Essai sur le talent de Regnard et le talent comique en général (Alfred MICHIELS)

Œuvres complètes de Regnard, Adolphe Delahays, Libraire-Éditeur, Paris, 1854.

 

 

C’est une des singularités de la littérature française que le peuple du monde qui possède le plus d’esprit et le plus de talent comique, deux choses très différentes, se soit si peu occupé de définir l’un et l’autre, ait si peu cherché à les comprendre, à les expliquer, en sorte que dans la foule de livres critiques publiés chez nous depuis trois siècles, on ne trouverait pas une idée qui jette quelque lumière sur la nature de ces qualités nationales, des matériaux qu’elles exploitent et des effets qu’elles produisent. La patrie de Rabelais, de Molière, de Regnard, de Beaumarchais, de Voltaire, de Paul-Louis Courrier, n’avoir pas la moindre notion philosophique touchant les facultés, le genre de composition, d’où est sortie sa principale gloire, voilà certes de quoi surprendre ! Questionnez les individus, compulsez les livres, demandez aux morts et aux vivants quelle est la signification de ces deux mois français par excellence, vous n’obtiendrez aucune réponse. Un nommé Cailhava s’est donné la peine d’écrire deux volumes sur la comédie et sur Molière : on les ouvre, on pense qu’on y trouvera une exposition de principes, une théorie quelconque relativement au sujet du livre. Vain espoir ! L’auteur s’occupe de l’application avant d’avoir posé les prémisses, se plonge dans le détail avant d’avoir examiné l’ensemble de la matière, même superficiellement. C’est un voyageur qui étudie à la loupe les cailloux, les brins d’herbe, la mousse et les arbustes, mais oublie de regarder les montagnes et les vallons, les lacs et les fleuves, les villes et les ports ; qui ne voit point, en un mot, la configuration générale du pays[1]. Un Italien naturalisé en France et qui a écrit ses livres dans notre idiome, Riccoboni avait également analysé les pièces de notre grand comique et fait ressortir son extrême habileté ; son ouvrage semble annoncer quelques vues philosophiques[2]. On cherche, on feuillette, on ne trouve rien. La même observation s’applique à un ouvrage publié en 1696 par l’abbé de Bellegarde et intitulé : Réflexions sur le ridicule et sur les moyens de l’éviter. Ce volume ne contient pas une définition, pas une idée générale, mais seulement une suite de remarques et de portraits, dans le genre de Labruyère.

Une telle absence d’idées sur le comique étonne principalement chez le peuple du monde qui saisit et peint mieux les ridicules. Il faut avouer néanmoins que les autres nations, comme le prouvera la dernière partie de notre essai, vivent dans la même ignorance. Quelques-unes ont fait de louables efforts pour en sortir, mais leurs tentatives n’ont pas réussi. Deux ou trois phrases d’Aristote laissent seules entrevoir la solution de ce problème important, difficile et curieux. Hormis les points que frappent ces lueurs imparfaites, il est resté enveloppé de ténèbres, comme la question du sublime, avant les analyses de Silvain et de Kant. Il mène pourtant, aussi bien que la dernière, aux considérations les plus hautes, les plus inattendues, les plus intéressantes. Une fois élucidé, il explique tout un côté de la nature humaine.

Outre cette raison intime, une autre cause aurait dû stimuler l’esprit d’investigation dans les philosophes, les critiques, les historiens littéraires : c’est l’effet que le ridicule produit en nous. Quel étrange phénomène ! Un homme passe dans la rue et voit tomber un autre homme, il éclate de rire. Un spectateur assis au théâtre voit paraître un personnage grotesquement habillé, lui entend dire une sottise, faire un quiproquo, et il éclate de rire. Un individu se promène, un livre à la main : tout à coup il suspend sa marche, sa bouche s’entr’ouvre et s’élargit, ses yeux se ferment à moitié, ses joues se plissent ; en même temps sa poitrine se soulève, ses flancs s’agitent ; il s’incline, se redresse et fait entendre un bruit capable d’effrayer les oiseaux de proie. Quelles secousses ! Comme il semble dominé par l’action d’une force irrésistible ! Comme ces mouvements convulsifs ont l’air de le rendre heureux ! Enfin, l’émotion croissant, des pleurs humectent ses paupières ; il est contraint de s’essuyer les yeux, et on pourrait le croire en proie à la douleur.

Que s’est-il donc passé en lui ? D’où vient cette joie ? D’où viennent ces bizarres soubresauts ? Les fous se livrent-ils à des contorsions plus singulières ? Et cependant cet homme est en même temps plein de raison et plein de santé.

Ici, comme on le voit, le problème se divise : nous avons maintenant à examiner quelles sont les causes extérieures du rire, quelles sont ses causes intérieures, ou, si l’on aime mieux, quelle est la nature du comique et la nature du plaisir qu’il fait naître. Nous exposerons en peu de mots notre manière de voir sur ces deux points, et nous espérons que notre théorie paraîtra claire et satisfaisante.

Tout ce qui est contraire à l’idéal absolu de la perfection humaine excite le rire et produit un effet comique. Or cet idéal absolu embrasse tous les aspects de notre nature et tous nos rapports avec le monde extérieur. Chose étrange en vérité ! l’homme, créature faible et malheureuse, est tenu de posséder les mérites les plus divers, de régler ses passions et son intelligence de manière à ce que ses facultés soient dans un perpétuel équilibré ; bien mieux, il faut qu’il se maintienne en bonne harmonie d’une part avec ses semblables, de l’autre avec les puissances physiques et avec les objets qui l’entourent. S’il n’arrive pas à ce haut degré d’excellence, il en est immédiatement puni par le ridicule.

En effet, l’homme doit être beau ; toute déviation un peu forte des lois de la beauté le rend comique. Trop de maigreur ou trop d’embonpoint, des jambes ou des bras trop longs, une bosse par-devant ou par-derrière, un nez volumineux, un menton disproportionné, des yeux de taupe, des cheveux hérissés, d’une couleur désagréable, excitent le rire et font naître l’envie de plaisanter les individus chez lesquels on remarque ces défauts. On leur sait mauvais gré de leur conformation hétéroclite, et on ne demande pas mieux que de s’amuser à leurs dépens. Cette disposition produite par les vices du corps implique pour l’homme la nécessité d’être beau, quelque bizarre que cette obligation puisse paraître. Il ne peut même bégayer ou bredouiller, sans faire perdre leur sérieux aux gens qui l’entendent.

Il est deux cas néanmoins, où la laideur physique éveille d’autres sentiments. Lorsqu’elle fait souffrir l’homme disgracié de la nature, elle ne provoque plus, la gaîté. Un boiteux, un cul de jatte, qui se traînent péniblement, avec des efforts douloureux, un aveugle qui tâtonne pour trouver son chemin, ne semblent pas comiques et n’inspirent pas d’idées moqueuses. On les plaint, on s’attendrit sur leur sort, en se félicitant de n’être pas dans la même situation. Dès qu’il y a souffrance, la pitié prend la place du rire. C’est une loi et une précaution de la nature, que les maux de nos semblables ne puissent pas devenir pour nous des causes de joie.

On devine néanmoins que la sensibilité des individus fixe les limites du rire et de la compassion. Les âmes sèches trouvent plus à railler, les âmes tendres s’émeuvent plus facilement. Là où tel homme égoïste et dur voit un sujet de plaisanterie, l’homme de cœur voit un sujet de larmes : le premier rit encore avec une expression de dédain, que le second a déjà des pleurs dans les yeux. L’un aperçoit plus tôt la souffrance et l’autre l’aperçoit plus tard. Un individu très sensible ne rit pas souvent : il plaint presque toutes les difformités, sinon comme une cause de douleur physique, au moins comme une cause de douleur morale. Il y a effectivement bien peu d’êtres laids auxquels leur laideur n’inspire une affliction secrète. Une constante moquerie annonce une mauvaise nature.

La laideur physique cesse encore d’être plaisante, lorsqu’elle devient une menace. Des yeux féroces, des traits repoussants qui annoncent la méchanceté, une organisation puissante au milieu de son désordre, ne provoquent pas le rire, mais excitent la crainte ou l’aversion. Tout comique disparaît : nous sommes en face du terrible. Le drame pousse sa joyeuse sœur dans la coulisse et prend possession du théâtre. Sancho est amusant : les Sorcières de Macbeth, Quasimodo, le Satan du Paradis perdu ont un autre caractère et produisent un autre effet. Leur laideur tragique éloigne le rire, au lieu de le faire naître.

Non-seulement l’homme doit être beau, ou pour le moins d’une forme régulière, mais il est tenu d’avoir une intelligence bien organisée, qui suive fidèlement les principes de la logique et le préserve de l’erreur. Tout raisonnement faux, toute méprise sont comiques, s’ils n’engendrent pas de souffrances et ne mettent aucun individu en péril. Les pièces de Térence, Piaule, Molière, Regnard, Beaumarchais, Gozzi, sont pleines de quiproquos, de bévues commises par les personnages, d’inepties, d’extravagances qu’ils débitent. Sur tous les théâtres du monde, le niais a le privilège de faire rire les spectateurs. Les fous du moyen âge excitaient de même la gaîté à la cour des rois et des princes. Jocrisse, Pierrot, Bertrand, Pourceaugnac, sont des types éternels. Une foule de scènes comiques doivent leur agrément à l’erreur de deux personnages, qui croient s’entendre et parlent néanmoins de choses différentes. Ainsi, lorsque Valère a enlevé la fille d’Harpagon et que le père le soupçonne de lui avoir dérobé son coffre fort, il y a entre l’avare et le jeune homme une explication très divertissante, l’un ayant toujours en vue la femme qu’il aime et l’autre la caisse qu’il regrette : les mots dont ils font usage peuvent désigner celle-ci comme celle-là ; plus l’erreur se prolonge, plus elle réjouit l’audience, qui finit par éclater de rire. L’idéal de l’homme exige donc qu’il ne se fourvoie jamais dans le domaine de la pensée, qu’il obéisse ponctuellement aux règles de la logique et ne se méprenne ni sur l’essence des choses, ni sur les qualités bonnes ou mauvaises, sur les sentiments et les projets des individus, ni même sur la signification de leurs paroles. C’est là un programme bien difficile à réaliser, sans doute ; mais la joie moqueuse excitée par tout ce qui s’en éloigne, prouve son existence et le caractère impératif dont la nature l’a revêtu. Elle porte si loin la rigueur, qu’elle ne fait pas même grâce à l’ignorance et à l’étourderie.

Mais supposez qu’une erreur compromette la fortune ou de celui qui l’a commise ou d’une tierce personne, qu’elle devienne pour eux une source de chagrins, de pénibles accidents, le comique est aussitôt détruit. Le lecteur, l’auditeur s’apitoient : le sourire même cesse de voltiger sur leur bouche ; il trahirait une âme basse et un mauvais cœur. Si l’idée fausse, le raisonnement inexact ont des conséquences plus funestes encore, s’ils jettent dans le désespoir ou entraînent péril de la vie, alors la terreur s’empare du public, et l’horreur même peut se produire. John Gilpin monte à cheval pour aller rejoindre sa femme et ses enfants, qu’une voiture a transportés hors de Londres ; mais il ne connaît pas la bête qui le conduit au rendez-vous : son ami le calandreur la lui a prêtée. Or, voilà que le quadrupède se lance à fond de train : le malheureux John le saisit par la crinière, ce qui le fait galoper de plus en plus vite. Deux cruchons pleins de vin, qu’il avait enfilés par les anses dans un ceinturon, se brisent derrière lui. N’importe ! l’animal bondit toujours, et le gauche cavalier aperçoit bientôt sa famille au balcon d’une hôtellerie. – « Arrêtez, arrêtez, John Gilpin ; c’est ici l’endroit, crient de tous leurs poumons la femme, les enfants et les servantes. Le dîner attend et nous sommes fatigués ! » – « Je le suis aussi, répond le bourgeois éperdu. » – Mais le cheval ne s’occupe guère de ce qu’éprouve, de ce que désire le marchand de drap. Il passe comme une flèche, car son maître possède, trois lieues plus loin, une maison de campagne où il a l’habitude d’aller. Hop ! hop ! hop ! Gilpin, qui n’a plus ni perruque, ni chapeau, entre dans la cour du calandreur. Celui-ci veut le retenir à dîner : « Mais c’est le jour anniversaire de mon mariage : il est impossible que je laisse ma femme et mes enfants dîner seuls ; je cours les retrouver. » Et aussitôt Gilpin tourne bride. Malheureusement un âne, placé près de là, commence à braire avec une telle force que le cheval s’élance de plus belle, comme s’il entendait rugir un lion. Au bout d’une heure, le marchand approche de l’auberge : un valet de poste essaye de l’arrêter, pour gagner une demi-couronne que lui a promise Mme Gilpin ; le quadrupède s’effarouche et arpente plus vite que jamais le sol. Enfin, le drapier rentre dans Londres, arrive chez lui, couvert de poussière, fatigué, altéré, très peu satisfait de son excursion champêtre.

Comme les accidents qui lui arrivent ne sont pas d’une nature grave, ne compromettent ni son bonheur, ni son existence, et ne peuvent lui causer qu’une irritation passagère, on se divertit à ses dépens : sa mésaventure reste dans les bornes du comique. Il pensait conduire son cheval, et, c’est au rebours, son cheval qui le conduit : cette erreur sans danger nous amuse. Mais qu’un voyageur, croyant la saison propice pour traverser les montagnes et s’imaginant connaître la route qu’il doit parcourir, s’enfonce dans les Alpes, suive les détours de leurs vallons inclinés. Il marche, et les sites deviennent plus sauvages, les rochers plus menaçants, les gorges plus étroites, les forêts plus sombres ; il marche, et la solitude augmente autour de lui, les traces de culture, les dernières habitations disparaissent peu à peu ; il marche, et l’air se raréfie, la chaleur diminue, le vent traîne sur les bois des nappes de brouillard, les torrents, plus agités en parcourant un sol plus abrupte, se chargent d’écume et prennent une voix plus majestueuse. Enfin le soleil, depuis longtemps caché derrière les cimes des montagnes, quitte notre hémisphère : l’ombre enveloppe le voyageur au moment où il pénètre dans la région des nues, où leur voile humide lui dérobe la lumière des étoiles. Que faire ? il s’est trompé de route évidemment, il n’a pas atteint le gîte où il comptait passer la nuit et ne sait plus quelle direction choisir. Un précipice longe le chemin qu’il suit, un gouffre de deux ou trois mille pieds peut-être : les légions de pins échelonnées sur ses pentes frémissent dans les courants d’air froid qui descendent des glaciers ; mille notes lugubres s’exhalent de ces profondeurs. Bientôt le sol gèle et craque sous les pas de l’étranger : une nouvelle angoisse émeut son cœur ; l’ours, le loup habitent les hautes montagnes où les confine la civilisation. Ne sera-t-il pas bientôt réduit à se défendre contre leurs dents avides ? Encore si le plus faible rayon de lune éclairait le brouillard, dessinait vaguement les formes et permettait de se tenir sur ses gardes ! Mais cette nuit, cette nuit impénétrable, ces murmures sinistres, ce froid qui augmente, cette route inconnue où chaque pas peut conduire à la mort ! La fausse idée, le faux espoir du voyageur ne sont pas plaisants comme ceux du maladroit Gilpin. La position, l’erreur des deux individus ont une grande analogie ; seulement le péril en change l’effet, et la situation de l’un nous frappe de terreur, quand celle de l’autre excite notre hilarité.

Les affections de l’homme ne doivent pas être moins sagement conduites, moins bien réglées que son intelligence. Toute déviation inoffensive des lois du sentiment et de la passion produit le phénomène moral désigné par le nom de comique. Un jeune homme épris d’une vieille femme, un vieillard épris d’une jeune fille, un amour insensé qui empêche de voir la sottise, les habitudes grossières, les défauts matériels et les vices de la personne qu’on aime, un attachement déraisonnable pour un être indigne de confiance et d’amitié, l’admiration d’un sot pour un mauvais auteur ou un mauvais artiste, l’enthousiasme qui honore la célébrité, quelle qu’en soit la source, plutôt que le mérite, l’ambition des incapables, bref, tout sentiment, toute passion que rien ne justifie, qui s’éloignent de leur but ou sont mal placés, provoquent le rire et tombent dans le domaine de la comédie. Bien mieux, il est indispensable que nos affections soient vraies : aussitôt que la feinte, la ruse, la prétention les imitent ou les allèrent, elles deviennent odieuses ou ridicules. Arnolphe élevant Agnès qu’il a prise toute petite, qu’il aime d’un amour sénile et prépare à l’honneur d’être sa femme, égayé toute la salle et n’obtient la pitié de personne, quand il lui arrive des mésaventures. L’amitié, le dévouement, la confiance d’Orgon pour Tartufe rendent comique l’opiniâtre bourgeois. Les démonstrations, les cajoleries hypocrites de Béline, l’amour trompeur qu’elle témoigne au Malade imaginaire, divertissent le public : cette affectation enlève aux deux personnages tout caractère sérieux ; à l’un parce qu’il se laisse abuser, à l’autre parce qu’elle n’éprouve point les sentiments qu’elle affiche. Y a-t-il rien de plus triste, de plus digne d’intérêt qu’un homme attaqué dans les sources mêmes de son existence, affligé d’un mal interne, qui peut s’aggraver d’heure en heure et menace perpétuellement ses jours ? Eh bien ! si le trouble des organes n’est pas réel, si l’individu s’effraye sans motif, le ridicule naît sur-le-champ de son erreur. Tant il est vrai que nulle affection, nulle émotion ne doit s’écarter de sa route, ni sortir des limites que lui trace la nature. La peur et l’inquiétude ont aussi leurs lois : on ne peut craindre mal à propos sans tomber dans le ridicule et donner prise au sarcasme.

Il est bien entendu que ces aberrations du sentiment ne seraient plus comiques, si elles occasionnaient une vive douleur corporelle ou un chagrin profond, si elles mettaient en péril la fortune, le bonheur ou la vie de quelqu’un. Nous l’avons déjà fait observer : le rire ne s’accommode point du voisinage des passions fortes. La pitié, la colère, l’indignation, la terreur le dissipent ou l’empêchent de naître. Et comme cette restriction s’applique à toutes les formes du ridicule, nous ne la répéterons plus, pour ne pas fatiguer le lecteur. Le comique exige une entière liberté d’esprit et une absence complète d’émotion : il faut que l’entendement se fasse un jeu des difformités, des erreurs, des sottises, des folles passions qu’il voit circuler autour de lui. L’émotion le gagne-t-elle, la douleur vient-elle éveiller sa sympathie, la gaîté disparaît. L’homme qui tout à l’heure semblait ridicule, maintenant qu’il souffre, maintenant qu’il est en péril, excite la compassion. Qu’un coup de feu atteigne l’individu le plus grotesque, au milieu d’un discours emphatique et puéril : sa chute, sa pâleur, le sang répandu sur ses habits changeront aussitôt les dispositions à son égard ; on oubliera son extravagance et on le plaindra.

Si c’est une obligation pour l’homme d’être beau, intelligent, de bien placer ses affections et de ne pas s’émouvoir mal à propos, c’est pour lui une obligation plus rigoureuse encore de ne pas violer les principes de la morale. Toutes les fois que dans des circonstances graves il offense les lois de la justice et de la vertu, il se rend odieux, méprisable ; toutes les fois que, dans des circonstances peu graves il commet des fautes analogues, il devient ridicule. Les péchés véniels sont une abondante source de comique. Le mensonge, le vol, la supercherie, les traits de cupidité, d’avarice, de présomption, d’envie et d’égoïsme, en abaissant l’homme, font de lui un personnage plus ou moins grotesque. Les valets fripons de Molière qui cumulent tous les vices, provoquent sans cesse le rire. Scapin, Robert Macaire, Bertrand, Mercadet, Lazarille de Tormes, sont des types très amusants. La vanité du bourgeois gentilhomme, la ladrerie d’Harpagon, la suffisance de la comtesse d’Escarbagnas, l’égoïsme ingénu des enfants et des rustres, éveillent la gaîté. Il n’est pas un vice, pas un genre de délit contre la morale, qui ne donne naissance à une forme du comique.

Il semblerait que nous devons avoir énuméré toutes les conditions de l’idéal, toutes les exigences de la nature. N’avons-nous pas fait le compte de tous les mérites, de toutes les vertus que peut posséder notre espèce, qui sont isolément assez rares et qu’on voit encore moins souvent réunis ? Qu’oserait-on demander de plus à de si débiles créatures ? Faut-il qu’elles s’élèvent jusqu’au rang des dieux ? Il faut au moins qu’elles atteignent une perfection absolue qui les en rapproche beaucoup. Nous n’avons effectivement désigné que le quart de leurs obligations : celles qui nous restent à signaler ne sont pas moins formelles, pas moins rigides que les autres.

Premièrement, il ne suffit pas que notre organisation soit régulière, que chacune de nos facultés procède comme le veulent la raison et la nature ; il est encore indispensable que nous maintenions entre elles un juste équilibre. Les instincts physiques, l’entendement, les passions et le sentiment moral doivent demeurer dans leurs domaines respectifs, et ne pas empiéter sur les domaines voisins. L’homme est une espèce de gouvernement constitutionnel, qui exige la pondération des pouvoirs. Dès qu’elle n’a plus lieu, le ridicule se manifeste.

Les instincts l’emportent-ils sur les facultés de l’esprit, sur les affections et les sentiments, sur les avis de la conscience, ils produisent immédiatement des scènes comiques. L’instinct de la conservation, par exemple, lorsqu’il domine l’intelligence, les affections, le sentiment moral, égayé toujours le public. Le rôle du Poltron a un succès infaillible dans toutes les pièces et dans tous les pays du monde. La gourmandise, l’ivrognerie, la paresse, le grossier amour des sens, dérident l’auditoire d’une manière aussi certaine. Sancho Pança nous offre réunis ces penchants vulgaires, et nous les montre en action. Nulle idée, nul sentiment, nul principe moral ne le gêne dans l’accomplissement de ses désirs et de ses fonctions naturelles ; il laisse même aller sous lui en se cramponnant à son maître, pendant que celui-ci rêve de glorieuses aventures au milieu des montagnes Noires ; les extravagantes illusions du chevalier, le parfum des brises nocturnes et des plantes sauvages ne l’empêchent point de sentir les effets que la peur a produits sur son fidèle écuyer.

Est-ce, au contraire, l’intelligence qui domine et paralyse soit les instincts, soit les affections ou le sentiment moral, le comique naît aussitôt de cette combinaison défectueuse. Les distractions des penseurs en offrent un exemple. Quelques-uns des traits que raconte La Bruyère, sans les attribuer à une excessive préoccupation, pourraient néanmoins avoir cette cause. « Si Ménalque marche dans les places, il se sent tout d’un coup rudement frapper à l’estomac ou au visage ; il ne soupçonne point ce que ce peut être, jusqu’à ce qu’ouvrant les yeux et se réveillant, il se trouve ou devant un limon de charrette, ou derrière un long ais de menuiserie que porte un ouvrier sur ses épaules. On l’a vu une fois heurter du front contre celui d’un aveugle, s’embarrasser dans ses jambes et tomber avec lui, chacun de son côté, à la renverse. » Un homme auquel la méditation ferait ainsi oublier le soin de sa personne, quels que fussent d’ailleurs son génie et sa renommée, divertirait les spectateurs à ses dépens : il renouvellerait l’histoire de l’astrologue tombé dans un puits. Le comique ne serait pas moins vif, si sa préoccupation l’égarait en matière de sentiment et de morale. « Ménalque se marie le matin, l’oublie le soir et découche la nuit de ses noces : quelques années après, il perd sa femme, elle meurt entre ses bras, il assiste à ses obsèques, et le lendemain, quand on vient lui dire qu’on a servi, il demande si sa femme est prête et si elle est avertie. »Voilà pour le sentiment : voici pour les convenances morales. « Il se trouve par hasard avec une jeune veuve, il lui parle de son défunt mari, lui demande comment il est mort. Cette femme à qui ce discours renouvelle ses douleurs, pleure, sanglote, et ne laisse pas de reprendre tous les détails de la maladie de son époux, qu’elle conduit depuis la veille de sa fièvre qu’il se portait bien, jusqu’à l’agonie. – Madame, lui demande Ménalque qui l’avait apparemment écoutée avec attention, n’aviez-vous que celui-là ? » Au surplus, Don Quichotte est le type de ces individus bizarres qui, sous l’influence de leurs idées, oublient leurs besoins, méconnaissent le témoignage de leurs sens, brisent avec toutes leurs affections et négligent même leurs devoirs.

L’amour, l’ambition, la haine, la colère et l’esprit de parti peuvent amener des effets semblables. Un amoureux que son exaltation empêche de boire et de manger, de vaquer à ses affaires, qu’elle rend gauche et distrait ; l’homme furieux qui déraisonne, qui ne se possède plus et se répand en invectives ; l’ambitieux, l’énergumène dominés par leurs passions politiques, perdant toute clairvoyance et ne jugeant les choses que du haut de leurs opinions exclusives ; l’avide spéculateur, dont les opinions changent, au contraire, suivant ses intérêts, désopilent la rate de ceux qui ne partagent point leurs préventions et illusions. Un sentiment bon ou mauvais les tient asservis, et rompt chez eux l’équilibre des facultés humaines.

L’amour de la justice et de la vérité, chose étrange, peut lui-même devenir comique. Si, dans les circonstances graves, en face du péril et quand il s’agit de soutenir une noble cause, il est glorieux de ne prendre pour guide que sa conscience, de se laisser emporter par son courage, si c’est là une des formes du sublime, dans des cas moins importants et des situations moins dramatiques, on s’expose au ridicule en étant trop ferme sur ses principes, en repoussant toute concession, en ne voulant jamais ni taire, ni amoindrir, ni voiler la vérité. C’est là le travers d’Alceste. Il s’emporte contre toutes les actions qui blessent tant soit peu la morale, qui ne témoignent point d’une parfaite droiture, et voudrait, pour vivre avec les hommes, qu’ils fussent des modèles de vertu. Cet excès de rigueur lui échauffe constamment la bile, lui fait perdre la modération et l’entraîne à de comiques fureurs. Dès la première scène, on l’entend s’écrier :

 

Je ne trouve partout que lâche flatterie,

Qu’injustice, intérêt, trahison, fourberie ;

Je n’y puis plus tenir, j’enrage ; et mon dessein

Est de rompre en visière à tout le genre humain.

 

Ce qui provoque la sage réponse de Philinte :

 

Mon Dieu ! des mœurs du temps mettons-nous moins en peine,

Et faisons un peu grâce à la nature humaine ;

Ne l’examinons point dans la grande rigueur,

Et voyons ses défauts avec quelque douceur.

Il faut, parmi le monde, une vertu traitable :

À force de sagesse on peut être blâmable ;

La parfaite raison fuit toute extrémité

Et veut que l’on soit sage avec sobriété.

Cette grande roideur des vertus des vieux âges

Heurte trop notre siècle et les communs usages ;

Elle veut au mortel trop de perfection :

Il faut fléchir au temps sans obstination ;

Et c’est une folie, à nulle autre seconde,

De vouloir se mêler de corriger le monde.

 

Ces beaux vers expliquent tellement bien le genre de ridicule dont nous parlons en ce moment, qu’il serait superflu d’y rien ajouter. La droiture ingénue des enfants, des étourdis, des hommes trop sincères, engendre une autre espèce de comique. Suivant les lois de la nature et de la justice, ils disent à tout propos des vérités ou font des actions qui blessent les principes, les habitudes factices du monde social. Ils révèlent les secrets que l’on tient le plus à environner d’ombre, l’âge d’une femme sur le retour, la pauvreté d’un orgueilleux, la basse origine d’un faux noble, les emprunts d’un auteur, les infortunes conjugales d’un mari, les sottises et les faiblesses d’un magistrat. Tous les déguisements tombent devant ces indiscrétions naïves : les fautes, les vices, les prétentions, les plaies cachées apparaissent dans tout leur jour. Contrariant les instincts, les passions, les idées reçues, ne ménageant aucune erreur, aucune folie, aucune susceptibilité, cette brusque franchise excite un rire général.

Les huit formes comiques, dont nous venons de faire l’analyse et la description, embrassent tout le domaine du comique de caractère. Le comique de situation a également huit formes, car le monde moral nous offre dans ses lois et ses combinaisons la même symétrie, la même régularité que le monde physique. C’est un spectacle admirable pour ceux qui aiment ce genre d’études et se livrent à ces contemplations. Malheureusement le goût en est peu répandu.

Le comique de situation a une double origine : il est produit par un désaccord de l’homme avec le monde extérieur ou par un désaccord de l’homme avec ses semblables.

Le monde extérieur comme nos semblables peuvent contrarier nos instincts, nos idées, nos sentiments, nos facultés morales. Voilà les huit formes du comique de situation, prenant leur source dans huit espèces d’antagonismes. Considérons-les maintenant en détail.

Tous les obstacles, tous les accidents qui nous empêchent de satisfaire nos besoins ou gênent quelqu’une de nos fonctions naturelles, nous mettent sur-le-champ dans une position comique. Un homme altéré qui ne trouve point de breuvage ; un homme affamé qui ne trouve point de nourriture ; un homme amoureux qui ne trouve pas de femme ; un homme que presse une nécessité impérieuse et qui est obligé de se contraindre, font tous une plaisante figure. Vous suivez une charmante personne que vous avez rencontrée dans la rue ; elle semble agréer vos muets hommages, et vous brûlez de savoir où elle demeure ; tout d’un coup, elle traverse un pont qui n’est pas libre, vous cherchez sur vous de quoi payer le passage, rien ! vous avez oublié votre bourse ! L’aimable fille s’éloigne en souriant d’un air moqueur, et vous demeurez la bouche béante, les yeux effarés, en voyant fuir vos espérances. Votre mésaventure égayera tout le monde. Une autre fois, vous sortez en grande tenue, vous allez rendre une visite solennelle, mais une pluie subite vous inonde, et il n’est personne que votre désappointement ne réjouisse : il divertira encore plus, si l’on sait que vous avez l’eau en horreur. Toute cause externe et sans intelligence qui contrarie nos instincts, produit donc un effet comique.

Le résultat est le même, si l’antagonisme porte sur nos idées, au lieu de tenir en échec nos tendances et nos besoins corporels. Les faiseurs de projets, qui voient l’avenir en beau et espèrent toujours monts et merveilles, prêtent à rire chaque fois qu’un accident vient terminer leurs songes. Un politique opiniâtre annonce que telle complication se dénouera de telle manière, il indique même l’époque où doit avoir lieu la péripétie et il semble autorisé à parler de la sorte ; mais une circonstance imprévue amène une solution toute différente : chacun se moque du faux prophète. Un voleur attaque un individu qui suit une grande route : contre son attente, cet individu, plus fort que lui, le terrasse, lui garrotte les mains et les pieds, le jette sur sa voiture et le livre aux gendarmes. Le pauvre brigand n’est-il pas ridicule ? Il croyait prendre et il a été pris : un fait exceptionnel a déjoué ses bonnes intentions, il ne pensait pas trouver son maître.

Une passion, un sentiment contrariés par des obstacles matériels, par des événements fortuits, mettent aussi l’homme dans une position comique. Une jeune fille a donné rendez-vous à son amant : elle doit, la nuit prochaine, laisser la porte de la maison entr’ouverte, et elle tient parole. Un voisin, qui remarque cette porte entrebâillée, s’imagine qu’elle l’est par suite d’un oubli et la ferme. Le galant arrive dans les ténèbres, le manteau sur le nez, le cœur palpitant de joie et d’espérance. Il pousse la porte, la porte résiste : qu’est-il survenu ? serait-il joué, dupé, trahi ? un rival préféré occuperait-il sa place ? Le malheureux se dépite et se désole. La jeune fille, de son côté, maudit sa lenteur, le croit infidèle et s’irrite de lui avoir accordé une faveur à laquelle il n’attachait aucun prix. Un accident leur cause à tous deux un chagrin comique. Un avare décoiffé par un coup de vent qui jette son chapeau dans la rivière ; un orgueilleux qui tombe et déchire son habit en entrant dans un salon où il croyait produire de l’effet, amusent également le spectateur. Le désaccord de leurs sentiments avec les circonstances et le monde extérieur leur donne un aspect ridicule.

Il est encore nécessaire à la dignité de l’homme que des obstacles matériels, des forces mécaniques ne l’empêchent pas d’accomplir sa volonté, de faire son devoir. L’obstacle peut même se trouver dans la conformation de ses organes, dont les vices et les qualités appartiennent à la nature physique. Tout maladroit excite le rire, parce que sa maladresse l’éloigné de son but : il vise le centre d’une cible et ses coups vont frapper bien loin de là ; il veut sauter un fossé plein d’eau et tombe au milieu ; il répand sur lui son potage dans sa précipitation à l’avaler. Ses intentions échouent durant leur trajet vers la fin qu’il se propose. La conséquence est la même, si l’insuccès vient d’une cause tout à fait extérieure. Odon pari pour la chasse : il compte bien ne pas perdre ses peines et veut absolument rapporter du gibier. Mais une chance fatale le poursuit tout le jour : ou il n’aperçoit rien, ni lièvre, ni caille, ni perdrix, ou les bêtes avisées partent trop tôt, bien avant qu’il soit à portée de fusil. Odon peste, s’obstine, se harasse ; mais enfin il est obligé de retourner au château, le carnier vide ; il conte ses mésaventures et on le raille. Le sénateur Bird vient de voler une loi contre les esclaves, contre ceux qui leur donnent asile ou facilitent leur évasion : il souhaite qu’on l’exécute strictement pour le bien public, et à l’occasion il la ferait exécuter lui-même. Mais voilà justement qu’une pauvre fugitive entre chez lui, pâle, exténuée, avec un petit garçon, les pieds saignants, les habits en lambeaux. C’est une esclave, et il s’émeut ; c’est une esclave, et il recommande lui-même qu’on lui donne des soins, un nouveau costume, aussi bien qu’à son enfant ; c’est une esclave, et, attendri jusqu’aux larmes, il finit par la conduire lui-même, durant une nuit sombre et dans sa propre voiture, chez son ami Van Trompe, qui habite une ferme isolée, loin de toutes les routes, et qui d’ailleurs saurait la défendre, avec sept fils d’une taille colossale, non moins braves que lui : ce législateur enfreignant une loi qu’il a votée, parcourant des chemins détestables et périlleux pour agir contre ses intentions premières, offre un exemple très juste du comique de la deuxième espèce, produit par l’antagonisme des circonstances, des lois physiques, des objets extérieurs avec la volonté humaine, qu’ils contrarient, annulent et oppriment.

Nous devons appeler ici l’attention du lecteur sur l’exigence vraiment singulière de la nature, qui nous impose l’obligation de faire prévaloir sans cesse notre volonté, sous peine de ridicule. Un être si faible, si variable, si peu clairvoyant, mis en demeure de toujours atteindre son but, de vaincre tous les obstacles ! N’est-ce pas pousser trop loin la rigueur ? n’est-ce pas placer tellement haut l’idéal que nous ne puissions plus l’atteindre ? Quoi que l’on pense de cette condition tyrannique, elle était nécessaire pour que l’idéal conservât son caractère absolu : la perfection n’admet pas de moyen terme.

Aussi à tant de prescriptions rigoureuses en ajoute-t-elle une autre, qui ne l’est pas moins. Non-seulement nous devons maintenir le bon accord entre nous et le monde extérieur, mais il faut que l’harmonie règne entre nous et nos semblables. Dès que la moindre disconvenance se manifeste, elle produit des scènes bouffonnes qui amusent à nos dépens. La comédie n’ayant pas de ressource plus abondante, ni plus souvent exploitée, quelques mots nous suffiront pour classer les effets ridicules produits par les dissensions humaines. Sur ce terrain connu, le lecteur sera bientôt orienté.

Que des individus passagèrement réunis ou destinés à vivre ensemble, le mari et la femme, l’amant et sa maîtresse, des amis, des connaissances, diffèrent de goûts, de caprices et d’instincts, le comique naît aussitôt de leur discorde. L’un aime un plat que l’autre abhorre, dont il ne peut même souffrir l’odeur ; le premier veut manger chaud, le second manger froid ; celui-ci désire que l’on dresse la table en plein air, celui-là qu’elle reste dans la maison ; Pierre affectionne un vin qui déplaît à Paul ou à Pauline. Observations, réponses, traits moqueurs, entêtement, dépit, fêle changée en disgrâce ; épisode comique. Si l’opposition, la lutte change d’objet, elle ne change point de caractère. Que le mari soit actif, remuant, la femme lourde, paresseuse, indolente ; que le premier veuille toujours sortir, se promener, la seconde rester immobile chez elle ; spectacles, lecture, demeure, habillements, quel que soit le principe de mésintelligence, elle a pour effet certain de récréer les tiers. Trois voyageurs, qui font route ensemble, atteignent un carrefour d’où partent trois chemins : lequel faut-il prendre ? chacun d’eux ouvre un avis différent et s’obstine ; ils se séparent, suivent trois routes divergentes, et le contraste de leurs opinions, de leurs déterminations produit une scène comique. L’harmonie est tellement nécessaire entre les hommes, qu’on doit même la trouver dans leur conformation et leur aspect. Un couple très disproportionné pour la taille, la grosseur, l’âge, le teint, les traits de la figure, met ceux qui le voient dans une disposition joviale. Peu importent les sexes. Le long et maigre Don Quichotte, l’épais et court Sancho font rire par leurs discordances physiques.

Lorsque le contraste a lieu sur le terrain des idées, des opinions, entre les facultés intellectuelles, les spectateurs ne perdent pas moins vite leur sérieux. Des individus que leurs principes politiques mettent toujours en opposition, de sorte que quand l’un ouvre la bouche pour raconter un fait, pour émettre un jugement, on est sûr que l’autre dira juste le contraire, sont une source perpétuelle de comique. Quelles que soient les dissidences de pensées, elles renferment un élément grotesque : les arts, la littérature, la philosophie, la religion, le commerce, la beauté des femmes, tout ce qui donne prise à la dispute, donne prise au ridicule, dès que les passions tragiques sont absentes. Les quiproquos, surtout lorsqu’ils durent un peu longtemps, n’amusent pas moins. Ebert, ministre du saint Évangile, est assis avec quelques paroissiens près d’un railway ; il leur a expliqué les effets de la vapeur et croit qu’ils les comprennent désormais aussi bien que lui. En ce moment, on voit apparaître une locomotive. – Eh bien ! mes amis, ajoute le pasteur, vous savez maintenant ce qui fait avancer cette lourde machine et ce qui lui communique sa force. – C’est égal, répond un des villageois, vous avez beau dire, monsieur le curé, il y a un cheval dedans.

Le désaccord, l’inégalité de ces deux intelligences provoque un rire soudain ; l’étonnement du curé, la bêtise de son auditeur, excitent une joie très vive. Les explications du ministre ont bien profité à ses paroissiens !

Les incompatibilités d’humeur, de sentiments, d’affections, dérident aussi les gens les plus graves, qu’elles naissent de la différence ou de la similitude des caractères. Une trop grande conformité de natures peut rendre très difficile la vie en commun. Des individus acariâtres, pointilleux, colères, jaloux, chicaneurs, sont bientôt fatigués les uns des autres. La ressemblance de leurs passions amène entre eux de divertissants conflits. Les tendances opposées font naître également la discorde et son résultat infaillible, le comique. Les gens gais et les gens moroses, les esprits audacieux et les esprits timides, les avares et les dissipateurs, les libertins et les personnes pudibondes ne s’accommodent guère ensemble : or, tous leurs débats, toutes leurs luttes ont un aspect ridicule. Un amour très vif d’un côté, une répugnance non moins vive de l’autre, une ambition toujours en haleine, un goût prononcé pour le repos, les antipathies de diverse nature donnent aussi lieu à des altercations, à des scènes plaisantes. L’idéal de la vie humaine exige que nous soyons perpétuellement d’accord avec nos semblables.

Notre volonté n’est point exempte de cette loi. Aussitôt que des volontés se trouvent en opposition, leur dissidence produit un effet comique. Éraste est venu aux Tuileries pour y attendre Orphise : il souhaite, il veut s’entretenir avec sa belle maîtresse ; elle tarde malheureusement pour lui, et une légion de fâcheux qui se succèdent, ou lui font craindre de ne pas être seul, ou viennent rompre son entretien et le séparent delà jeune personne, ou l’empêchent de le renouer. L’un lui chante un air dont il est l’auteur et danse un pas de son invention ; l’autre le prie de vouloir bien lui servir sur-le-champ de second dans un duel ; un autre encore se plaint à lui d’un coup funeste, qui lui est survenu au jeu, et tâche de le retenir afin de lui montrer cette combinaison déplorable ; puis Orante et Climène le choisissent pour juge d’un débat galant qui s’est élevé entre eux ; Caritidès, Ormin, lui demandent son appui près du roi... Bref, une suite de personnages ayant tous des volontés qui contrarient la sienne, le mettent sur les charbons et finissent par l’exaspérer. Sganarelle a demandé la main de Dorimène, ne sachant pas que c’est une coquette et une délurée ; mais quand il prévoit le sort qu’elle lui réserve, il change d’intention et né veut plus l’épouser. Cela ne fait point le compte du père, qui envoie son fils parler au prétendu. Alcidas déclare à Sganarelle qu’il deviendra le mari de sa sœur ou qu’ils se couperont la gorge ensemble. Sganarelle n’accepte ni l’une ni l’autre proposition. Alcidas lui donne des coups de canne et lui présente derechef les épées.

 

SGANARELLE.

Encore !

ALCIDAS.

Monsieur, je ne contrains personne ; mais il faut que vous vous battiez, ou que vous épousiez ma sœur.

SGANARELLE.

Monsieur, je ne puis faire ni l’un ni l’autre, je vous assure.

ALCIDAS.

Assurément ?

SGANARELLE.

Assurément.

ALCIDAS.

Avec votre permission donc

Alcidas lui donne encore des coups de bâton.

SGANARELLE.

Ah ! ah ! ah !

ALCIDAS.

Monsieur, j’ai tous les regrets du monde d’être obligé d’en user ainsi avec vous ; mais je ne cesserai point, s’il vous plaît, que vous n’ayez promis de vous battre, ou d’épouser ma sœur.

Alcidas lève le bâton.

SGANARELLE.

Eh bien ! j’épouserai, j’épouserai.

 

L’antagonisme de ces deux hommes, la lutte de leurs volontés, dont l’une finit par subjuguer l’autre, produisent une scène très gaie. Telle est la dernière forme du comique de situation et du comique en général. Le premier, comme on l’a vu, se distingue du comique de caractère en ce qu’il ne prend pas sa source dans notre organisation, dans le jeu de nos facultés, mais dans un rapport défectueux. L’un est subjectif, l’autre est objectif.

Cette loi impérieuse de l’idéal s’applique non-seulement à l’homme et à ses actions, mais à toutes ses œuvres, à toutes les circonstances de sa vie. Chaque fois qu’il manque son but, soit par défaut de vigueur corporelle ou intellectuelle, soit par défaut de clairvoyance, il devient ridicule et fait un acte, met au jour une production plus ou moins burlesques. La galerie ne lui épargne point les sarcasmes. Le littérateur a dans la pensée un type de perfection littéraire, au moyen duquel il apprécie les travaux des auteurs morts ou vivants : ce qui s’éloigne de son modèle absolu lui paraît comique et provoque son hilarité. Le public à son tour consulte un exemplaire intellectuel, qui gouverne son jugement. L’homme du monde se forme sur l’élégance des principes arrêtés, qu’il lui semble grotesque de ne pas suivre : l’artiste procède de même pour son art et l’ouvrier pour son industrie. Quand ils voient qu’on n’a pas tenu compte de leurs idées, par ignorance, par maladresse, par n’importe quel autre motif, ils se mettent à rire, car leurs idées sont dans leur opinion les types du vrai et du beau, types dont tout le monde doit reconnaître la suprématie.

Les nations, comme les individus, ont un idéal, qui leur sert de criterium et de mesure. On remarque entre elles, à cet égard, des différences très prononcées. Selon les races, les climats, la forme du terrain, les traditions, les principes religieux, les peuples conçoivent des notions particulières touchant l’art et la littérature, la décence et la beauté des costumes, les mœurs, les convenances et les détails de la vie. Négligez ces petites lois d’étiquette, vous leur paraîtrez comique. Observez-les, au contraire, dans un pays voisin, où les coutumes ne sont pas les mêmes, vous ferez rire de vous. L’idéal a changé, vous êtes contraint de changer avec lui.

Ainsi donc l’homme n’atteint la perfection absolue, que lui impose la nature, et n’évite le ridicule, n’échappe aux sarcasmes des plaisants, que sous de nombreuses et très pénibles conditions. Il faut que son corps et son intelligence soient bien constitués, que ses organes et ses facultés spirituelles fonctionnent régulièrement ; il doit maintenir l’équilibre entre ses instincts et ses diverses aptitudes, se préserver de tout conflit avec le monde extérieur et de tout désaccord avec ses semblables ; il doit même se conformer aux opinions générales du peuple qui l’environne. Or, s’il réalise ce programme, non-seulement la moquerie ne peut l’effleurer, mais il parvient en même temps à la sagesse, à la vertu et au bonheur. Toutes ses passions, toutes ses idées, tous ses actes, tous ses rapports, sont gouvernés par les lois de la justice, de la prudence et de la raison : ils forment le plus harmonieux ensemble. L’humiliation, la tristesse et la souffrance ne lui arrivent d’aucune partie de son être, d’aucun point de l’horizon : il est digne, il est calme, il est heureux. Le comique, chose merveilleuse, renferme donc une théorie négative, mais complète, de l’homme et de la vie humaine. Pendant que l’admiration, l’amour du beau, les penchants affectueux de notre cœur et la voix de notre conscience nous attirent directement vers le bien, le ridicule nous y pousse d’une façon indirecte, en nous éloignant du mal. Comme les chiens autour des troupeaux, il circule autour de nous, afin de nous relancer dès que nous abandonnons notre voie et mettons le pied sur un sol défendu. Il nous ramène ainsi dans les limites providentielles que nous n’aurions pas dû quitter. Cette surveillance est d’autant plus utile que tout le monde a le sentiment et la crainte du ridicule. On se préserve donc par vanité d’une foule d’actions blâmables ; on diminue ses chances d’infortune et l’on se rapproche du bonheur, pour ne pas exciter la raillerie. La nature ne pouvait montrer plus de sollicitude maternelle envers nous. Elle a imaginé un moyen de nous conduire à la sagesse et à la félicité, sans que nous comprenions où elle nous mène ; elle a placé une lampe éternellement secourable dans l’ombre de nos passions et de nos extravagances ; elle a mis des leçons infaillibles dans notre rire, et des avertissements délicats dans les accès de notre gaîté la plus folle.

C’est là ce qui explique le mystérieux phénomène du rire et la joie non moins mystérieuse qui l’accompagne. On ne s’est jamais étonné de cet effet bizarre, énigmatique, absurde eu apparence, qui devait causer l’étonnement le plus profond. Le rire nous l’avons vu, a pour cause la perception d’un défaut, une erreur, une sottise débitées devant nous, la prédominance illégitime d’une faculté sur les autres, la situation embarrassante d’un homme en désaccord avec le monde extérieur ou avec ses semblables. Or, chacune de ces choses est laide et mauvaise ; elles devraient donc produire un sentiment désagréable. Que le beau, que le bon fassent plaisir, rien de plus naturel ; que l’harmonie et la concorde nous charment, nous réjouissent, cela est tout simple ; mais que la difformité, le vice, l’erreur, l’ineptie, la grossièreté, l’ignorance, la faiblesse, la discorde et la lutte, nous causent une joie très vive, cette joie semble inopportune, incompréhensible. On ne voit pas qu’une odeur nauséabonde, qu’un mets corrompu ou mal apprêté, délectent personne. Comment des imperfections d’une autre nature excitent-elles notre gaîté ? C’est la répugnance et la tristesse qu’elles devraient faire naître. Quoi ! parce qu’un individu sera mal proportionné, chauve et laid, parce qu’il bredouillera, parce qu’il débitera des niaiseries, commettra sans cesse des méprises, recevra une averse, tombera dans un fossé, mentira maladroitement et sera battu par sa femme, nous pousserons des éclats de rire et nous éprouverons un contentement si extraordinaire que nous aurions peine à l’échanger contre n’importe quel plaisir moral ou matériel ! N’est-ce pas une contradiction à dérouter l’intelligence la plus forte ?

Aussi notre plaisir ne naît-il point des vices mêmes que nous remarquons dans les objets. Ces vices ne sont pour nous qu’une occasion et un stimulant : la joie vient d’une autre source, plus profonde, plus rationnelle et plus pure. Le comique a cette analogie avec le sublime, que ni l’un ni l’autre ne tirent leur puissance, leur efficacité du dehors : ils l’empruntent à un phénomène, à une disposition particulière de notre esprit. Le sublime n’est pas une qualité des choses ; mais il y a des objets grands, des actions magnanimes, qui éveillent en nous le sentiment de l’infini, dans lequel seul réside le sublime. Or, tout objet, toute vue, toute action, étant bornés, ne contiennent pas l’infini. De même, les conformations irrégulières, la sottise, le manque d’équilibre entre les facultés, les situations désagréables, malencontreuses, les divergences d’humeur et de sentiment, les luttes d’opinion ne renferment pas le comique. Ce sont des vices d’organisation, des rapports défectueux, pas autre chose. L’effet comique se produit dans l’intelligence du spectateur, sans lequel ces déviations resteraient simplement des erreurs de la nature, des extravagances et des fautes de l’homme.

De même que la grandeur et la force, atteignant les dernières limites perceptibles pour nos organes, éveillent en nous l’idée de l’infini et produisent le sublime, les choses défectueuses éveillent en nous, par contraste, l’idée de la perfection absolue qui doit être la règle de la vie humaine, et le comique se trouve produit. C’est donc un phénomène subjectif. Si on l’analyse, on voit qu’il est composé de trois éléments divers : le sentiment de l’idéal qui en forme la base, la partie la plus considérable ; un dédain manifeste pour les vices, les défauts du corps et de l’esprit, les aberrations et les sottises qui le réveillent ; un secret contentement de nous-mêmes qui n’avons ou ne croyons avoir aucune de ces imperfections, qui pensons ne pas commettre de folies ni dire d’absurdités pareilles, et qui en sommes sûrs pour le moment, puisque nous restons muets, immobiles, dans notre rôle de spectateurs et d’auditeurs. Ce triple effet, produit en nous, constitue le sentiment comique. Or nous avons vu quelle importante mission la nature lui a confiée : moniteur vigilant, il cherche à nous préserver de toutes les fautes et de toutes les sottises. Il était donc nécessaire qu’il fût accompagné d’un plaisir très vif, une loi générale voulant que chaque fonction, chaque sentiment, chaque phénomène utiles à la conservation ou à la reproduction des êtres animés, leur causent une jouissance morale ou matérielle qui sert de stimulant et de récompense. La joie unie au sentiment comique s’exprime par le rire : elle est si agréable que beaucoup de personnes la mettent au-dessus de toutes les autres, qu’elle exerce même une influence favorable sur la santé. Pour le rire, il appartient en propre à l’espèce humaine, comme l’avait déjà signalé Aristote, sans en indiquer le motif : les animaux pleurent quelquefois, l’homme seul a le don du rire. Les considérations précédentes expliquent nettement pourquoi. Les animaux ne concevant point l’idéal, n’étant susceptibles d’éprouver ni dédain ni orgueil, ne peuvent non plus éprouver le sentiment comique. Or, si l’on supprime une cause, ses effets disparaissent avec elle.

Nous avons semblé jusqu’à présent perdre de vue le théâtre de Regnard et le caractère spécial de son talent, que nous avons promis d’étudier. Mais en définissant le comique, en montrant d’où naît le rire, nous avons fort avancé notre tâche : on nous entendra maintenant à demi-mot. Rien de triste comme ces vagues observations qui ne portent sur aucune base ; généralement aussi fastidieuses qu’inutiles, elles ressemblent beaucoup à la phrase suivante dont on pourrait en faire le type : Cette pièce a trois actes ; si elle en avait cinq, elle serait plus longue ; si elle n’en avait que deux, elle serait plus courte. Remarque aussi vraie que curieuse et instructive !

Le comique résultant d’un contraste avec l’idéal, on concevra sans peine qu’il admette plusieurs degrés. Si l’idéal est en lui-même unique et absolu, il varie dans les intelligences, suivant leur force et leur délicatesse. Les esprits supérieurs en atteignent les hautes sphères : l’héroïsme, la sagesse et la vertu n’ont rien qui dépasse leur portée, qui ne soit l’objet habituel de leurs contemplations ; pour les formes, ils ont un sentiment exquis du beau et rêvent des populations dignes de figurer sur les toiles des grands maîtres. Tout ce qui s’éloigne de la perfection absolue les blesse donc immédiatement ou les fait rire, selon la gravité des cas. Ils ont de nobles, de majestueuses colères, s’ils s’abandonnent à leurs émotions ; ils arrivent au comique le plus élevé, s’ils peignent les fautes et les travers des hommes. Les intelligences de second ordre habitent une région moyenne : comme leur idéal ne franchit point une certaine limite, les ridicules qui la dépassent leur échappent ; leurs œuvres s’égayent en conséquence d’un genre inférieur de comique. Viennent enfin les âmes basses ou simplement vulgaires, qui ne sont accessibles qu’à une espèce de comique grossier : les défauts corporels, la prédominance, les contrariétés, les luttes des instincts forment presque tout leur domaine.

Si l’on me demande quel rang occupe l’auteur des Folies amoureuses dans cette classification des intelligences et des talents comiques, j’avouerai qu’il ne me semble pas placé très haut. Par moments il s’élève jusqu’à la seconde zone, mais d’ordinaire il siège sur le dernier gradin. C’était un viveur, plus préoccupé du jeu, de la bonne chère, des jolies femmes et des vins savoureux que des lois du monde moral. On ne trouvait point en lui la noble tristesse des grands poètes comiques ; l’œil toujours fixé sur l’idéal qui leur sert à mesurer la folie humaine, le spectacle du monde ne peut guère les réjouir : ils observent, ils comprennent trop bien les vices, pour ne pas tomber sans cesse dans l’affliction et la mélancolie. Regnard était d’une autre humeur. Quand une aimable fille lui souriait, quand un vin généreux scintillait dans son verre, il ne se souciait point du reste. Le plaisir et la gaîté lui paraissaient l’unique but de la vie. Le ciel est beau, la table est dressée, des mets succulents parfument la pièce, amusons-nous ! Voilà le meilleur système de conduite ! Regnard n’eût pas écrit, comme Molière, à La Mothe le Vayer, qui venait de perdre son fils, la lettre de condoléance terminée par cette phrase : « Si je n’ai pas trouvé d’assez fortes raisons pour affranchir votre tendresse des leçons de la philosophie, et pour vous obliger à pleurer sans contrainte, il faut en accuser le peu d’éloquence d’un homme qui ne saurait persuader ce qu’il sait si bien faire. »

Regnard s’en est donc tenu généralement au comique de troisième ordre et au comique de situation. Le comique de caractère, le plus difficile de tous, parce qu’il exige que l’on crée et fasse vivre un personnage, après avoir recueilli çà et là les éléments qui doivent le composer, cette forme suprême de son art, l’auteur du Légataire universel n’y a, pour ainsi dire, pas touché. Démocrite, le Distrait et le Joueur sont les seules pièces où il ait essayé de la mettre en œuvre. Or, Démocrite, ce philosophe railleur qui voyait si bien les petitesses, les vices, l’absurdité des hommes, pouvait devenir un personnage aussi frappant, aussi original que le Misanthrope ou Timon d’Athènes : Regnard n’a pas su lui donner le relief, la vigueur et l’intérêt dramatique de ces puissantes figures. Le Distrait lui a été suggéré par la description de La Bruyère, qui lui a fourni ses meilleures scènes ; la distraction d’ailleurs n’est pas un de ces grands désordres moraux, dont l’importance se communique à l’image qu’on en trace. Le Joueur, quoique bien dessiné, ne produit pas sur le spectateur l’énergique effet, n’a pas la vérité saisissante, qui donnent à un caractère la valeur d’un type : il n’est pas devenu la personnification du jeu, comme Tartufe de l’hypocrisie, Turcaret et Jourdain du parvenu prétentieux, Harpagon de l’avarice, Philinte de la sagesse mondaine et Orgon de la crédulité. Il ne nous apparaît pas non plus dans cette variété de situations où l’auteur pouvait le mettre : nous ne le voyons aux prises qu’avec l’amour et sa folle passion pour les cartes. Il y avait moyen de lui susciter une foule d’embarras, de le montrer sous une foule d’aspects divers ; les relations sociales que trouble un pareil vice sont nombreuses, et il fallait en faire usage. La pièce serait devenue plus intéressante, le portrait eût gagné, comme une tête à laquelle le peintre ajoute ces détails de modelé, de couleur et d’expression, qui la rapprochent de la vie.

Regnard a encore le défaut de tomber trop souvent dans le burlesque et le grotesque ; le burlesque, exagération grossière du comique moral ; le grotesque, exagération du comique matériel. Tout son théâtre italien ne se compose que de vraies farces, dont la plupart ne méritent point qu’on les lise. On ne connaît en général que cinq ou six pièces de Regnard, et c’est d’après ces travaux d’élite qu’on le juge. Mais pour se former une opinion vraie de son talent et de son caractère, il faut le suivre jusque dans les recoins de son œuvre. Jamais personne n’a tant fait usage des ressources les plus triviales. La faim, la soif, les coups, la luxure éhontée, les pots de chambre, l’envie d’aller aux latrines y figurent sans cesse. Ce dernier moyen plaisait particulièrement à Regnard. Ses poésies contiennent un sonnet où il décrit un magnifique jardin : la chute en est jolie, délicate, admirable.

 

Dans le charmant réduit de tant d’aimables lieux,

Moins faits pour les mortels qu’ils ne sont pour les dieux,

Qu’il est doux à loisir de pousser une selle !

 

Ce goût du comique nauséabond salit et macule même ses grandes pièces, où il reparaît souvent. Ainsi, dans le Légataire universel, quand arrivent Mme Argante et sa fille, Géronte dit à Lisette :

 

Ne va pas leur parler, je te prie,

Ni de mon lavement, ni de ma léthargie.

LISETTE.

Elles ont toutes deux bon nez ; dans un moment

Elles le sentiront de reste assurément.

 

Le vieillard reçoit les dames, mais se trouve bientôt forcé de les quitter.

 

GÉRONTE, bas, à Lisette.

Lisette, le remède agit à certain point...

LISETTE.

Et dussiez vous crever, ne le témoignez point.

ÉRASTE.

Mon oncle, qu’avez-vous ? vous changez de visage.

GÉRONTE.

Mon neveu, je n’y puis résister d’avantage.

Ah ! ah !... Madame, il faut que je vous dise adieu ;

Certain besoin pressant m’appelle en certain lieu.

 

La grossièreté de Regnard fut pour beaucoup, j’ose le dire, dans les succès qu’il obtint de son vivant et contribue à ceux qu’il obtient encore. Il y a parmi les spectateurs, comme parmi les poètes, différentes classes d’esprits. Tous ne sont pas capables de percevoir tous les genres de ridicule. Les chefs-d’œuvre de Molière ennuient les masses, que divertissent les seringues acharnées à la poursuite d’un niais. Le haut comique des Femmes savantes et du Misanthrope dépasse l’intelligence du peuple. Chaque homme ayant son idéal, d’après lequel il juge les autres individus, il ne rit que des choses contraires à cet idéal. S’il s’en est formé un très bas, il ne s’amuse que de défauts vulgaires, que de triviales situations. Ce qui choque les âmes élevées ne le choque nullement ; bien mieux, il approuve des platitudes, il admire des sottises, de même qu’il raille de nobles principes, des actions délicates et de généreux sentiments. L’esprit de Sterne ou d’Alfred de Musset ne convient pas à la tourbe humaine ; l’ananas et le vin de Syracuse lui paraissent sans goût. Mais que, dans le Divorce, Arlequin brise son plat à barbe sur la tête de Sotinet, qui passe au travers, la multitude éclate de rire et ne peut modérer les transports de sa joie.

Si Regnard avait eu le cœur plus sensible, l’esprit plus juste et plus élevé, il n’aurait pas écrit son Légataire universel, ou il l’aurait conçu autrement. Géronte n’est pas un malade imaginaire comme Argan : il éprouve des douleurs réelles, des douleurs affreuses ; ce pauvre corps, miné par l’âge et par les infirmités, semble toujours près de se dissoudre. Le vieillard tombe dans de longues syncopes où on le croit mort. Sa situation est triste, déplorable, et non comique : elle fait naître la pitié, mais ne provoque nullement le rire. Toutefois, ce malheureux auquel on doit des soins et des égards, qui annonce de bons sentiments, ne s’opiniâtre jamais et témoigne de l’affection à ceux qui l’entourent, est malmené par eux de la façon la plus rude et la plus grossière :

 

GÉRONTE.

Puisque je suis tranquille et qu’un conseil plus sage

Me guérit des vapeurs d’amour, de mariage,

Je veux mettre ordre au bien que j’ai reçu du ciel,

Et faire en ta faveur un legs universel

Par un bon testament,

 

dit-il à Éraste. Il ne se propose d’en distraire que deux sommes de vingt mille écus, pour un autre neveu qui habite la Normandie, et pour une nièce fixée dans le Maine. Or, voilà que cette seule clause lui suscite une véritable persécution. Éraste, s’il ne le moleste pas directement, le laisse traiter d’une manière infâme. On lui reproche sans cesse les maux qui devraient le faire plaindre, et on lui montre une dureté vraiment inexcusable. Parlant du mariage d’Éraste, Lisette lui dit avec son impertinence habituelle :

 

Il convient à monsieur de suivre cette envie,

Non à vous, qui devez renoncer à la vie.

GÉRONTE.

À la vie ! Et pourquoi ? Suis-je mort, s’il vous plaît ?

LISETTE.

Je ne sais pas, monsieur, au vrai ce qu’il en est ;

Mais tout le monde croit, à votre air triste et sombre,

Qu’errant près du tombeau, vous n’êtes plus qu’une ombre,

Et que, pour des raisons qui vous font différer,

Vous ne vous êtes pas encor fait enterrer.

 

Que dites-vous de ces plaisanteries funèbres et impitoyables ? Comme elles sont divertissantes ! Quel goût délicat ! On finit par tant rudoyer le brave homme qu’il tombe sans connaissance. Sa léthargie n’inspire au meilleur des neveux et à ses dignes acolytes que l’idée de faire un faux testament. Tant que dure sa syncope, image de la mort, personne ne le veille, ne s’occupe de lui ; le pauvre diable s’en tire comme il peut. Il donne aussitôt des marques d’intérêt et d’affection à Éraste, puis confirme le testament frauduleux dicté par Crispin. J’avoue que j’aimerais mieux le voir expulser les franches canailles qui le tourmentent, le volent et l’insultent. Il y a un moment où leurs outrages vont si loin, que Géronte s’emporte et dit dans un accès de juste indignation à Crispin, qui se fait passer pour son neveu :

 

Savez-vous, mon neveu, qui tenez ce langage,

Que, si de mes deux bras j’avais encor l’usage,

Je vous ferais sortir par la fenêtre ?

CRISPIN.

Moi !

GÉRONTE.

Oui, vous ; et, dans l’instant, sortez.

 

De quel côté se porte l’intérêt ? Ces molestations perpétuelles, dirigées contre un vieillard sans défense, ne paraissent-elles point souverainement lâches ? Tout cela est déplorable : on ne joue pas ainsi avec la mort : l’homme, créature éphémère, attache trop de prix au peu de jours que lui octroie la nature, pour accorder la moindre sympathie à ceux qui ne respectent ni l’âge ni la faiblesse, ni la douleur, qui ne se laissent même pas attendrir par les symptômes d’une fin prochaine.

Jusqu’ici nous n’avons fait que blâmer Regnard, et l’on pourrait s’imaginer que nous ne lui trouvons aucun mérite. Telle n’est pas notre opinion. Mais chaque homme a son genre de talent. Il existe en littérature comme en peinture, des dessinateurs et des coloristes. Regnard n’est pas un auteur qui compose bien, ni qui dessine correctement : les défauts de sa manière sur ces deux points ont été l’objet de notre critique. L’invention, l’harmonie, les grandes lignes, les idées supérieures lui manquent. Il possédait en récompense une extrême facilité d’exécution, ce qui donne toujours du charme à une œuvre d’art ; une verve continue de détails étincelle dans la plupart de ses pièces, où l’on admire d’ailleurs les vrais caractères du style comique. Jamais d’attendrissement inopportun : ses personnages sont constamment gais, ridicules ou moqueurs. Cette jovialité se communique à l’auditoire. Enfin, qualité suprême, l’auteur du Retour imprévu tenait de la nature les dons rares et précieux qu’exige l’art d’écrire. Il était maître de son langage : l’expression lui venait juste, vive, abondante, originale. Nous citerions de lui, au besoin, une foule de vers excellents, purs, vigoureux, légers et souples ; mais le lecteur les remarquera aussi bien que nous. Le seul défaut que l’on trouve dans cette élocution nette, brillante et rapide, c’est une négligence qui sent parfois un peu trop l’homme riche, travaillant à son aise et craignant la fatigue.

Les qualités de Regnard lui ont permis de soutenir la dure épreuve du temps, comme la soutiennent les métaux et les marbres : ses pièces avaient la consistance nécessaire pour ne pas tomber en poudre au bout de quelques années. On les joue encore, on les réimprime : on les jouera et on les réimprimera, selon toute apparence, tant que notre idiome n’aura pas cessé d’exister.

Je ne veux point terminer ce travail sans dire quelques mots d’un problème accessoire, qui a embarrassé bien des critiques. On a remarqué avec étonnement que des hommes pleins d’esprit, comme Voltaire, si habiles, à faire rire, quand ils parlent en leur nom, deviennent maladroits, maussades et ennuyeux, quand ils abordent la scène comique. Cette métamorphose semble inexplicable. Elle tient pourtant à une cause très simple, quoique très profonde. Le talent du poète comique est objectif, le talent du satirique ou de l’homme d’esprit est subjectif ; le premier observe et peint les ridicules que lui offre la nature, le second crée le ridicule par l’expression. Le poète comique fait rire au moyen des caractères, des situations divertissantes où il place ses personnages ; le style lui sert bien moins que le fond des choses, que l’art de reproduire en un tableau fidèle les vices, les erreurs, les folies des hommes ; il est telle scène dans laquelle les mots les plus simples, un oui, un non, mettent tout le public en gaîté. L’auteur s’efface et disparaît derrière les acteurs. L’homme l’esprit, le satirique est toujours présent : sa diction fourmille d’artifices de pensée ou de langage. Comme il parle seul, les formes variées de son discours doivent exprimer tous les ridicules vrais ou imaginaires que fronde sa raillerie. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’il donne à ses locutions un air faux ou absurde, et même débite de complètes absurdités, pour faire naître dans l’esprit de l’auditeur des idées contraires, justement comme les scènes comiques éveillent par opposition le souvenir de l’idéal. – « C’était un grand roi, dit un poète ; nul ne savait mieux que lui préparer des lavements pour ses chiens malades. » – Prise au pied la lettre et en elle-même, cette phrase ne contient qu’une sottise : elle nous représente comme une signe de grandeur royale, l’habileté d’un monarque à faire bouillir un clystère. Mais il est évident que l’auteur se proposait une fin toute différente : il voulait nous donner de ce prince l’idée la plus mesquine, et le rabaisser en nous montrant ses futiles occupations. Il atteint son but par une voie indirecte, mais plus certaine ; la tournure absurde, comique de sa phrase excite en nous un rire dédaigneux, que renonciation pure et simple du fait n’eût pas provoqué. C’est là une méthode générale des écrivains spirituels, ils disent une chose pour appeler l’attention sur une autre ; ils bouleversent en apparence toute la nature, et ne cherchent qu’à réveiller le sentiment de l’ordre ; ils violent les lois éternelles de la logique, afin d’en mieux montrer l’importance ; ils parlent légèrement des crimes, afin de provoquer plus sûrement notre indignation ; de même que le poète comique, ils nous donnent sans cesse des avis détournés. Ils enfreignent même, pour obtenir ce résultat, les principes habituels de la littérature ; ils appliquent des mots pompeux à des choses frivoles, triviales et basses, puis rabaissent les grandes choses par des termes communs, par des expressions populaires.

On voit la différence du talent comique et de l’esprit : celui-là dessine des caractères, invente des situations, fait agir des personnages ; il doit à cette méthode ses principales ressources, et la diction n’a pour lui qu’une valeur accessoire ; elle n’est qu’un moyen de mettre en jeu des ressorts plus efficaces. Pour le satirique, pour l’homme d’esprit, le langage est tout : comme il parle seul et parle directement au lecteur, il est contraint de produire tous ses effets par l’habileté de son élocution. Aussi ne se préoccupe-t-il que de cet instrument, et lorsqu’il veut aborder la scène, dont il ignore, dont il ne comprend même pas le mécanisme, il faut nécessairement qu’il échoue. Il compte sur ses ruses de style, sur sa tactique oratoire, sur la finesse, la variété de ses expressions, et s’étonne de ne point réussir ; il ne manque en effet à son œuvre que le plan, l’organisme, la vie ! L’art de dire, au théâtre, fournit seulement l’épiderme : il ne saurait donner la charpente osseuse, les viscères, le cœur et les poumons, tout ce qui rend l’existence possible et tout ce qui l’entretient.

Je me proposais de passer en revue les définitions assez nombreuses du comique publiées jusqu’ici. Elles auraient fait sentir la nécessité de mon investigation philosophique et auraient aussi, j’ose le dire, montré l’importance des résultats auxquels je suis parvenu. Mais je m’aperçois que je discours depuis longtemps. Je me bornerai donc à en rapporter quelques-unes, qui permettront de juger les autres par induction. Poinsinet de Sivri est l’auteur français qui a le plus nettement abordé le problème. Voici comment sa théorie se trouve exposée en même temps qu’appréciée dans l’ouvrage de Roy. « Caché sous le voile de l’anonyme, l’écrivain met en scène trois célèbres interlocuteurs, Destouches, Fontenelle et Montesquieu, et fait successivement soutenir à chacun d’eux un système tout différent sur ce qu’il appelle principe ou cause morale du rire. Destouches opine pour la joie raisonnée, Fontenelle imagine que c’est la folie, et l’illustre auteur de l’Esprit des Lois, jugeant en dernier ressort, soutient que ce ne peut être que l’orgueil. D’où l’on voit que Poinsinet, seul discoureur réel sur cette matière, se décide hautement pour ce dernier système et voudrait nous persuader que nous rions en effet par vanité. Il serait, je crois, difficile de pousser plus loin l’abus du raisonnement et de soutenir avec plus d’esprit une plus méchante cause. » La cause n’est pas si mauvaise que Roy veut bien le dire : le comique nous procure indubitablement une satisfaction d’amour-propre, comme l’a démontré mon analyse ; mais ce n’est qu’un des trois sentiments toujours associés qu’il éveille, et ce n’est pas le plus important. La théorie de Poinsinet pèche seulement par étroitesse : elle n’explique pas, ne signale même pas d’ailleurs les causes objectives du rire. Jean-Paul, mettant le comique en opposition avec le sublime, qui consiste dans la grandeur absolue, dans l’infiniment grand, fait consister le premier dans l’infiniment petit. Pour Flœgel, il résulte d’un contraste excessif. Schütze, ayant écrit un ouvrage spécial sur cette matière, a voulu être plus profond ; je crains bien qu’on ne le trouve seulement plus obscur. Il a imprimé en grosses lettres la définition suivante : « Le comique est une aperception ou une conception, qui éveille par moments la sourde conscience que la nature se joue sereinement de l’homme, quand il croit agir en toute liberté, de sorte que son indépendance restreinte est tournée en dérision par rapport à une liberté supérieure. En d’autres termes : le comique est la révélation que la nature se fait un jeu de l’homme, au moyen et dans l’exercice même de sa liberté. Subjectivement, c’est une idée ; objectivement, c’est la manifestation du jeu par lequel la nature se divertit aux dépens de l’homme. Le rire exprime la joie que cause cette découverte[3]. » Comprenne qui pourra. Parmi les disciples de Kant, on voit dans le comique l’effet d’une attente ou d’un espoir subitement déjoués (die plœtzliche Auflœsung einer Erwartung in ein Nichts). Bref, si l’on veut prendre la peine de lire tous les ouvrages dont la nomenclature est jointe à cet essai, on n’y trouvera rien de satisfaisant, de clair et d’utile. Deux phrases d’Aristote ont seules une importance réelle : nous les citerons pour conclure : – « La comédie fait les hommes plus mauvais qu’ils ne sont, dit-il dans sa Poétique, et la tragédie les fait meilleurs. – La comédie, ajoute-l-il plus loin, est l’imitation du mauvais ; non du mauvais pris dans toute son étendue, mais de celui qui cause la honte et constitue le ridicule. Car le ridicule est un vice, une difformité, qui ne cause ni douleur ni destruction : un visage contourné et grimaçant est ridicule, et ne cause point de douleur[4]. » Aristote, ce profond génie, entrevoyait la solution ; mais ses paroles sont tombées sur la pierre et non point germé.

Nous avons groupé en tableau toutes les formes du comique, nous devrions dire toutes les formes du drame plaisant ou sérieux ; car, avec une simple modification, les seize formes de la comédie produisent les seize formes de la terreur et les seize formes attendrissantes de la tragédie. Le théâtre a donc quarante-huit lois fondamentales, qui produisent dans la pratique une variété infinie de combinaisons.

 

 

TABLEAU DES FORMES COMIQUES ET TRAGIQUES

 

LAIDEUR OU IMPERFECTION

PHYSIQUE

INTELLECTUELLE

DÉVIATION
DES LOIS ORGANIQUES DU CORPS HUMAIN

DÉVIATION
DES LOIS ORGANIQUES DE L’ESPRIT HUMAIN

Attendrissante,

Comique,

Attendrissante,

Comique,

lorsqu’elle fait souffrir l’individu chez lequel on la remarque.

Ex. : Un boiteux, un cul de jatte, qui se traînent péniblement, un borgne, un aveugle.

lorsqu’elle ne fait pas souffrir l’individu qui en est affligé.

Ex. : Un bossu, un bredouilleur, un homme avec un nez ou un menton monstrueux, etc.

 

lorsqu’elle fait souffrir l’individu chez lequel on la remarque.

Ex. : Folie momentanée, erreur funeste, illusion que doit dissiper la douleur, etc.

quand elle ne fait pas souffrir l’individu chez qui on l’observe.

Ex. : Quiproquos, absurdités, coq-à-l’âne, balourdises des niais, Jocrisse, Bertrand, Pourceaugnac, etc.

Terrible,

Comique,

Terrible,

Comique,

quand elle met les jours de l’individu en péril ou menace ceux d’autrui.

Ex. : Un malade qui porte sur son visage les signes d’une mort prochaine : les sorcières de Macbeth, les Furies, Han d’Islande, etc.

 

quand elle ne met pas les jours de l’individu en péril et ne menace pas ceux d’autrui.

Mêmes exemples que ci-dessus, les deux négations nécessaires au comique ne produisant qu’une seule forme.

quand elle met les jours de l’individu en péril ou menace ceux d’autrui.

Ex. : Transports de la fièvre chaude, erreur dangereuse, faux raisonnement qui doit avoir la mort pour conséquence, etc.

quand elle ne met pas les jours de l’individu en péril et ne menace pas ceux d’autrui.

Mêmes exemples que ci-dessus.

 

 

LAIDEUR OU IMPERFECTION

AFFECTIVE

MORALE

DÉVIATION
DES LOIS DU SENTIMENT ET DE LA PASSION

DÉVIATION
DES LOIS RÉGULATRICES DE LA VOLONTÉ

Attendrissante,

Comique,

Attendrissante,

Comique,

lorsqu’elle fait souffrir l’individu chez qui elle a lieu.

Ex. : Amour mal placé, ambition juste, mais irréalisable, amitié pour un être indigne, etc.

quand elle ne fait pas souffrir l’individu chez qui on l’observe.

Ex. : Amour d’un vieillard pour une jeune fille, prétentions grotesques, attachements absurdes, etc.

quand elle fait souffrir l’individu chez qui elle a lieu.

Ex. : Faute commise et regrettée, qui entraîne le malheur du coupable, etc.

 

quand elle ne fait pas souffrir l’individu chez qui elle a lieu.

Ex. : Mensonges maladroits, ruses déjouées, fraudes légères, traits de cupidité, d’avarice, coquins pris dans leurs propres pièges, etc.

Terrible,

Comique,

Terrible,

Comique,

quand elle met les jours de l’individu en péril ou menace ceux d’autrui.

Ex. : Jalousie féroce ou pouvant causer la mort du sujet, ambition impitoyable, haine furieuse, etc.

quand elle ne met pas les jours de l’individu en péril et ne menace pas ceux d’autrui.

Mêmes exemples que ci-dessus.

 

quand elle met les jours de l’individu en péril ou menace ceux d’autrui.

Ex. : Tous les grands crimes qui exposent à la fois le coupable et la victime choisie par lui.

quand elle ne met pas les jours de l’individu en péril et ne menace pas ceux d’autrui.

Mêmes exemples que ci-dessus.

 

 

 

RUPTURE DE L’ÉQUILIBRE ENTRE LES FACULTÉS HUMAINES

PHYSIQUE

INTELLECTUELLE

PRÉDOMINANCE
DES INSTINCTS PHYSIQUES

PRÉDOMINANCE DES FACULTÉS INTELLECTUELLES

Attendrissante,

Comique,

Attendrissante,

Comique,

lorsqu’elle fait souffrir l’individu chez lequel on la voit se produire.

Ex. : Gloutonnerie, luxure, ivrognerie, effroi, causant des accidents funestes.

lorsqu’elle ne fait pas souffrir l’individu chez lequel on la remarque.

Ex. : Poltronnerie, gourmandise, grossier amour, Sancho Pança.

lorsqu’elle fait souffrir l’individu chez qui elle a lieu.

 

Ex. : Amour excessif de l’étude produisant des maladies, convictions menant à des sacrifices distractions funestes, etc.

lorsqu’elle ne fait pas souffrir l’individu chez qui elle a lieu.

 

Ex. : Distractions, oublis des penseurs, enthousiasme disproportionné des hommes systématiques, illusions de l’esprit de parti, Don Quichotte, etc.

Terrible,

Comique,

Terrible,

Comique,

Quand elle met les jours de l’individu en péril ou menace ceux d’autrui.

 

Ex. : Anthropophagie, viol, congestions cérébrales causées par des indigestions, luttes acharnées de gens ivres, etc.

lorsqu’elle ne met pas les jours de l’individu en péril et ne menace pas ceux d’autrui.

 

Mêmes exemples que ci-dessus, les deux négations nécessaires au comique ne produisant qu’une seule forme.

quand elle met les jours de l’individu en péril ou menace ceux d’autrui.

 

Ex. : Fanatisme, soif du martyre, expériences dangereuses des savants, Bernard de Palissy brûlant ses derniers meubles, etc.

ceux d’autrui. Lorsqu’elle ne met pas les jours de l’individu en péril ou ne menace point ceux d’autrui.

Mêmes exemples que ci dessus.

 

 

 

RUPTURE DE L’ÉQUILIBRE ENTRE LES FACULTÉS HUMAINES

AFFECTIVE

MORALE

PRÉDOMINANCE
DU SENTIMENT
ET DE LA PASSION

PRÉDOMINANCE
DE LA VOLONTÉ
ET DU SENTIMENT MORAL

Attendrissante,

Comique,

Attendrissante,

Comique,

lorsqu’elle fait souffrir l’individu chez lequel on la remarque.

 

Ex. : Amour, amitié, ambition, juste haine, qui compromettent la fortune et le bonheur de l’individu, etc.

lorsqu’elle ne fait pas souffrir l’individu chez qui elle a lieu.

 

Ex. : Amoureux qui perd le boire et le manger, que sa passion rend gauche et distrait, rêves d’un marchand cupide, haine qui déraisonne, désespoir d’Harpagon, quand il a perdu sa cassette, etc.

lorsqu’elle fait souffrir l’individu chez lequel on la voit se produire.

Ex. : Tous les sacrifices accomplis dans un but moral.

 

lorsqu’elle ne fait pas souffrir l’individu chez lequel on l’observe.

Ex. : Franchise des enfants et des hommes brusques, opiniâtreté d’Alceste, vertu sans modération.

 

Terrible,

Comique,

Terrible,

Comique,

Lorsqu’elle met les jours de l’individu en péril ou menace ceux d’autrui.

Ex. : Amour, amitié, ambition, colère violente, haine furieuse, qui poussent au meurtre ou compromettent la vie du sujet.

lorsqu’elle ne met pas les jours de l’individu en péril et ne menace pas ceux d’autrui.

Mêmes exemptes que ci-dessus.

 

lorsqu’elle met les jours de l’individu en péril ou menace ceux d’autrui.

Ex. : Timoléon tuant son frère, Brutus faisant exécuter ses fils, Caton se déchirant les entrailles, etc.

 

lorsqu’elle ne met pas les jours de l’individu en péril et ne menace pas ceux d’autrui.

Mêmes exemples que ci- dessus.

 

 

 

DÉSACCORD DE L’HOMME AVEC LE MONDE EXTÉRIEUR

PHYSIQUE

INTELLECTUEL

INSTINCTS PHYSIQUES CONTRARIÉS

FACULTÉS INTELLECTUELLES CONTRARIÉES

Antagonisme attendrissant,

Antagonisme comique,

Antagonisme attendrissant,

Antagonisme comique,

lorsqu’il fait souffrir l’individu.

Ex. : Soif, faim, chasteté forcée, chaleurs excessives, froids violents, qui ont pour résultat la douleur.

lorsqu’il ne fait pas souffrir l’individu.

Ex. : Faim, soif, amour peu violents tenus en échec par des accidents imprévus, pluie subite qui arrose un dandy, toutes sortes d’accidents désagréables.

lorsqu’il fait souffrir l’individu.

Ex. : Événements fortuits en opposition avec des raisonnements justes, des convictions honorables, et entraînant des suites funestes, etc.

lorsqu’il ne fait pas souffrir l’individu.

Ex. : Attente trompée, espoir déjoué, projets de plaisir avortés ; tous les accidents qui ne compromettent point de graves intérêts, etc.

 

Terrible,

Comique,

Terrible,

Comique,

quand il met la vie du sujet en péril ou le pousse à menacer les jours d’autrui.

 

Ex. : Soif, faim, chasteté forcée, froids violents, chaleurs excessives pouvant causer la mort, avalanches, tempêtes, naufrage de la Méduse.

Lorsqu’il ne met pas la vie du sujet en péril et ne le pousse point à menacer les jours d’autrui.

Mêmes exemples que ci-dessus, les deux négations nécessaires au comique ne produisant qu’une seule forme.

quand il met la vie du sujet en péril ou le pousse à menacer les jours d’autrui.

 

Ex. : Tous les accidents qui arrivent contre notre attente et peuvent déterminer la mort, ou nous faire sacrifier l’existence d’autrui à notre conservation.

lorsqu’il ne met pas la vie du sujet en péril et ne le pousse point à menacer les jours d’autrui.

Mêmes exemples que ci-dessus.

 

 

 

DÉSACCORD DE L’HOMME AVEC LE MONDE EXTÉRIEUR

AFFECTIF

MORAL

SENTIMENTS, PASSIONS CONTRARIÉS

VOLONTÉ, SENTIMENT MORAL CONTRARIÉS

Antagonisme attendrissant,

Antagonisme comique,

Antagonisme attendrissant,

Antagonisme comique,

lorsqu’il fait souffrir l’individu.

Ex. : Toutes les fois que les obstacles extérieurs, que les accidents contrarient les affections des hommes, au point de leur causer une vive douleur.

lorsqu’il ne fait pas souffrir l’individu.

Ex. : Amoureux arrivant trop tard à un rendez-vous, ou arrêté en route pour faire la chaîne, démarche cupide arrêtée par une pluie, par une visite inattendue.

lorsqu’il fait souffrir l’individu.

Ex. : Bonnes intentions, projets longtemps mûris, accomplissement d’un devoir auxquels s’opposent des accidents, des obstacles extérieurs, etc.

lorsqu’il ne fait pas souffrir l’individu.

Ex. : Volonté, projets contrariés par des obstacles et des événements imprévus, sans conséquences graves ; intentions affectueuses trompées, scènes de famille, etc.

Terrible,

Comique,

Terrible,

Comique,

quand il met la vie du sujet en péril ou le pousse à menacer les jours d’autrui.

 

Ex. : Amoureux pauvre ou laid, que sa laideur, sa pauvreté empêche de réussir, jette dans le désespoir ou mène au crime ; accidents qui font manquer un mariage et produisent les mêmes effets.

lorsqu’il ne met pas la vie du sujet en péril et ne le pousse point à menacer les jours d’autrui.

Mêmes exemples que ci-dessus.

 

quand il met la vie du sujet en péril ou le pousse à menacer les jours d’autrui.

 

Ex. : Bonnes intentions, projets longtemps mûris, accomplissement d’un devoir, qui peuvent entraîner la mort par suite d’accidents, d’obstacles extérieurs : Virginie se livrant à la tempête pour ne point paraître nue.

lorsqu’il ne met pas la vie du sujet en péril et ne le pousse point à menacer les jours d’autrui.

Mêmes exemples que ci-dessus.

 

 

 

DÉSACCORD DE L’HOMME AVEC SES SEMBLABLES

PHYSIQUE

INTELLECTUEL

DÉSACCORD
DES INSTINCTS PHYSIQUES

DÉSACCORD DES FACULTÉS INTELLECTUELLES

Attendrissant,

Comique,

Attendrissant,

Comique,

lorsqu’il fait souffrir les individus.

Ex. : Époux, qui diffèrent dans tous leurs goûts matériels et qui s’affectent de cette opposition.

en l’absence de la douleur.

Ex. : Époux, amis, compagnons de route, qui, sans prendre fort à cœur cette opposition, ne peuvent s’entendre ni pour le boire, ni pour le manger, ni pour le coucher, ni pour la promenade, etc.

lorsqu’il fait souffrir les individus.

Ex. : Toutes les différences d’opinion qui deviennent des causes de mutuelle douleur.

 

en l’absence de la douleur.

Ex. : Altercations sans nombre produites par la différence des idées dans des circonstances peu graves, quiproquos, erreurs mutuelles, etc.

 

Terrible,

Comique,

Terrible,

Comique,

quand il met l’existence des individus en péril ou les pousse à une lutte mortelle.

Ex. : Dissidences des goûts physiques conduisant au désespoir, combats des naufragés, des assiégés, pour la nourriture et la boisson.

en l’absence de tout péril, de toute passion menaçante.

 

 

Mêmes exemples que ci-dessus, les deux négations nécessaires au comique, ne produisant qu’une seule forme.

 

Quand il met l’existence des individus en péril ou les pousse à une lutte mortelle.

Ex. : Toutes les différences d’opinion qui peuvent produire le désespoir, faire commettre des crimes ou recourir aux armes, guerres de religion, luttes politiques.

en l’absence de tout péril, de toute passion menaçante.

 

 

Mêmes exemples que ci-dessus.

 

 

 

DÉSACCORD DE L’HOMME AVEC SES SEMBLABLES

AFFECTIF

MORAL

DÉSACCORD
DES SENTIMENTS
ET DE LA PASSION

DÉSACCORD
DE LA VOLONTÉ
ET DU SENTIMENT MORAL

Attendrissant,

Comique,

Attendrissant,

Comique,

lorsqu’il fait souffrir les individus.

Ex. : Gens qui aiment sans être aimés, ou sont aimés sans qu’ils aiment, amitié à laquelle on ne répond pas, enfants qui n’aiment point leur père et réciproquement, etc.

en l’absence de la douleur.

Ex. : Toutes les dissidences naissant d’une incompatibilité d’humeur, de sentiments, d’affections, dans des cas peu graves.

 

lorsqu’il fait souffrir les individus.

Ex. : Antagonisme produit par une différence de projets, d’intentions, de principes religieux ou moraux, et amenant la douleur.

 

en l’absence de la douleur.

Ex. : Individus qui ne peuvent s’entendre sur ce qu’ils doivent faire, dont les volontés, les projets se contrarient dans des circonstances peu graves.

 

Terrible,

Comique,

Terrible,

Comique,

quand il met l’existence des individus en péril ou les pousse à une lutte mortelle.

Ex. : Affection sans retour jetant dans le désespoir ou conduisant au crime, antipathies instinctives engendrant des haines mortelles.

en l’absence de tout péril, de toute passion menaçante.

 

 

Mêmes exemples que ci-dessus.

 

quand il met l’existence des individus en péril ou les pousse à une lutte mortelle.

Ex. : Différences d’intentions, de volontés, de dessus, principes religieux ou moraux, menant au désespoir, au suicide ou au crime.

en l’absence de tout péril, de toute passion menaçante.

 

 

Mêmes exemples que ci-dessus.

 

 

 

 

[1] Le premier chapitre de Cailhava est intitulé : Du choix du sujet.

[2] Observations sur la Comédie et sur le genre de Molière ; Paris, 1736, un volume in-12.

[3] Versuch einer Theorie des Komischen, von Schütze, page 23 ; Leipsig, 1817, un volume in-12. Nous avons traduit ce passage avec une fidélité scrupuleuse.

[4] Poétique, chapitres II et V.

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