’autre jour leur fureur insensée

Va jusqu’à me prouver que ma veine est usée,

Et dans un beau sonnet conclut qu’en vrai pédant

Je fais à tout Paris encenser mon talent.

Vengeons-nous, il le faut et faisons que ce traître,

Aux traits qu’il m’a lancés, se fasse reconnaître :

(Oui, c’est le seul moyen de déciller les yeux ;)

Imprimons sous mon nom ce libelle odieux,

Et nous d’un bon ouvrage utile et respectable,

Faisons aux gens de bien un présent agréable ;

Forçons-les à gémir sur de nouveaux malheurs,

Et bénir avec moi la source de leurs pleurs.

 

 

Scène II

 

LISIMON, L’ÉTHERÉE assis

 

LISIMON.

Morbleu le bon exemple ; et quelle sotte ivresse

M’a fait en vains plaisirs consommer ma jeunesse ;

Mais que faisiez-vous-là, vous avez l’air rêveur,

Et je vous vois encor l’embarras d’un Auteur,

Qui donnant plein effort au feu de son génie,

Est surpris achevant un plan de comédie ?

L’ÉTHERÉE.

Il est vrai qu’à l’instant j’esquissais un tableau

Qui mérite, ma foi, le plus hardi pinceau.

Il lit.

« Essai sur le bonheur que l’on goûte en ménage ;

« Ou moyens de fixer une femme volage. »

Exista-t-il jamais un sujet plus heureux ?

LISIMON.

Quel homme !

L’ÉTHERÉE.

Pour bien peindre il faut être amoureux.

LISIMON.

Sans doute... Mais parlons du sujet qui m’amène.

D’un frère que j’aimais l’humeur trop incertaine,

Apparemment ici voit avec déplaisir

Les Muses entre nous badiner à loisir...

L’ÉTHERÉE.

Qu’ont produit ses serments ?

LISIMON.

Que las de nos ouvrages

Il traite d’insensés nos Auteurs les plus sages ;

Et qu’au fond de l’Artois il court avec humeur

Y distiller sur nous sa bile et son aigreur.

D’un ton plaintif.

Ne pourriez-vous donc pas refermer la blessure

Que rouvre dans mon sein la voix de la nature,

Dans un Drame avec art retracer à nos yeux,

En sanglotant.

Tous les soupirs que vont me coûter ses adieux ?

Vous seul...

L’ÉTHERÉE.

Quoi ! vous voulez que d’un ton héroïque

Je chante de vos cœurs l’amitié sympathique ;

Je prévois entre nous bien des difficultés ;

D’ailleurs le peu de temps.

LISIMON.

Hé quoi ! vous hésitez ?

Vous qui d’un jet d’esprit composeriez un Drame.

L’ÉTHERÉE.

Le titre.

LISIMON.

Jeu d’enfant. Si ma veine s’enflamme

On peut dans un instant vous en trouver quelqu’un,

Convenable au sujet et surtout peu commun :

Nous autres du métier, un effort de génie,

Loin de nous effrayer n’est qu’une minutie ;

Rêvons donc, et trouvons un titre si frappant

Qu’on puisse y reconnaître un Auteur larmoyant.

Mais quelle est mon erreur ? quoi ! ma veine est stérile ?

L’ÉTHERÉE.

Un champ dur au labour est toujours très fertile.

LISIMON, rêvant.

J’aime assez qu’avec peine...

L’ÉTHERÉE.

Eh bien ?

LISIMON.

Ah ! m’y voilà.

J’ai senti rarement cette abondance-là.

Les adieux...

L’ÉTHERÉE.

Mais vraiment ce début m’encourage.

LISIMON.

Le titre fait souvent le succès d’un Ouvrage :

Jugez de celui-ci, puisqu’à peine naissant,

Il mérite déjà votre applaudissement.

L’ÉTHERÉE.

Oui, je veux qu’aujourd’hui le beau feu qui m’anime,

Du public étonné vous attire l’estime,

Et qu’on pleure au tableau de deux amis parfaits,

Qu’un sort dur et jaloux sépare pour jamais,

Sans leur laisser du moins la plus douce espérance

De se revoir un jour en ce lieu de plaisance.

LISIMON, attendri.

Ah ! Vous m’attendrissez et que du cœur humain,

Vous avez mieux que moi su prendre le chemin :

Continuez, mon cher, et vous êtes cet homme

À qui l’on doit l’encens de la Grèce et de Rome.

À part.

Mais serai-je le seul parmi tant d’amateurs,

Qui n’ait été parfois entouré d’auditeurs,

Ne puis-je en cheveux blancs, pour monter au Parnasse,

Du bon goût, sur ses pas, reconnaître la trace.

Voltaire excelle encor à quatre-vingt-dix ans,

Et malgré les censeurs, il n’est pas sans talents.

L’ÉTHERÉE.

Nous d’un objet charmant, et de qui la richesse

Est moins chère à mes yeux que ne l’est sa tendresse ;

Faisons que cet écrit nous attache le cœur,

Et qu’en faisant le mien j’assure son bonheur.

Il s’assied.

Muse, broyons du noir, qu’une tristesse affreuse

Répande dans mon sein une horreur ténébreuse :

Que Thalie éplorée, et brisant ses pinceaux,

Délaisse ce Molière et ses joyeux tableaux,

Et qu’approuvant enfin le feu qui me consume,

Melpomène parfois vienne tailler ma plume.

 

 

Scène III

 

L’ÉTHERÉE composant, PASQUIN

 

PASQUIN.

Grands Dieux ! qui l’eût pensé que ce grave maintien,

Cachât pourtant un cœur aussi faux que le sien.

Ah ! que l’on doit haïr cette Philosophie,

Puisqu’elle sert de masque à tant d’hypocrisie.

Éclaircissons ce doute, et sachons en effet,

Si cet homme si sage est Auteur du Sonnet.

Haut.

Monsieur, je vous cherchais.

L’ÉTHERÉE.

Tais-toi.

PASQUIN.

Monsieur compose

Est-ce en vers ? Je me tais ; mais point si c’est en prose.

Vous ne répondez rien ; feriez-vous un roman ?

L’ÉTHERÉE, écrivant toujours.

Non, d’un Drame bourgeois je commence le plan,

Et trêve à tes discours.

PASQUIN.

Monsieur, mais le Mercure.

L’ÉTHERÉE.

Qu’il aille, ainsi que toi, vers la race future,

C’est un mauvais ouvrage et bien mal digéré.

PASQUIN.

Parce qu’assez souvent il vous a censuré.

L’ÉTHERÉE.

Pasquin, quand j’ai parlé, je veux qu’on m’obéisse.

PASQUIN.

Eh bien, je me tairai.

L’ÉTHERÉE composant.

Telle en sera l’esquisse :

La pièce est en un acte ; ainsi sans plus tarder,

Au courant de la plume il faut nous hasarder.

PASQUIN.

La drôle de manie, et qu’avec vraisemblance

On accuse un Auteur d’un peu d’extravagance.

L’ÉTHERÉE.

Cette idée est terrible et fera son effet ;

Cette autre est plus sublime et fait seule portrait.

Avec commotion.

La tristesse et l’horreur ont passé dans mon âme.

PASQUIN.

On la reconnaîtrait au trouble qui l’enflamme.

L’ÉTHERÉE.

Ma verve est bien montée, et je vais à l’instant

Passer de la protase au premier incident,

À la reconnaissance, aux billets sans adresse,

Aux adieux des amis, enfin à leur tendresse :

C’est-là qu’il faut briller ; c’est-là qu’avec chaleur...

Muse, soutiens le feu qui brûle dans mon cœur.

PASQUIN.

On dirait, à le voir, tant sa face est chargée,

Que par un coup du sort, sa tête est dérangée ;

Essayons cependant avant de le quitter,

Si de ce qu’il me doit il voudrait m’acquitter.

Il présente un papier à l’Éthérée.

Voudriez-vous, Monsieur ?

L’ÉTHERÉE.

Et quel est ce grimoire ?

PASQUIN.

Sous votre bon plaisir, c’est ce petit mémoire

Que l’autre jour...

L’ÉTHERÉE, se levant.

Traitons un point plus important.

Tu sais bien que je suis assez mal en argent ;

La presse va si mal, et Messieurs les Libraires,

Sont depuis si longtemps devenus usuraires,

Que cela fait pitié.

PASQUIN.

Qui le sait mieux que nous ?

À part.

Puisqu’il est sans argent, il me faut filer doux.

Mais, Monsieur, dites-moi, c’est demain qu’à la presse

On moissonne gratis les lauriers du Permesse ;

Résistez-vous, de grâce, au charme décevant,

De se voir par un Dieu loué de son vivant ?

L’ÉTHERÉE.

Non, sans doute, et c’est-là ce qui sait mon envie.

PASQUIN.

Vers le Bureau, Monsieur, dépêchez, je vous prie ;

Autrement vous seriez remis à l’autre mois.

Il lui remet en main son Roman.

L’ÉTHERÉE, le lui rendant un papier.

Tu peux aller.

PASQUIN.

Monsieur, qu’un Sonnet cette fois !

Y pensez-vous, grands Dieux ! et l’Auteur du Mercure ?

Qu’il versera sur vous et de fiel et d’injure.

L’ÉTHERÉE.

Pasquin, il me suffit, et j’ai quelque dessein

Pour le leur envoyer tout écrit de ma main.

Il sort en tirant ses tablettes.

 

 

Scène IV

 

PASQUIN

 

Le traître jusqu’au bout a poussé l’insolence ;

Sans doute ce sonnet prouve son ignorance ;

N’allons pas cependant, faisant le bel esprit,

Imiter ses travers, et gloser cet écrit.

Tout critique sensé doit au moins se connaître

À tout ce qu’il condamne, ou bien approuve en maître.

A-t-on d’un gros bon sens les organes pourvus ?

Il faut peu raisonner et se taire encor plus.

 

 

Scène V

 

LISETTE, PASQUIN

 

PASQUIN.

Mais j’aperçois Lisette.

LISETTE.

Eh bien ! quelle nouvelle ?

PASQUIN.

Notre beau Philosophe est Auteur du libelle ;

Le sonnet est de lui ; son air sombre et rêveur

A dessus ce papier distillé son aigreur.

LISETTE.

Prête-le-moi, Pasquin.

PASQUIN.

Hélas, qu’avec aisance

Une femme conçoit un projet de vengeance !

LISETTE.

Je n’ai d’autre projet que de le démasquer.

PASQUIN.

Dans une triste affaire, ah ! tu vas m’embarquer ;

Chez tous nos beaux esprits il doit faire figure,

Et je cours très grand risque à voler le Mercure.

LISETTE.

Le voler, et c’est lui qui par un sot trafic,

Plus d’une fois par mois a volé le public ;

Par l’ennui qu’à longs traits...

PASQUIN.

Mais c’est trahir mon Maître.

LISETTE.

Tous moyens sont permis pour démasquer un traître.

PASQUIN.

Tu le veux, j’y consens ; et s’il les croit perdus,

Pour sa muse en fureur c’est un effort de plus.

LISETTE, seule.

Quelqu’un vient, c’est Monsieur ; du projet de Clitandre

Essayons maintenant où le but pourra tendre.

 

 

Scène VI

 

LISIMON

 

Dieux ! qu’il sera surpris lorsque dans un instant

Je vais lui débiter mon Drame larmoyant.

Parmi de vieux papiers j’ai trouvé cette esquisse,

Où de quelques talents je donnais quelqu’indice.

Maintenant il faut peindre et perfectionner

Ce que j’avais été contraint d’abandonner ;

Lui donner un air neuf, un ton mélancolique,

Et faire ce qu’on nomme une œuvre dramatique.

Allons, point de relâche, et marchons sur ses pas ;

D’un air sombre et lugubre il paraît faire cas ;

Imitons sa froideur et son maintien sévère,

Ayons, ainsi que lui, l’accueil atrabilaire ;

Mesurons par des points jusqu’où le sentiment,

Doit porter l’humeur sombre et l’attendrissement.

Levant les mains au Ciel.

Que je vous dois, grands Dieux ! qui dans ma soixantaine,

Daignez mieux qu’à vingt ans fertiliser ma veine ;

Ce bienfait est le seul que j’attende de vous.

Et toi, Muse, reçois tous mes vœux les plus doux.

Il s’assied.

Écrivons...

 

 

Scène VII

 

LISIMON, L’ÉTHERÉE, tous deux composants et sans se voir

 

L’ÉTHERÉE.

Je ne puis, malgré la vraisemblance,

Finir si simplement un Drame d’importance ;

Et bien que mon système ait peu de partisans,

Un dénouement n’est beau que chargé d’incidents.

Que dirait-on de moi ? moi dont l’heureux génie,

De Molière surtout déteste la manie ;

Lui qui veut qu’un sujet avec art ménagé,

D’ornements superflus se trouve dégagé ;

Et moi qui d’un sujet simple par sa nature

Prétend qu’un Auteur fasse une longue aventure ;

Qu’une reconnaissance, un billet déchiré,

Un récit de malheurs, un enfant égaré,

Divisant l’intérêt, et faisant épisode,

Fassent ce qu’on appelle une pièce à la mode ;

Cependant le temps presse, et mon feu qui s’éteint...

LISIMON, à part.

De tous nos beaux Esprits je vais donc être craint.

Ils ont assez longtemps raillé mon impuissance ;

Mais me voyant Auteur, quelle douce vengeance !

Il me semble les voir interdits, stupéfaits,

Venir en hâte ici me demander la paix.

Complimenteurs jaloux d’une muse naissante...

L’ÉTHERÉE, rêvant de son côté.

Quoi ! rien de merveilleux ne remplit mon attente.

LISIMON, à part.

Embrasser leur rival, encenser mes talents.

L’ÉTHERÉE, en colère.

J’enrage...

LISIMON, à part.

Et tout cela m’arrive à soixante ans.

L’ÉTHERÉE, furieux.

Quoi ! vainement encor me creusant la cervelle...

Je ne puis d’un sujet...

LISIMON, en homme inspiré.

Je deviens un modèle ;

On me cite partout, on s’empresse à me voir.

L’ÉTHERÉE, furieux.

Grands Dieux !

LISIMON, presqu’en extase.

Et chacun rend justice à mon savoir.

L’ÉTHERÉE, désespéré, donne dans sa fureur un coup de poing à Lisimon, et le fait tomber.

C’en est fait, je succombe.

LISIMON, se relevant.

Ah ! Ciel, quelle incartade ;

Pendant plus de deux mois j’en vais être malade.

Mais, dites-moi de grâce, et sans rien déguiser,

Quelle fureur...

L’ÉTHERÉE.

C’était à force de penser ;

Ne pouvant rien trouver, et cherchant avec peine

À rallumer le feu dont a brûlé ma veine,

Le dépit, la fureur... et ma confusion

Vous en ferait avoir meilleure opinion.

LISIMON.

Sur ce point-là j’ai tort, et je vous fais excuse,

C’est moi qui dérangeais Madame votre Muse ;

Elle vous délaissait pour habiter chez nous...

L’ÉTHERÉE.

Comment...

LISIMON.

Je composais en même temps que vous.

Vous en pourrez gémir : une jeune cervelle,

Enrage assez souvent de se voir un modèle ;

Et pour vous en convaincre, écoutez seulement

Les mille et un malheurs.

L’ÉTHERÉE.

Ah ! c’est du larmoyant.

LISIMON.

Le titre, vous savez, fait beaucoup à la chose ;

Il est beau pour un Drame en un acte et en prose.

Il lit.

Les mille et un malheurs ; la scène est à London ;

On saura qu’en ces lieux il est une prison,

Où le jour avec peine écartant la nuit sombre,

Mêle le feu du Ciel aux ténèbres de l’ombre :

Deux mille infortunés habitant ce séjour,

Sous le poids de leurs fers gémissent tour-à-tour ;

Le plus âgé se lève et comptant ses blessures,

Leur fait un long récit de quelques aventures.

Voici comme il commence : humanité, frémis ;

Mortel au cœur d’airain, pleure, tremble et gémis,

Si les maux que ta haine, homicide et farouche,

Répand sur les humains, n’a plus rien qui te touche.

L’ÉTHERÉE.

Mais ce sont-là des vers...

LISIMON.

Ils en ont la longueur,

Le nombre, la cadence, et non la sotte aigreur ;

J’aimerais en effet que ma Muse intrépide,

Suivît sans mon aveu le Dieu des vers pour guide.

L’ÉTHERÉE.

Que lui feriez-vous donc ?

LISIMON.

En connaissant l’abus,

Je ferais de la prose, ou je n’écrirais plus.

L’ÉTHERÉE.

En matière de goût vous êtes difficile.

LISIMON.

Vous en pouvez juger... mais c’est de votre style

Que je suis amoureux... Dieu sait si j’ai bon choix...

L’ÉTHERÉE, lisant d’un ton grave.

Les adieux !

LISIMON.

Ah ! c’est donc du tragique bourgeois.

L’ÉTHERÉE.

Sans doute.

LISIMON.

Les adieux ! que ce titre est sonore.

L’ÉTHERÉE, lisant.

« D’un côté du théâtre on voit d’Éléonore,

« Un métier à l’aiguille et du linge de deuil ;

« Une table à quadrille, et de l’autre un fauteuil ;

« Un laquais fort stupide, et que par bienséance,

« On peut nommer André, Gervais ou la Prudence,

« Arrange des paquets qui sont prêts à partir ;

« Vous paraissez alors, et d’un vrai déplaisir,

« Le visage défait et l’âme consternée,

« Vous regrettez de voir l’odieuse journée

« Qui doit vous séparer d’un frère aussi chéri... »

Qu’avez-vous ? Je vous vois déjà tout attendri ;

Vos yeux prêts à pleurer.

LISIMON, en sanglotant.

Ah ! vous m’arrachez l’âme.

L’ÉTHERÉE.

Ce récit vous fait peine.

LISIMON.

Eh ! sans doute, ce Drame

Va me faire pleurer au point que de longtemps

Je n’oserai revoir des Drames larmoyants.

L’ÉTHERÉE.

Il faut donc épargner un cœur aussi sensible ;

Nous ne le lirons point.

LISIMON.

Eh ! serait-il possible ?

À force de pleurer. Ah ! j’en perdrais l’esprit !

 

 

Scène VIII

 

ALCIPE, LISIMON, L’ÉTHERÉE

 

ALCIPE.

Quoi, grands Dieux ! de sa plume est parti cet écrit ;

Et son cœur assez faux ose avec assurance

De ce faible vieillard abuser la démence ?

Verrai-je impunément d’un manteau de vertu,

Pour tromper les humains, un fourbe revêtu ;

Mais il est un moyen de démasquer ce traître...

LISIMON.

En ces lieux qu’à propos, vous venez à paraître ;

Mon frère, apprenez donc un secret important

Qu’à tout autre qu’à vous je dirais en tremblant.

Je vous préviens qu’ici, dans un Drame tragique,

On chante de nos cœurs l’amitié sympathique.

ALCIPE.

Eh ! quoi toujours ce Drame et toujours des travers ?

LISIMON.

Ne vous affligez pas, il est écrit en vers,

Et conserve si bien l’empreinte du génie

Qu’enfin c’est un ouvrage à terrasser l’envie.

ALCIPE.

Quoi ! ce Drame...

LISIMON.

Écoutez, et voyez si jamais...

ALCIPE.

Je crois tout.

LISIMON.

Mais enfin.

ALCIPE.

Ah ! rendez moi la paix.

Et de tous ces écrits dont votre verve abonde,

Vous me verrez bientôt assommer tout le monde ;

Mais puis-je en ce moment y prendre du plaisir,

Quand de chagrins réels je me vois assaillir ?

LISIMON.

Quel travers surprenant, et quelle frénésie,

Le fait donc ennemi de la philosophie ?

Il est toujours grondant, il s’emporte d’un rien,

Et n’aime dans autrui d’autre avis que le sien.

 

 

ACTE III

 

 

Scène première

 

LISIMON, ALCIPE

 

LISIMON.

J’ai peine à concevoir ce que votre bon cœur.

ALCIPE.

Croyez que j’ai longtemps gémi de votre erreur,

Tant que tous ses travers et sa philosophie

De vos yeux abusés étaient l’unique envie,

Que vous le regardiez comme un homme divin,

Pratiquant les vertus dont votre cœur est plein,

N’ayant pour tout système et pour désir unique

Que de vous faire prendre un ton philosophique,

Un jargon détestable, à qui le vrai bon sens

A droit de refuser le plus léger encens ;

Et que ce ridicule adopté par outrance,

Ne vous faisait passer que pour être en démence,

Que vos biens, et surtout un objet si charmant,

N’étaient pas le lien d’un tel aveuglement ;

J’ai cru que je pouvais, sans vouloir vous contraindre,

Vous laisser une erreur qui n’était plus à craindre ;

Une fois que le traître à vos yeux démasqué...

LISIMON.

Eh ! comment reconnaître un bienfait si marqué.

ALCIPE.

N’y pensons plus, mon frère, il en coûte à mon âme,

Des complots les plus noirs à dévoiler la trame ;

L’ingrat qui vous outrage eut des droits sur mon cœur

Dont encor je n’ai pu devenir le vainqueur ;

Je médite un projet où nous pourrons sans crainte

Connaître la noirceur dont son âme est atteinte,

Ou bien de ses erreurs arrachant le bandeau,

De la vertu chez lui rallumer le flambeau.

LISIMON.

Comptez, comptez sur moi...

ALCIPE.

D’abord avec adresse,

Je vais, mais sans aigreur, lui prêcher la sagesse,

Narrer succinctement à quel point ses erreurs

Ont servi sous nos yeux à corrompre ses mœurs,

Et combien le sot air de sa philosophie,

Cache un cœur amoureux de son hypocrisie.

Je prévois à regret que sourd à mes leçons,

D’Auteur philosophique il va prendre les tons,

Citer de ces grands mots et de ces longues phrases,

Que tous ces charlatans citent dans leurs extases ;

Parler d’humanité, de bonheur évident,

Et me prouver à moi mon peu de jugement.

Paraissez applaudir à sa vaste ignorance,

Et de ses partisans blâmez la tolérance,

Vous verrez qu’à ces mots, autorisé par vous,

La Satyre eut souvent ses loisirs les plus doux.

Mais je dois, avant tout, consoler Émilie,

Des maux que lui causa cette Lacrymanie.

LISIMON.

J’y consens volontiers, et de changer son cœur,

Puissions-nous tous les deux obtenir le bonheur.

 

 

Scène II

 

LISIMON

 

Je n’en puis revenir ; quoi, la philosophie

Lui servait à masquer pareille hypocrisie,

Au moment qu’à ses pieds je mettais tout mon bien,

Et qu’Émilie allait devenir le lien,

D’un amour que mon cœur croyait sans défiance !

Le traître me traitait de vieillard en démence,

De sot, de bel esprit, et d’homme à vision,

À qui la mode tient lieu d’érudition.

Après tout, cependant j’ai ce que je mérite ;

Devais-je ranimer ma Muse décrépite,

Et voyant sur mon front soixante ans accomplis,

Me faufiler encor avec les beaux Esprits ?

Laissons-là son système et croyons qu’à notre âge

Le temps est bien venu de paraître un peu sage,

De ne plus s’occuper de ses jolis talents,

Qui prouvent nos Auteurs dépourvus de bon sens.

Mais laissons-là surtout ces Drames romanesques,

Ces Drames Larmoyants, ces scènes gigantesques,

Où le sentiment seul tient lieu de ce plaisir,

De ce sourire heureux qu’on ne peut que sentir,

Que de quelques Auteurs la naïve peinture,

Sans peine et sans efforts volait à la nature ;

Le vrai, le beau, le simple habitaient leurs Écrits,

On voyait sur leurs pas les plaisirs et les ris.

Et ne s’armant jamais d’un ton philosophique,

L’art de parler au cœur n’était pas méthodique.

Mais que penser enfin du ridicule affreux,

Dont m’a rendu victime un mortel odieux,

Qui sous le masque heureux de la philosophie

Se sentait dévoré des serpents de l’envie,

Et qui foulant aux pieds l’honneur et la vertu,

Du plus léger remords n’était pas combattu ;

Achevons cependant de démasquer ce traître,

Tromper qui veut tromper... Je vois quelqu’un paraître ;

Des déplaisirs secrets où je suis abîmé,

Chacun pour les grossir me paraît informé ;

Il semble qu’on me guette, et que chacun conspire

À croître sans pitié l’ennui qui me déchire.

Il s’enfuit.

 

 

Scène III

 

LISETTE, CLITANDRE, PASQUIN

 

PASQUIN, contrefaisant l’homme fâché.

Je m’en veux en secret ; vos bienfaits généreux

À moi-même aujourd’hui me rendent odieux.

Malgré tous vos discours, je me sens trop coupable,

Et de ce nouveau trait je me sens incapable.

Tu m’as trahi, Lisette.

LISETTE.

Écoute-moi, Pasquin.

Que crains-tu, si Monsieur...

PASQUIN.

Je crains tout.

LISETTE.

Mais enfin...

PASQUIN, contrefaisant l’homme fâché, tendant la main à Clitandre.

Avec tous ses défauts, je dus chérir mon maître ;

À ce trait de noirceur peut-on me reconnaître ?

Encore une heure ou deux le traître est démasqué.

S’arrachant les cheveux.

Et seul j’en suis la cause.

CLITANDRE, lui donnant sa bourse.

Un bienfait si marqué,

Nous forcera, Pasquin, à la reconnaissance.

PASQUIN, la serrant.

Puissé-je, comme vous, n’en avoir repentance.

LISETTE.

Mais, Pasquin, c’est ici qu’il faut bien te servir

Du bel art que le Ciel t’a donné pour mentir ;

Apprends-lui ce larcin, sers bien notre vengeance,

Et tu pourras compter sur ma reconnaissance.

PASQUIN.

Le voici, rentrez vite : il a l’air d’un Auteur

Qui cherche à composer et n’est pas en humeur.

 

 

Scène IV

 

PASQUIN, L’ÉTHERÉE

 

PASQUIN.

Monsieur, je viens ici du message au Mercure,

Vous rendre mot pour mot...

L’ÉTHERÉE.

D’abord je conjecture

Que tu fus bien reçu des Commis du Bureau.

PASQUIN.

Assez bien (sans pourtant leur ôter mon chapeau) ;

(Connu dans un endroit, on peut avec hardiesse

Négliger ces devoirs d’austère politesse.)

Mais l’Auteur du Mercure et tous ses assistants,

Sont, j’ose me flatter, de bien aimables gens.

D’abord en s’inclinant, l’un d’entre eux me demande

Le but de mon message, et moi sans qu’on m’entende,

Sans presque ouvrir la bouche ou desserrer les dents :

« Je viens ici, Messieurs, stipuler votre encens,

« Pour un Auteur connu de vous et du Parnasse :

« C’est Monsieur l’Étherée ; ah ! Cet Auteur de race,

« Un mauvais Prosomane ; auriez-vous de ses vers ? »

L’ÉTHERÉE.

Les faquins !

PASQUIN.

Dites-lui qu’un esprit de travers,

Est un sombre Écrivain qui nuit et jour compose

Ou de tristes Romans, ou des Drames en prose.

L’ÉTHERÉE.

Ce sont de sottes gens que ces gens de bureau.

PASQUIN.

Mais écoutez, Monsieur, un trait bien plus nouveau ;

On met votre Roman au rang de ces ouvrages

Qui doivent au Mercure occuper quelques pages,

Pour en tirer l’essence et critiquer sans goût

Ce qui dans cet Écrit vous a coûté beaucoup ;

Je veux dire le style, et non pas les pensées ;

Mais du maître-écrivain les grâces empesées,

En déchiffrant le titre et tournant deux feuillets,

Un Auteur si petit ne se taira jamais.

Il faut le rhabiller ; et d’un ton emphatique,

Il renvoie l’ouvrage au commis satyrique ;

Il dit ; et celui-ci, dont l’amour du prochain,

Plus d’une fois par mois réveilla le venin,

Jaloux de critiquer un aussi bon ouvrage,

Se prépare aussitôt à le mettre au pillage.

C’est ainsi qu’ils font voir par un contraste heureux,

Que tel fut critiqué, qui fut bien moins sot qu’eux.

L’ÉTHERÉE.

Travaillez pour la gloire.

PASQUIN.

Aussi c’est votre faute.

Mais la gloire, après tout, est-ce faveur si haute ?

L’ÉTHERÉE.

Les sots, les sots, Pasquin, en ignorent le prix.

PASQUIN.

Il est donc bien des sots, mon cher Maître, à Paris.

Je connais bien des gens, et des gens d’importance,

Gens de robe, d’épée, et même de finance,

Qui pour en acquérir, fallut-il faire un pas...

L’ÉTHERÉE.

Aussi leurs noms, Pasquin, ne leur survivront pas.

PASQUIN.

Le vôtre survivra, malgré ces ridicules

Dont veulent vous charger quelques esprits crédules.

L’ÉTHERÉE.

Et quoi, ce genre sombre !...

PASQUIN.

On dit que vos Romans,

S’ils prouvent sans effort jusqu’où vont vos talents,

N’ont pour autre défaut que cet air de tristesse

Et de mélancolie, aimé de la vieillesse,

Mais peu fait pour le siècle où vous les composez.

L’ÉTHERÉE.

Les sages les liront.

PASQUIN.

Les fous, les insensés,

Monsieur, sont en grand nombre, et leur foule grossie...

L’ÉTHERÉE.

Je ne changerai pas...

PASQUIN.

De la Philosophie,

Arborerez-vous seul le superbe étendard ?

L’ÉTHERÉE.

Je veux de l’univers attirer le regard.

PASQUIN.

Mais quoi ! toujours pleurer.

L’ÉTHERÉE.

Oui, Pasquin.

PASQUIN.

Cette étude

Serait-elle chez vous passée en habitude ?

Cependant autrefois folâtre en vos beaux jours,

Vous chantiez les plaisirs, les jeux et les amours.

L’ÉTHERÉE.

Je vais donc me venger, et que cette aventure

Va surprendre de gens dans le nouveau Mercure !

Moi, faiseur de libelle, et devenu méchant,

J’enrage... ah ! Malgré moi, ce trait est fort plaisant.

PASQUIN, à part.

Quoi ! même sous mes yeux vanter ses ridicules !

Peut-on jouer ainsi les humains trop crédules ?

L’ÉTHERÉE, avec bonté.

Mais tu parais rêveur ; as tu quelques soucis ?

Contes-les moi, Pasquin, je suis de tes amis.

PASQUIN, à part.

Toi, scélérat, plutôt...

L’ÉTHERÉE.

Avec moi veux-tu feindre ?

PASQUIN, à part.

Je veux te démasquer.

L’ÉTHERÉE.

Tu parais te contraindre ;

Et d’où vient aujourd’hui te défier de moi ?

PASQUIN, faisant l’intimidé.

Je crains que sur mon dos...

L’ÉTHERÉE.

Je te donne ma foi,

De t’excuser surtout, si la vérité pure...

PASQUIN, en hésitant.

Il faut donc confesser que l’Auteur du Mercure

N’a pas entre ses mains ce superbe Sonnet,

Que sur un bel esprit hier vous avez fait.

L’ÉTHERÉE.

Et qu’est-il devenu ?

PASQUIN.

Je ne sais.

L’ÉTHERÉE.

Téméraire !

Oses-tu bien...

 

 

Scène V

 

ALCIPE, L’ÉTHERÉE, PASQUIN

 

ALCIPE.

Damis, vous êtes en colère.

Et comment accorder cet excès de rigueur

Avec tout le sang froid qu’il faut pour être Auteur ?

Mais quelque chose ici d’assez grande importance,

Entre votre oncle et vous remet l’intelligence ;

Si même après avoir combattu mes raisons,

Vous convenez des torts que nous vous connaissons.

Depuis l’instant fâcheux qu’en cette Capitale

Vous avez achevé votre cours de morale,

Vous avez négligé de suivre exactement

Tout ce que votre père, avant son testament

Vous avait fait promettre, espérant qu’avec l’âge,

Le temps et la raison, vous deviendriez sage ;

Qu’on vous verrait haïr ce ridicule affreux,

De manquer son bonheur, de vouloir à mes yeux,

Croyant par Apollon votre Muse animée,

Négliger vos devoirs par un peu de fumée ;

Le déplaisir secret d’un dessein si nouveau

Contribua sans doute à creuser son tombeau ;

Mais craignant une erreur trop chère à la jeunesse ;

Il m’a sur votre sort découvert sa tendresse ;

De ses autres enfants, vous qu’il aimait le plus,

Vous fûtes à mon cœur, par ses vœux ingénus,

Réclamé comme fils, comme un autre moi-même.

Je vous nourris longtemps comme un enfant qu’on aime,

Qui n’a que des travers, que la fougue des ans,

Et l’amour de la gloire ont troublé pour un temps.

J’ai pensé que l’étude avec votre génie,

Vous ferait abhorrer cette Métromanie ;

Que lassé des erreurs où je vous vis tomber,

Ce vous serait avis pour n’y plus succomber ;

Mais vous avez trahi ma plus douce espérance,

Pour vous donner un nom d’un peu plus d’importance.

Ingrat envers moi seul, n’étant plus ce Damis

Élevé dans mon sein comme mon propre fils ;

Et singe maladroit du sieur de l’Empirée,

Vous vous faites nommer Monsieur de l’Étherée.

Vous voyez ma douceur ; je vous aime, et ce jour

Pourra vous faire voir jusqu’où va mon amour.

Sur un point seulement il suffit de répondre :

Quittez ce bel esprit qui sert à vous confondre,

À dépeindre vos mœurs aux yeux des vrais Savants,

Comme charlatanisme ou défaut de bon sens.

Prenez, sans plus tarder, un autre train de vie,

Et renoncez enfin à la Philosophie.

L’ÉTHERÉE.

Vous vous faites mes torts bien plus grands qu’ils ne sont.

ALCIPE.

Mais enfin, que fais-tu ?

L’ÉTHERÉE.

Ce que mille autres font.

Ce qu’ont fait les Corneille avant que leur génie

Puisse guider leur plume et leur philosophie.

ALCIPE, à part.

Contraignons-nous encor.

Haut.

Tu peux de tes travers

Oh ! tant qu’il te plaira récréer l’Univers.

Je rirai le premier de ta Muse funèbre,

Et des soins que tu prends à la rendre célèbre.

Mais je dois en ami tâcher avec douceur

D’arracher de tes yeux le bandeau de l’erreur.

Je ne suis pas de ceux qui jugeant par eux-mêmes,

Accusent leur prochain d’aveuglement extrême,

Et qui croyant qu’eux seuls ont le jugement sain

Sur les erreurs d’autrui, n’ont rien de bien certain ;

En garde contre moi, connaissant ma faiblesse,

Contre les préjugés j’ai combattu sans cesse,

Et c’est-là l’heureux fruit de vingt ans de travaux,

De pouvoir aujourd’hui priser ce que tu vaux.

Cet air mélancolique et de philosophie,

Damis, ne me plaît pas ; souvent l’hypocrisie,

D’un sage et d’un savant empruntant le manteau,

En impose au public sous un dehors nouveau.

Quand l’âge et la raison, en mûrissant notre être

Par de longues vertus nous ont bien fait connaître,

En changeant son maintien, on peut adroitement

D’un vieillard estimé prendre l’ajustement.

De même il est un âge où la gaîté préside,

Où sans rougir on peut prendre l’amour pour guide ;

Et n’ayant dans son cœur que d’honnêtes désirs,

Brûler ouvertement pour d’honnêtes plaisirs.

D’où te vient, répond-moi, cette sombre manie

Dé mettre à l’unisson tes mœurs et ton génie ;

De vouloir qu’un air grave, ou distrait, ou rêveur,

Fasse lire en tes yeux, je suis ce sombre Auteur,

Qui mettant un poignard dans la main de Thalie,

N’admet que des bourgeois dans une Tragédie,

Pourvu qu’au sentiment adonnés nuit et jour,

On les puisse nommer des victimes d’amour ?

Ainsi du larmoyant, chevalier téméraire,

Tu veux te distinguer du reste du vulgaire,

Et prenant un lugubre et cynique maintien,

Te distinguer Auteur, de brave Citoyen ;

Malgré ces beaux dehors un sévère critique

Entreprend quelquefois la vindicte publique ;

Et du sombre écrivain démêlant les replis,

Nous prouve que son cœur dément tous ses Écrits.

Voilà ce que je crains ; on dit que la Satyre

Sur toi de tous les temps conserva quelque empire,

Et qu’épris d’un beau feu...

L’ÉTHERÉE.

Je vois où vous tendez,

Et ne me crois pas fait pour de tels procédés.

J’ai bien quelques travers ; mais je suis honnête homme.

PASQUIN, à part.

S’il dit la vérité je consens qu’on m’assomme.

L’ÉTHERÉE.

Et toujours dans mon cœur consultant la raison,

J’ai su de la Satyre éviter le poison.

ALCIPE, ironiquement.

Que cet aveu me plaît ; et dans cet instant même,

Je ne puis t’exprimer à quel point mon cœur t’aime ;

Ta bouche et tes écrits sont donc d’accord entr’eux ?

L’ÉTHERÉE.

Et c’est-là ce qui doit m’excuser à vos yeux.

Si trompant vos projets, et courant à la gloire,

Je me vois, malgré vous au Temple de Mémoire,

Jamais aucun libelle, aucun sale tableau,

Même dans mon printemps n’a souillé mon pinceau.

Ennemi des Auteurs qui consacrent leurs plumes

À pouvoir sur des riens composer des volumes ;

D’une vertu sévère occupant mon loisir,

D’écrire honnêtement je formai le Désir ;

Je voulus qu’en tout temps, appui de l’innocence,

On vît en mes écrits respirer la décence.

Voyez si j’ai trahi les projets de mon cœur,

Et si je suis enfin un impudique Auteur,

Dont les talents vantés et protégés des belles,

Ne peuvent enfanter que d’honnêtes libelles ?

ALCIPE.

Qui ne croirait, grands Dieux ! qu’il dit la vérité ;

Et j’ai pourtant en main ce sonnet si vanté,

Qui de son bienfaiteur, esprit simple et docile,

Nous fera voir le nom chansonné par la ville.

Mais cependant, crois-moi, va, quitte ce métier,

Si ton front est couvert du plus noble laurier,

Crains que la jalousie...

L’ÉTHERÉE.

Ah ! j’ai pour leur répondre

Su trouver un moyen qui doit tous les confondre.

ALCIPE.

Dans leur chute ils pourront t’entraîner avec eux,

Et qui te soutiendra ?

L’ÉTHERÉE.

Les hommes vertueux.

 

 

Scène VI

 

LISIMON, ALCIPE, L’ÉTHERÉE, PASQUIN

 

LISIMON, d’intelligence avec Alcipe.

Ah ! vraiment croyez-vous que ce soit peu de chose,

Que cet aveu qu’ici l’amitié lui propose.

ALCIPE.

Pouvez-vous à ce point encenser ses travers ?

LISIMON.

Ainsi que nos plaisirs tous nos goûts sont divers.

Souffrez que jusques-là de sa philosophie

Je puisse ouvertement éclairer mon génie.

ALCIPE.

Lui, ce cœur faux...

L’ÉTHERÉE.

Qu’entends-je ? Ignorez-vous, Monsieur,

Que le moindre soupçon blesse trop mon honneur,

Pour laisser dans l’oubli ?... 

ALCIPE.

Démens donc ce libelle,

Qu’au Bureau du Mercure un messager fidèle,

Et gagé par tes soins...

L’ÉTHERÉE.

Je vois qu’on m’a trahi ;

Mais je veux qu’à l’instant vous soyez éclairci.

Ennuyé du fatras de sonnets, d’Épigrammes,

Que vomissaient sur moi les ennemis des Drames,

J’ai cru que je pouvais, les mettant sous mon nom,

Voir tous ces sots Auteurs remis à la raison.

Ce Sonnet, l’autre jour, remis à mon adresse,

Devait renouveler l’incendie au Permesse ;

Et là, sans être vu, je rejetais sur eux,

La honte et le surnom de coquin ténébreux.

ALCIPE.

Quoi ! tu n’es pas l’Auteur de cette impertinence ?

L’ÉTHERÉE.

Je voulais qu’il servît à ma propre vengeance,

Pasquin, imprudemment se l’est laissé voler ;

Jugez de ce malheur s’il faut se consoler ?

PASQUIN.

Monsieur, écoutez moi, je suis le seul coupable ;

C’est moi qui vous croyant un homme abominable,

Aimant à critiquer jusqu’à son bienfaiteur,

Crut par cet écrit seul démasquer votre cœur ;

Voyez ce que mérite une telle impudence...

L’ÉTHERÉE.

Ta honte et tes remords feront seuls ma vengeance ;

Ne crains plus mon courroux, Pasquin, il me suffit,

De pouvoir à leurs yeux passer pour bon esprit.

LISIMON.

Allez plus loin, Monsieur, pour un homme estimable ;

En vous nommant ainsi je ne suis qu’équitable.

L’ÉTHERÉE.

Eh bien, mon oncle, eh bien, des vrais honnêtes gens,

Voilà comme mon cœur veut mériter l’encens.

Rien ne peut m’alarmer, les poisons de l’envie,

Attaquent vainement le bonheur de ma vie.

ALCIPE, l’embrassant.

Viens réparer mes torts ; je doutai de ton cœur,

Et je veux à jamais assurer ton bonheur.

Damis, sois généreux ; tu sais que l’hyménée

Ne rend de nos beaux jours la trame fortunée,

Que lorsqu’un tendre amour en a formé les nœuds ;

Clitandre aime Émilie et possède ses vœux,

Consens à leurs plaisirs.

L’ÉTHERÉE, à Lisimon.

Voici votre promesse,

Puisque enfin je n’ai pu mériter sa tendresse.

ALCIPE, ramenant Clitandre et Émilie qui écoutaient.

Mon frère, approuvez-vous ses feux et son amour ?

LISIMON.

Mes enfants, oui, soyons tous heureux en ce jour ;

Mes yeux sont dessillés ; je vois que la nature

Chez nous plaça du ris la source la plus pure.

À l’Éthérée.

Je renonce, excusez, au genre larmoyant ;

Vous ne concevez pas d’où vient ce changement.

En deux mots le voici : je suis sexagénaire,

Et cours me délasser et rire avec Molière.

L’ÉTHERÉE.

Vous pouvez tout, Monsieur, et je suis trop heureux,

Si vous êtes enfin au comble de vos vœux.

Je n’ai pas prétendu.

ALCIPE.

Je fais quelle est ton âme,

Et combien la vertu te séduit et t’enflamme ;

Ne pourras-tu, Damis, ouvrir enfin les yeux,

Et laisser pour jamais les Drames ténébreux ?

Crains au moins la satyre, et que de ton génie...

L’ÉTHERÉE.

Je me justifierai par mon genre de vie.

Sombrement.

Mais si quelques Auteurs, pour se rendre immortels,

Outragent nos Écrits et brisent nos autels,

Je leur prépare un Drame et si triste et si sombre,

Qu’ils en auront longtemps même peur de mon ombre.

Il sort.

ALCIPE.

Se peut-il qu’autrefois, accourant à grands flots,

Paris ait applaudi des préjugés si sots :

Et que même aujourd’hui des sottises pareilles

Portent pour leur devise : à l’aîné des Corneilles.

PASQUIN.

C’est penser sagement ; on devrait pour longtemps

Cesser de nous donner des Drames larmoyants.

Mais quant à ce Roman, Messieurs, je conjecture

Qu’on en fait un précis dans le prochain Mercure.

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