Notice sur Bajazet de Racine (Paul MESNARD)

Œuvres de J. Racine, revue sur les plus anciennes impressions et les autographes et augmentée de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d’un lexique des mots et locutions remarquables, d’un portrait, de fac-similé, etc. Paris, Librairie de L. Hachette et Cie.

 

 

Le Mercure galant, sous la date du 9 janvier 1672, annonce en ces termes la première représentation de Bajazet : « On représenta ces jours passés, sur le théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, une tragédie intitulée Bajazet, et qui passe pour un ouvrage admirable. » L’expression « ces jours passés » suppose évidemment une date antérieure au vendredi 8 janvier, veille du jour où la lettre du Mercure fut écrite. L’Histoire du théâtre français[1] hésite entre le 4 et le 5 janvier, incertitude dont nous avons déjà rencontré d’autres exemples dans le même ouvrage, et qui est assez étrange, lorsqu’il était facile, comme ici, d’exclure celui de ces deux jours où le théâtre était fermé, c’est-à-dire le lundi 4. La date du mardi 5 janvier est vraisemblable. Le 3 janvier, qui était un dimanche, eût été moins bien choisi pour une première représentation ; à plus forte raison, nous le croyons, le vendredi précédent, premier jour de l’année. Du moins est-il douteux qu’on puisse nous opposer l’exemple de Phèdre, jouée, dit-on, le 1er janvier 1677, mais peut-être à Versailles, et non à l’Hôtel de Bourgogne[2].

Voici comment la distribution des quatre principaux rôles est indiquée par les éditeurs des Œuvres de Racine avec commentaires de la Harpe[3] : « Les rôles d’Acomat et de Bajazet furent joués à la satisfaction du public par la Fleur... et par Brécourt, qui remplissait avec succès l’emploi des jeunes premiers. Atalide fut donnée à Mlle d’Ennebaut, actrice fort aimée ; et Mlle Champmeslé... fut vue avec transport dans le rôle de Roxane. » La liste que l’on trouve dans l’édition de M. Aimé-Martin est la même : l’autorité des éditeurs de 1807 lui a sans doute paru suffisante. Cependant ceux-ci n’avaient pas été tout à fait exacts, comme nous l’apprenons par le témoignage contemporain de la gazette de Robinet. Dans la lettre en vers du 30 janvier 1672, cette gazette nous parle d’abord des rôles des deux amantes rivales, joués par la d’Ennebaut et la Champmeslé, qui, à son jugement, y étaient admirables l’une et l’autre par la véhémence de la passion :

 

Sans avecque de grands adverbes

Décrire les habits superbes

Dont chacun d’eux est affublé,

D’Ennebaut et la Champmeslé

Entrent dedans leur caractère

D’une force, d’une manière

À toucher les cœurs les plus durs,

Fussent-ils plus Turcs que les Turcs,

Et jusqu’à donner de la crainte

Qu’elles aient, poussant trop la feinte,

Le sort des quatre grands acteurs

Morts des fureurs de leurs auteurs.

 

Le comédien Champmeslé représentait Bajazet :

 

Champmeslé, dessus ma parole,

De Bajazet soutient le rôle

En Turc aussi doux qu’un Français,

En musulman des plus courtois.

 

Le grand vizir Acomat était joué par la Fleur ; son confident Osmin par Hauteroche :

 

La Fleur tout de même s’acquitte

Du sien avec bien du mérite,

À savoir du premier vizir.

En le voyant avec plaisir,

Je crus, s’il faut que je le die,

Que le vizir qui prit Candie

Naguère[4], n’est pas si bien fait,

Quoiqu’il soit plus Turc en effet.

Hauteroche en son personnage

De favori prudent et sage

Paraît, et c’est la vérité,

Un acteur expérimenté.

 

Robinet nomme aussi, pour n’omettre personne, les deux esclaves confidentes, dont les personnages étaient représentés par Mlle Brécourt et Mlle Poisson.

Ainsi la distribution des rôles attestée par Robinet n’est pas seulement plus complète que la liste des éditeurs de 1807 ; elle est en contradiction avec cette liste sur un point, d’une importance secondaire, il est vrai : ce ne fut pas Brécourt qui représenta Bajazet. Nous avons déjà vu, dans la Notice de Bérénice, que M. Aimé-Martin avait dépossédé Champmeslé du rôle d’Antiochus pour l’attribuer à Brécourt. Ces erreurs peuvent venir de ce que plus tard celui-ci aurait été chargé des rôles de Champmeslé.

Si l’on en croyait les frères Parfait, il y aurait à faire dans la liste, où nous venons de trouver cette légère inexactitude, une rectification plus intéressante. « Avant la première représentation de Bajazet, disent ces auteurs[5], Racine avait destiné le rôle d’Atalide à Mlle Champmeslé, et celui de Roxane à Mlle d’Ennebaut. Dans la suite il changea de sentiment, et trouva que cette dernière jouerait mieux Atalide, et Mlle Champmeslé, Roxane. Enfin après avoir repris et redonné ces rôles, il revint à son premier dessein, de sorte que Mlle Champmeslé joua Atalide, et Mlle d’Ennebaut Roxane. « Il faut entendre, ce nous semble, que ce partage des rôles entre les deux actrices, réglé, après quelques essais, d’une manière dont on peut s’étonner, aurait eu lieu avant la première représentation. Les hésitations de Racine, qui ne sont pas absolument invraisemblables, seraient un fait à noter, si les historiens du théâtre français l’appuyaient de quelque autorité. On y pourrait trouver un indice que le rôle d’Atalide, rôle tendre et charmant, mais que l’énergique passion de celui de Roxane nous fait paraître un peu pâle, n’était pas, au jugement de l’auteur, un rôle secondaire. Mais si réellement Racine changea plusieurs fois de sentiment sur cette distribution de ses personnages, est-il croyable qu’il s’arrêta à celle que les frères Parfait donnent pour définitive ? Le témoignage de Robinet n’a rien, il est vrai, qui soit contraire à leur assertion, puisqu’en nommant la d’Ennebaut et la Champmeslé, il ne dit point expressément de quels rôles elles étaient chargées. Mais, à la cinquième représentation, à laquelle assista Mme de Sévigné[6], nous ne saurions comment admettre que Mlle Champmeslé eût représenté un autre personnage que celui de Roxane. Quelque charme de douceur qu’elle fût capable de donner à celui d’Atalide, eût-elle pu y mériter la vive admiration qu’exprime ainsi, dans sa lettre du 15 janvier 1672, celle qui l’appelait plaisamment sa belle-fille, par allusion aux amours de Charles de Sévigné ? « Ma belle-fille m’a paru la plus merveilleuse comédienne que j’aie jamais vue ; elle surpasse la des Œillets de cent lieues loin ; et moi, qu’on croit assez bonne pour le théâtre, je ne suis pas digne d’allumer les chandelles quand elle paraît. » Un peu plus tard Mme de Sévigné, envoyant la pièce à sa fille, lui écrivait encore : « Voilà Bajazet. Si je pouvais vous envoyer la Champmeslé, vous trouveriez cette comédie belle ; mais sans elle, elle perd la moitié de ses attraits[7]. » Est-il vraisemblable qu’un si grand effet ait été produit par un autre rôle que celui de Roxane ? Il faut donc ou que la Champmeslé l’ait joué dès le commencement, et c’est le plus probable, ou qu’elle ait tardé bien peu à en prendre possession.

Quelques mots de Mme de Sévigné, parmi ceux que nous venons de citer, suffiraient pour laisser percer son sentiment sur la pièce, qu’elle était, on le voit, moins disposée à louer que le jeu de la comédienne. C’est chez elle d’abord que nous voulons chercher le témoignage et du succès de Bajazet, et de la résistance du parti de Corneille à ce succès. Mme de Sévigné n’a garde d’épargner à la tragédie de Racine les principales objections que de très bonne heure ce parti répéta comme un mot d’ordre, accusant de froideur le personnage de Bajazet, et de fausse couleur la peinture des mœurs des Turcs. Mais avant d’avoir pu se former par elle-même une opinion, qu’au reste ses affections n’allaient pas laisser libre, il ne lui fut permis de parler que d’un éclatant triomphe, qui, de son aveu, causait quelque chagrin à sa jalouse partialité pour Corneille : « Racine, écrivait-elle à sa fille[8], a fait une comédie qui s’appelle Bajazet, et qui enlève la paille ; vraiment elle ne va pas en empirando comme les autres. (Les tragédies qui, à son avis, avaient suivi cette progression décroissante, étaient Britannicus et Bérénice !) M. de Tallard dit qu’elle est autant au-dessus de celles de Corneille que celles de Corneille sont au-dessus de celles de Boyer : voilà ce qui s’appelle bien louer ; il ne faut point tenir les vérités cachées. Nous en jugerons par nos yeux et nos oreilles.

 

Du bruit de Bajazet mon âme importunée

 

fait que je veux aller à la comédie. » Quand elle y alla, sa première impression, cela est visible, ne fut pas telle qu’elle l’aurait souhaité. La beauté de la pièce subjugua son admiration, qui résistait en vain ; l’admiration de tous était d’ailleurs contagieuse : « Bajazet est beau ; j’y trouve quelque embarras sur la fin. Il y a bien de la passion, et de la passion moins folle que celle de Bérénice. » La restriction qu’elle se hâtait de mettre à cet éloge peut passer elle-même pour une louange presque excessive : « Je trouve cependant, à mon petit sens, qu’elle ne surpasse pas Andromaque. » C’était mettre de pair les deux chefs-d’œuvre. Mme de Sévigné ne se consolait qu’en plaçant bien au-dessus les belles comédies de Corneille[9]. Bientôt, et lorsque Bajazet eut été imprimé, elle se ravisa. On avait eu le temps de s’entendre pour élever des critiques et trouver les côtés qui permettaient l’attaque. Mme de Grignan avait lu la pièce, et en avait sans doute parlé dans ses lettres en quelques mots dédaigneux. « Vous en avez jugé très juste et très bien, lui répondait sa mère[10]. Je voudrais vous envoyer la Champmeslé pour vous réchauffer la pièce. Le personnage de Bajazet est glacé ; les mœurs des Turcs y sont mal observées ; ils ne font point tant de façons pour se marier (Mme de Sévigné oublie que la question de mariage n’avait pas toujours été étrangère aux passions et aux intrigues qui avaient troublé le Sérail). Le dénouement n’est point bien préparé ; on n’entre point dans les raisons de cette grande tuerie. Il y a pourtant des choses agréables, et rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner... Il y a des endroits froids et faibles, et jamais il (Racine) n’ira plus loin qu’Alexandre et qu’Andromaque. Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien des gens, et au mien, si j’ose me citer. Racine fait des comédies pour la Champmeslé : ce n’est pas pour les siècles à venir. » La malveillance, déconcertée d’abord, s’était enhardie et avait fait du chemin. Bajazet, qui tout à l’heure était beau, n’a plus rien de parfaitement beau ; le voilà au-dessous d’Andromaque, qu’au premier moment il paraissait seulement ne pas surpasser, au-dessous même d’Alexandre, et on lui dit assez durement en quoi il pèche.

Le plus grave reproche qu’on faisait à Bajazet, celui qui était devenu dès ces premiers temps le lieu commun de la critique, semblerait n’avoir été qu’un docile écho d’une parole de Corneille. Voici ce que Segrais racontait : « Étant une fois près de Corneille sur le théâtre à une représentation du Bajazet, il me dit : « Je me garderais bien de le dire à d’autres que vous, parce qu’on dirait que j’en parlerais par jalousie ; mais prenez-y garde, il n’y a pas un seul personnage dans le Bajazet qui ait les sentiments qu’il doit avoir et que l’on a à Constantinople ;ils ont tous, sous un habit turc, le sentiment qu’on a au milieu de la France[11]. » Segrais approuvait et commentait ainsi le jugement dont il avait reçu la confidence. « Il avait raison, et l’on ne voit pas cela dans Corneille ; le Romain y parle comme un Romain, le Grec comme un Grec, l’Indien comme un Indien, et l’Espagnol comme un Espagnol. » Tel fut le chef d’accusation sur lequel il devint de mode de condamner Bajazet. Nous avons entendu Mme de Sévigné prononcer que les mœurs des Turcs sont mal observées, et Robinet se permettre lui-même, dans ses vers burlesques, de lancer quelques traits qui veulent avoir la même portée, à propos du personnage de Bajazet et de celui même du grand vizir, dont la physionomie cependant a tant de caractère. De Visé dans l’article du Mercure, dont nous avons déjà cité le début, passe également par la brèche que Corneille a ouverte, mêlant, comme Robinet, à des semblants d’admiration, que l’opinion générale imposait, tout ce qu’il pouvait imaginer de plus ingénieuse ironie : « Le sujet de cette tragédie est turc, à ce que rapporte l’auteur dans sa préface. » Quand de Visé parlait ainsi, la préface de Racine n’était pas faite encore, ce qui ne pouvait laisser aucun doute sur le sens facétieux de la phrase. Un peu plus loin il ajoutait : « Je ne puis être pour ceux qui disent que cette pièce n’a rien d’assez turc : il y a des Turcs qui sont galants ; et puis elle plait, il n’importe comment ; et il ne coûte pas plus, quand on a à feindre, d’inventer des caractères d’honnêtes gens et de femmes tendres et galantes, que ceux de barbares qui ne conviennent point au goût des dames de ce siècle, à qui sur toutes choses il importe de plaire. »

Racine fut très modéré cette fois. Sa première préface[12], qui n’a que quelques lignes, ne contient aucune plainte contre ces critiques dont une véritable ligue le harcelait de toutes parts ; il ne s’y livre à aucune récrimination ; et, sans d’ailleurs faire remarquer qu’on avait justement nié ce qu’il affirmait, il se contente de dire : « La principale chose à quoi je me suis attaché, ç’a été de ne rien changer ni aux mœurs ni aux coutumes de la nation ; et j’ai pris soin de ne rien avancer qui ne fût conforme à l’histoire des Turcs. » Un passage de sa seconde préface, un peu plus étendu, et qu’il supprima dans l’édition de 1697, reproduit, dans des termes peut-être plus modestes encore, la même apologie discrète et calme. Après avoir dit : « Je me suis attaché à bien exprimer dans ma tragédie ce que nous savons des mœurs et des maximes des Turcs, » il développe un peu plus sa défense, cherchant à prouver que dans l’oisiveté du Sérail les héroïnes qu’il a mises sur la scène, et qu’on a accusées d’être chez lui trop savantes en amour, ne sont occupées que de cette passion ; et que pour Bajazet, « il garde au milieu de son amour la férocité de la nation ; » enfin que le mépris généreux qu’il fait de la vie n’a rien d’extraordinaire dans l’histoire des Turcs. C’était certainement chez lui une résolution prise de ne plus accepter la guerre, de renoncer aux représailles. S’il avait entrepris de montrer que les Romains de Corneille étaient souvent, quoi qu’en dise Segrais, des Français du dix-septième siècle tout aussi bien que les Turcs de Bajazet, il eût bien trouvé quelque chose à dire pour soutenir ce sentiment. Il eût aussi fait remarquer peut-être que le Cid lui-même et ses héroïnes rappellent un peu moins l’Espagne, celle même du Romancero, à plus forte raison celle du onzième siècle, que les amateurs superstitieux de la fidélité du costume ne pourraient le désirer. L’honneur castillan y respire, il est vrai, avec sa jactance héroïque et ses passions chevaleresques ; et sans doute cela suffit. Mais les passions sauvages des musulmans sont-elles absentes de Bajazet ? Ne s’y trouve-t-il rien qui peigne la politique des sultans et des vizirs, les défiances sanguinaires du despotisme, les révoltes habituelles du palais et des armées ? Et dans l’expression même de l’amour, qui est plus particulièrement ce qu’on a critiqué, le poète a-t-il oublié les fureurs jalouses du Sérail et ses emportements tout sensuels ? Avec cela il fallait bien qu’il rapprochât beaucoup de nos sentiments ceux de ses personnages. Comment, sans cette transformation nécessaire, nous intéresser à une société avilie et abrutie par le plus abject esclavage, où se rencontraient beaucoup plus les vices d’une froide corruption que ces passions du cœur qui sont la vie du drame ? Demander à Racine de vrais Turcs, tels surtout qu’ils étaient alors, c’était lui interdire le sujet qu’il a traité. Il l’avait donc mal choisi, aurait-on pu répondre. C’est l’objection qu’on a faite à plus d’une pièce de Racine, à Bérénice, par exemple, comme nous l’avons vu. Mais d’un sujet quel qu’il soit, quand on sait tirer de telles beautés, le choix paraît justifié.

L’exactitude du décorateur et du costumier ne saurait suppléer à la vérité que le poète n’aurait pas mise dans les caractères et dans les mœurs. Ce serait toutefois un fait curieux si la fidélité des costumes, étrangement négligée sur la scène de ce temps dans toutes les autres tragédies, avait été, comme il semble, cherchée dans celle-ci avec plus de soin. Nous y verrions la preuve que l’auteur sentait combien il était plus facile cette fois de contrôler sévèrement la vérité de sa peinture. Louis Racine, dans ses Réflexions sur la poésie[13], fait cette remarque : « Un savant peut trouver à redire qu’Achille, sur le théâtre, soit habillé comme Auguste et Mithridate : il sait que ces trois princes étaient habillés différemment ; mais le peuple, qui l’ignore, n’est pas même choqué de leur voir à tous trois des perruques et des chapeaux, au lieu qu’il serait choqué d’en voir sur la tête des Turcs, parce que, sans avoir été à Constantinople, nous avons conversé avec des gens qui y ont été, ou nous avons vu des Turcs parmi nous ; ainsi on ne les fait point paraître sur le théâtre sans des robes longues et des turbans. » Les Réflexions sur la poésie n’ont été écrites, il est vrai, qu’en 1747, après les réformes que l’on avait heureusement tentées dans les costumes du théâtre. Mais l’exactitude que Louis Racine fait remarquer dans ceux de Bajazet ne devait pas être entièrement une innovation de son temps ; et ne fût-elle pas d’abord aussi scrupuleuse qu’elle le devint plus tard, elle paraît avoir été cependant jugée nécessaire dès les premières représentations de la pièce. C’était, on s’en souvient, « sous un habit turc » que Corneille trouvait aux personnages de Racine un sentiment français.

Racine avait le droit de traiter les événements de sa tragédie plus librement et plus au gré de son imagination que la peinture des mœurs. Là aussi pourtant une histoire contemporaine pouvait être gênante et répugner à l’altération ; mais c’eût été seulement s’il se fût agi de faits très connus, très publics. Ceux qui s’étaient passés dans l’ombre du Sérail étaient au contraire mystérieux. Telle était, si récents qu’ils fussent, l’obscurité dont ils s’enveloppaient, que non-seulement la mort de Bajazet, mais son existence même étaient mises en question lorsque la tragédie parut ; et il ne semble guère plus facile aujourd’hui d’éclaircir dans cette histoire du Sérail tous les doutes, de concilier les divers témoignages. Il aurait donc suffi d’exiger du poète le vraisemblable, sans le chicaner, comme on le fit, sur la réalité des événements. De Visé ouvrit quelques livres où était raconté le règne d’Amurat IV, et se crut en mesure de prouver que tout était fiction dans la pièce : « Voici en deux mots, écrivait-il[14], ce que j’ai appris de cette histoire dans les historiens du pays, par où vous jugerez du génie admirable du poète, qui, sans en prendre presque rien, a su faire une tragédie achevée. Amurat avait trois frères quand il partit pour le siège de Babylone. Il en fit étrangler deux, dont aucun ne s’appelait Bajazet ; et l’on sauva le troisième de sa fureur, parce qu’il n’avait point d’enfants pour succéder à l’Empereur. Ce Grand Seigneur mena dans son voyage sa sultane favorite. Le grand vizir, qui se nommait Mehemet-Pacha, y était aussi, comme nous voyons dans une relation faite par un Turc du Sérail, et traduite en français par M. du Loir[15], qui était alors à Constantinople ; et ce fut ce grand vizir qui commença l’attaque de cette fameuse ville vers le levant... À son retour, il entra triomphant dans Constantinople, comme avait fait peu de jours auparavant le Grand Seigneur, son maître. Cependant l’auteur de Bajazet le fait demeurer ingénieusement dans Constantinople sous le nom d’Acomat, pour favoriser les desseins de Roxane, qui se trouve dans le sérail de Byzance, quoiqu’elle fût dans le camp de Sa Hautesse ; et tout cela pour élever à l’Empire Bajazet, dont le nom est très bien inventé... » Ces discussions historiques nous semblent ici assez puériles : elles décident si peu du mérite de Bajazet, qu’on perdrait le temps à les approfondir. Cependant, puisque Racine, dans ses préfaces, a paru tenir à justifier son exactitude d’historien et à citer ses autorités, il sera permis de dire sommairement ce que l’on peut en penser. Le nom de Bajazet n’est point, comme le prétend le Mercure galant, une belle invention de Racine. Nous ne savons pourquoi Louis Racine, dans son Examen de Bajazet, veut confondre le frère d’Amurat, nommé, chez plusieurs historiens, du même nom qui lui est donné par notre poète, avec un frère de Mahomet IV, qu’il trouve mentionné dans la Nouvelle Relation de l’intérieur du Serrail par Tavernier. L’identité de nom entre le Bajazet de la tragédie et l’un de ses petits-neveux suffisait-elle pour permettre de conclure que « Bajazet n’était pas encore né lorsque M. de Cézy était à Constantinople, où il ne peut avoir vu se promener a la pointe du Sérail qu’Ibrahim qui y était enfermé pendant le siège de Bagdad ? » Ce n’est pas là du moins l’argument dont il faudrait se servir, si l’on était d’avis de rejeter le récit de l’ambassadeur. Un peu plus haut, Louis Racine lui-même avait constaté que Mézerai, dans son Histoire des Turcs, qui fait suite à celle de Chalcondyle, nomme Bajazet et Orcan comme deux frères d’Amurat mis à mort par ce sultan[16]. Il y a peu à s’inquiéter, après cela, du désaccord qu’il signale entre Mézerai et le prince Démétrius Cantemir, qui a écrit bien plus tard et après Racine[17]. Parmi les histoires publiées avant la tragédie de Bajazet, Racine n’avait pas seulement pour lui Mézerai. Du Verdier, dans son Abrégé de l’Histoire des Turcs, imprimée en 1665[18], dit aussi : « Amurat avait deux frères, nommés Bajazet et Orcan, princes assez bien faits pour lui donner de l’ombrage. Il envoya des ordres exprès au Caïmakan de les faire mourir. Bajazet fut étranglé sans aucune difficulté ; Orcan défendit sa vie jusqu’à tuer trois hommes avant que de se laisser prendre. » Le meurtre d’Orcan et de Bajazet, et l’imbécillité d’Ibrahim, qui fut cause qu’on l’épargna, sont encore attestés dans l’Histoire du prince Osman par le chevalier de Jant, imprimée également en 1665. Racine aurait pu citer ces autorités, qui pour un poète tragique étaient sans doute suffisantes[19]. Nous ne savons si c’étaient là quelques-unes de celles qu’il avait consultées ; mais il se peut que d’autres sources d’informations lui eussent été en outre ouvertes soit dans des histoires imprimées qui ne nous sont pas tombées sous les yeux, soit dans des entretiens avec nos anciens ambassadeurs à Constantinople.

Ce qui le donnerait à croire, c’est que, dans les livres dont nous venons de parier, nous trouvons, lorsqu’il y est question d’Orcan, qu’il fut tué en même temps que Bajazet, tandis que Racine, dans sa seconde préface, dit qu’Amurat, dès les premiers jours de son règne, fit étrangler ce même Orcan. Une différence plus remarquable est à noter entre les histoires que nous avons pu lire, et les faits tels que Racine les a présentés dans sa tragédie, tels même qu’il les expose, moins en poète qu’en historien, dans cette préface : il veut que ce soit après la prise de Bagdad, en 1638, que le Sultan ait envoyé un ordre à Constantinople pour faire mourir Bajazet ; et nous lisons partout que c’est après la prise d’Érivan, en 1635. Il y aurait quelque raison de penser que ce dernier récit est le seul vrai. Un recueil manuscrit[20] nous a conservé une Lettre écrite de Constantinople le 5 septembre 1635 par M. de Monthoulieu, député de Marseille, résidant à Constantinople, sur le sujet des réjouissances faites pour la prise de Ravan, et sur le sujet de la mort funeste des deux frères du Grand Seigneur, étranglés par son commandement. « Le soir du même jour (du jour des réjouissances), dit cette lettre, un aga va trouver le Caïmacan et le Bostangi-Baschi... Il leur présente un cata-cherif (sic) du Grand Seigneur par lequel est très expressément commandé à l’un et à l’autre d’aller promptement étrangler les deux plus aînés de ses frères : l’un était âgé de vingt-six ans, et l’autre de vingt-trois... C’étaient deux très beaux princes et de bonne mine, et révérés de tous universellement. » Il est vrai que la lettre ne nomme pas Bajazet, et ajoute à son récit qu’il restait encore au Grand Seigneur deux frères fort jeunes. Toutefois elle semble s’accorder singulièrement avec ce que les historiens nous racontent de Bajazet et d’un autre fils d’Achmet, étranglés en 1635. Il est possible, nous le répétons, que Racine, lorsqu’il a substitué le siège de Babylone ou Bagdad à celui d’Erivan, se soit appuyé sur d’autres histoires, sur d’autres mémoires ; mais peut-être aussi lui a-t-il tout simplement plu de rattacher l’action de sa tragédie à cette prise de Bagdad, qui fut l’événement le plus célèbre du règne d’Amurat. C’était son droit ; et il reconnaît, dans sa première préface, « qu’il a été obligé de changer quelques circonstances. » Il en a certainement changé beaucoup ; et il y aurait peut-être quelque naïveté à prendre au sérieux le soin qu’il affecte de rassurer ses lecteurs sur la vérité historique des principales données de sa pièce. Ces petites fraudes, par lesquelles on ne prétend réellement tromper personne, sont de tout temps à l’usage des romanciers et des poètes. Lorsque Racine nous dit que « les particularités de la nuit de Bajazet ne sont encore dans aucune histoire imprimée, » mais que son témoin est le comte de Cézy, alors ambassadeur à Constantinople, lequel « fut instruit des amours de Bajazet et des jalousies de la Sultane, » ne faut-il pas voir là un tour ingénieux pour dérouter, en se moquant d’eux, et réduire au silence les indiscrets qui veulent demander au poète un compte rigoureux de ses libres fictions ? L’histoire, disent-ils, est défigurée. Qu’en savent-ils ? peut répondre le poète. Ont-ils causé avec M. le comte de Cézy ? Et qu’oserait-on déclarer faux et impossible, lorsqu’on voit les historiens si mal instruits des mystérieuses tragédies du Sérail, et même en désaccord sur le nombre et sur les noms des frères du sultan Amurat ? Racine avait beau jeu pour supposer des mémoires secrets, dont il aurait eu confidence. On n’est pas d’ailleurs oblige d’y croire.

Plusieurs ont pensé plutôt que les amours de Roxane et de Bajazet pourraient bien être les amours de la reine Christine et de Monaldeschi : ils se souvenaient que celui-ci avait été assassiné en 1657, à Fontainebleau, par l’ordre de la jalouse princesse, qui, avant de l’envoyer à la mort, « lui avait, dit le P. d’Avrigny[21], montré quelques lettres qu’il avait écrites, et lui avait reproché son infidélité. « La ressemblance est en effet digne d’attention. On a fait remarquer aussi[22] qu’Atalide, prêtant son nom à l’amour de Bajazet et de la Sultane, rappelle singulièrement Mlle de Boutteville, qui rendit, comme le racontent les Mémoires de Mme de Motteville, un service pareil à l’amour du grand Condé et de Mlle du Vigean, et finit par exciter la jalousie de celle qui avait trouvé bon d’abord de lui confier ce rôle dangereux. Si l’on admettait ces conjectures, qui n’ont rien d’invraisemblable, il ne resterait guère de place dans le roman pour les renseignements qu’aurait donnés le comte de Cézy. D’un autre côte, si cet ambassadeur avait réellement écrit quelque chose, connue le dit Racine, sur les circonstances de la mort de Bajazet ; si, lorsqu’il fut de retour en France, plusieurs personnes de qualité en avaient entendu le récit de sa bouche, la sultane favorite ni le grand vizir ne pouvaient dans ce récit avoir un rôle ; l’un et l’autre, d’après le témoignage unanime des historiens, avaient suivi le Sultan au siège de Bagdad : de Visé sur ce point n’a rien dit que de fondé. Affirmerons-nous toutefois que cette « quantité de personnes qui à la cour se souvenaient d’avoir entendu conter au comte de Cézy » les aventures du Sérail, et particulièrement le chevalier de Nantouillet, n’aient rien appris à Racine ? Faut-il absolument lui donner un démenti, lorsqu’il nous dit dans sa préface que c’est aux récits du chevalier de Nantouillet qu’il doit le sujet de sa tragédie, et que c’est par ce même ami que lui a été inspiré le dessein d’arranger ces récits pour la scène ? Non, sans doute ; mais il a dû en user très librement avec ces histoires secrètes du Sérail, qui probablement déjà, avant qu’il y mêlât ses propres inventions, n’étaient pas très authentiques. Nous nous imaginons que le chevalier de Nantouillet, homme d’esprit et qui se plaisait au badinage[23], pouvait bien être un peu conteur. Qui sait ce qu’il s’était amusé à ajouter aux surprenantes anecdotes du comte de Cézy, et ce que l’ambassadeur lui-même, revenant de ces pays lointains, avait pu débiter de fables ? M. de Cézy paraît avoir été un homme à aventures. Il en aurait cherché, à ce qu’on prétendait, jusque dans l’intérieur du Sérail. L’historien anglais Ricaut, ambassadeur extraordinaire de Charles II auprès de Mahomet IV, parle « de la vanité et de l’ambition qu’avait, comme on dit, le comte de Cézy de faire la cour aux maîtresses du Grand Seigneur, qui sont dans le Sérail : ce qu’il ne pouvait faire qu’en donnant des sommes immenses d’argent aux eunuques[24]. » On cherchait là une des explications de ces prodigalités qui finirent par l’écraser sous le poids des dettes. Il est permis de douter qu’il connût aussi bien le Sérail, qu’il y eût d’aussi faciles intelligences qu’on le disait, ou que peut-être il s’en vantait lui-même. Si les bruits répandus sur ses étranges bonnes fortunes venaient de lui, quels fabuleux récits un tel homme ne devait-il pas faire sur les intrigues du Harem ? Concluons que le roman des amours de Bajazet, certifié par le comte de Cézy, ayant passé par la bouche du spirituel chevalier de Nantouillet, enfin arrangé par la fantaisie d’un poète, n’a pas une très grande autorité historique. Racine le savait bien, et ne pensait sans doute pas que sa tragédie en valût moins. Qui ne serait de cet avis ? Que, dans la vérité de l’histoire, la sultane favorite, qui pendant le siège de Bagdad n’était pas demeurée à Constantinople, n’ait pu conspirer avec Bajazet, qu’importe, si la passion de Roxane est une des plus vivantes et des plus admirables créations de Racine, si elle n’est pas seulement vraie par l’expression générale des sentiments du cœur humain, mais aussi par ce caractère particulier auquel on reconnaît la femme de l’Orient barbare, la farouche et sensuelle esclave ? Que le grand vizir, qui ne s’appelait pas Acomat[25], au lieu de prendre part, comme dans notre tragédie, aux complots du Sérail, ait été emmené par le Sultan au siège de Bagdad, d’où, suivant du Loir, il revint triomphant, où, suivant d’autres, il se fit tuer à l’assaut des tours : qu’importe, si, connue l’a jugé Voltaire, cet Acomat « est l’effort de l’esprit humain ; » s’il n’y a « rien dans l’antiquité ni chez les modernes qui soit dans ce caractère ? » Louis Racine a dit[26] : « Dans Bajazet, tout est vraisemblable, quoique peut-être il n’y ait rien de vrai. » Il avait raison de reconnaître dans cette tragédie la vraisemblance, si celle qu’on exige du poète ne doit pas être entendue dans un sens trop étroit, si elle doit être seulement cette illusion contre laquelle on se défendrait en vain, et que produit une action développée naturellement, suivant les données de la situation, des caractères, et aussi des mœurs particulières à l’époque et au pays qui lui sert de théâtre.

C’est l’antiquité, ou profane ou sacrée, qui a fourni le sujet de toutes les autres tragédies de Racine ; Bajazet seul a emprunté le sien à une nation moderne, et, comme le fait remarquer le poète dans sa seconde préface, en s’autorisant du grand exemple d’Eschyle, à une histoire contemporaine. Lorsqu’on s’est habitué, bien à tort sans doute, à regarder Racine comme un génie timide, qui devait craindre de marcher sans le secours des anciens, et de s’écarter de leurs traces, on peut s’étonner de cette hardiesse. Mais si c’était en effet une hardiesse, ce n’était nullement une innovation. Notre théâtre, avant Racine, avait, on sait avec quel glorieux succès dans le Cid, abordé plus d’une fois des sujets modernes. Il en avait assez souvent demandé à l’histoire des Turcs ; et même il nous offre un exemple d’une tragédie qui, de même que Bajazet, a, dans cette histoire, choisi des événements de date toute récente. Les deux préfaces de Racine se taisent sur ces pièces, où l’on avait essayé déjà de mettre sur notre scène les mœurs et les personnages des pays musulmans, et qui ne permettent pas de voir dans Bajazet une entreprise sans précédent. Il convient, ce nous semble, de suppléer en quelques mots à ce silence.

Gabriel Bounyn a fait imprimer en 1561 une tragédie intitulée la Soltane, dont le sujet est la mort de Mustapha, étranglé par l’ordre de son père Soliman le Grand. Soliman vivait encore. On croit qu’il faut faire remonter la première représentation de la Soltane jusqu’à l’année 1554. Ce serait un an seulement après la catastrophe tragique que Bounyn a transportée sur le théâtre.

Le même événement inspira au siècle suivant une autre tragédie du théâtre français : le Grand et dernier Solyman, ou la Mort de Mustapha, par Mairet, dont la première impression est du 1er juin 1639, et qui fut joué, disent les frères Parfait, dès 1630. C’est une imitation de Il Solimano, pièce de Bonarelli della Rovere, imprimée à Venise en 1619.

Dalibray donna sur le même sujet le Soliman, tragi-comédie, achevée d’imprimerie 30 juin 1637, qu’il reconnaît, dans son avis Au lecteur, devoir à la tragédie de Bonarelli, quoiqu’il en ait changé le dénouement, pour « donner une heureuse issue à l’innocence de Mustapha et de sa maîtresse. »

Un poète peu connu, du nom de Desmares, a composé une tragédie de Roxelane, imprimée en 1643, dont le sujet est l’élévation au trône de l’artificieuse favorite de Soliman.

Magnon est auteur d’une tragédie qui a pour titre : le Grand Tamerlan et Bajazet, et dont l’Achevé d’imprimer est du 20 novembre 1647[27].

Une tragédie plus digne d’attention, Osman, dont le sujet est la mort du sultan Osman II, tué dans une révolte des janissaires, est de Tristan l’Hermite, que sa Mariane, représentée en 1637, avait rendu célèbre. Osman ne fut publié qu’en 1656 par les soins de Quinault, après la mort de l’auteur ; mais le privilège pour l’impression de cette tragédie avait été accordé à Tristan le 17 juin 1647, année où par conséquent on peut conjecturer qu’elle fut jouée.

Il est à croire que, sinon toutes ces œuvres, plusieurs d’entre elles du moins étaient connues de Racine. Mais dans les citations, en très petit nombre d’ailleurs, que nous en avons tirées pour les notes de Bajazet, rien n’établit que notre poète ait fait des emprunts à ces essais de tragédie turque. Ce n’étaient pas de tels modèles qu’il pouvait se proposer d’imiter. La plupart ont bien peu de valeur. La pièce de Bounyn, avec sa langue pédantesque, ses chœurs mythologiques, ses Turcs qui jurent par tous les dieux des païens, n’est que l’informe essai d’un art encore dans l’enfance. Les tragédies ou tragi-comédies de Dalibray, de Desmares et de Magnon sont aussi faibles de style que de conception. Il n’en est pas tout à fait de même de la pièce de Mairet. Quoique très inférieure à sa fameuse Sophonisbe, elle offre quelque intérêt, et de loin en loin des vers qui ne sont pas sans beauté. La tragédie de Tristan méritait plus encore peut-être la mention que nous en avons faite ici. Dans un de ses rôles, celui de la fille du Mouphti, il y a quelques développements de passion assez heureux. Mais les frères Parfait se sont trop hasardés quand ils ont cru reconnaître de frappants rapports entre ce rôle et celui de Roxane dans Bajazet[28]. Remarquons plutôt que cette couleur orientale qu’on a tant et de si bonne heure reproché à Racine d’avoir négligée, semble, dans plusieurs passages d’Osman, avoir été curieusement cherchée. On peut citer ces vers que, dans la scène IV de l’acte IV, Osman adresse à son peuple qui s’est assemblé en tumulte :

 

Qui vous fait assembler pour me donner conseil ?

L’ombre est-elle en état d’éclairer le soleil ?

 

et ceux-ci, tirés de la scène II de l’acte III, où l’on raconte dans quel appareil Osman s’est présenté devant les janissaires :

 

Quarante Capigis le suivaient seulement,

Et six pages d’honneur, dont l’un portait sa trousse,

Et les autres tenaient les cordons de sa housse.

Dessus ses brodequins et sur sa-veste encor

Éclataient des rubis, des perles et de l’or ;

Et dessus le fourreau d’un riche cimeterre...

De larges diamants brillaient de tous côtés.

 

Assurément voilà du costume. Cette exactitude descriptive fait penser aux éléphants et aux chariots que Saint-Évremond se plaignait de ne pas trouver dans la tragédie d’Alexandre. Si c’était là ce dont quelques personnes ont de tout temps regretté l’absence dans Bajazet, il nous semblerait que le reproche fait à Racine d’avoir manqué à ce genre de vérité n’est pas très sérieux. C’est par d’autres traits, d’une couleur moins matérielle, qu’il sait nous faire reconnaître que la scène de sa tragédie est chez les Turcs.

La Harpe, dans son Cours de littérature, Louis Racine, dans l’Examen de Bajazet, sont de ce sentiment ; ils s’étudient à faire ressortir, dans la tragédie de Racine, les traits de mœurs de l’Orient qui sont d’un grand peintre, et à montrer qu’avec le coup d’œil du génie le poète avait souvent saisi le vrai caractère des hommes de ces contrées. Faut-il toutefois, dans une apologie à outrance, ne rien accorder à la critique ? Il est juste, au contraire, de lui faire sa part. N’oublions pas que Corneille n’accusait pas précisément Racine d’avoir négligé le costume, mais d’avoir donné à ses Turcs le sentiment de notre nation ; et reconnaissons que, dans toutes les pièces du théâtre de Racine, à un sens historique très juste et très profond il se mêle quelque chose de moins vrai, une complaisance excessive pour des sentiments tout français. C’en est le côté faible, quoique charmant ; là, ce sera Britannicus et Junie, Hippolyte et Aricie ; ici, Bajazet et Atalide. Voltaire la reconnu. Il était cependant l’admirateur le plus déclaré de Bajazet. Non-seulement il en trouvait l’intrigue si heureusement imaginée, et d’un si grand effet sur la scène, qu’il a voulu un jour, avec un succès bien malheureux, il est vrai, se l’approprier dans Zulime ; mais, ce qu’il vaut mieux rappeler, en toute occasion il a parlé avec enthousiasme de l’exposition de cette tragédie, exposition la plus belle, à son avis, qu’il y eût au théâtre ; du rôle d’Acomat, sur lequel nous avons déjà cité ses paroles ; de celui de Roxane, qu’il nommait « le chef-d’œuvre de l’esprit et du goût, une statue de Phidias[29]. » Nous croyons cependant que, sans se contredire, sans céder à un de ces caprices qu’on a eu à lui reprocher quelquefois, il a pu juger moins favorablement le rôle de Bajazet, et y trouver l’explication de la sévérité de Corneille, auquel il attribue des paroles assez semblables pour le sens à celles qui sont rapportées dans le Segraisiana. Citons un passage de la lettre qu’en 1739 il écrivait de Cirey au comédien de la Noue. Après avoir transcrit quelques vers du rôle de Bajazet, dans la scène V de l’acte II, et dans la scène IV de l’acte III, il continue ainsi : « Je vous demande, Monsieur, si à ce style, dans lequel tout le rôle de ce Turc est écrit, vous reconnaissez autre chose qu’un Français, qui s’exprime[30] avec élégance et douceur ? Ne désirez-vous rien de plus mâle, de plus fier, de plus animé dans les expressions de ce jeune Ottoman qui se voit entre Roxane et l’Empire, entre Atalide et la mort ? C’est à peu près ce que Pierre Corneille disait, à la première représentation de Bajazet, à un vieillard qui me l’a raconté : « Cela est tendre, touchant, bien écrit ; mais c’est toujours un Français qui parle. » Vous sentez bien, Monsieur, que cette petite réflexion ne dérobe rien au respect que tout homme qui aime la langue française doit au nom de Racine. Ceux qui désirent un peu plus de coloris à Raphaël et au Poussin ne les admirent pas moins[31]. »

Voltaire paraissait aussi juger que çà et là dans cette tragédie on rencontrait quelques vers, quelques expressions d’une simplicité trop familière. Il rappelait que tous les peuples « nous reprochent une poésie un peu trop prosaïque, » et donnait à entendre (on n’est peut-être pas obligé de l’en croire) que le style de Bajazet méritait parfois ce reproche. « On sait, disait-il encore, se souvenant d’un passage du Bolæana, on sait que Boileau en trouvait la versification négligée[32]. » Boileau a-t-il réellement été aussi sévère ? Nous aurions quelque peine à le comprendre.

Quoi que l’on puisse accorder d’ailleurs à quelques-unes des critiques dont Bajazet a été l’objet, une chose reste incontestable : c’est que cette tragédie est une des plus théâtrales que Racine ait composées. Elle avait eu tout d’abord, nous l’avons vu, un succès éclatant. La durée de ce succès a été égale à son éclat. Louis Racine constatait que Bajazet était souvent redemandé. De nos jours même on a reconnu que, bien interprétée, la pièce avait gardé toute sa puissance d’émotion. Il nous reste à rappeler ce qui dans l’histoire de ses représentations, aux diverses époques, peut être de quelque intérêt.

Lorsque la Champmeslé, après la rentrée de Pâques 1679, passa de l’Hôtel de Bourgogne au théâtre de Guénégaud, elle y apporta tous ses grands rôles des tragédies de Racine. Aussi trouvons-nous dans le Registre de la Grange, Bajazet joué cette même année 1679, le 9 septembre, par la troupe de Guénégaud[33]. L’année suivante, qui fut celle de la réunion des deux troupes royales, la même pièce fut représentée trois fois à Paris, une fois à Versailles ; en 1681, quatre fois à Paris, une fois à Saint-Germain ; en 1682, quatre fois à Paris, une fois à Versailles, une fois à Fontainebleau ; il y eut en 1683 trois représentations à Paris, deux en 1684 ; deux également dans les premiers mois de 1685, et une à Versailles.

« La première comédie sérieuse que Madame la duchesse de Bourgogne ait vue, dit le Journal de Dangeau, fut Bajazet. » Cette représentation fut donnée à Versailles le 28 novembre 1698. Le duc de Bourgogne, les ducs d’Anjou et de Berri y assistaient. Quelques jours auparavant, on avait joué Britannicus en présence des jeunes princes ; nous avons dit dans la Notice de cette pièce qu’elle avait été choisie pour le premier spectacle tragique qu’on leur donna ; quand vint le tour de la princesse, le choix fut moins sévère ; on pensa que son goût serait « le goût des dames de ce siècle, » pour parler comme le Mercure galant.

En 1721, Baron (le vieux Baron alors), rentré depuis peu au théâtre, joua le rôle d’Acomat, le 8 juillet. Un mois plus tard, le 13 août, Mlle Lecouvreur tentait pour la première fois le rôle de Roxane. Son talent varié, qui savait exprimer et les passions véhémentes et la touchante tendresse, lui permit de représenter tour à tour, avec un grand succès, Roxane et Atalide. Peut-être, on s’en souvient, la Champmeslé aussi avait-elle eu dans Bajazet ce double triomphe. La scène française avait perdu Mlle Lecouvreur, lorsque dans son héritage Mlle Gaussin recueillit le rôle de Roxane. Pour en remplir toutes les conditions, il semble que l’énergie devait manquer à cette charmante actrice. Elle trouva dans Mlle Clairon une rivale avec qui l’on ne pouvait, comme l’a dit Marmontel, la mettre en balance « pour un rôle de force et de fierté. » Mlle Clairon étudia le rôle de Roxane avec le soin et la rare intelligence qui ne lui faisaient jamais défaut.

La vérité du costume est sans doute un peu secondaire ; mais on sait que Mlle Clairon (il en a été de même de Mlle Rachel, de le Kain, de Talma) y attachait un grand prix. Il est probable que si, dans les premiers temps de Bajazet, les costumes turcs n’étaient pas absolument méconnaissables, ils étaient encore bien loin d’une parfaite exactitude, et que l’actrice avait de ce côté une véritable révolution à faire. Le passage suivant des Mémoires de Marmontel[34] le donne à penser : « Elle (Mlle Clairon) venait jouer Roxane au petit théâtre de Versailles. J’allai la voir à sa toilette ; et pour la première fois je la trouvai habillée en sultane, sans panier, les bras demi-nus et dans la vérité du costume oriental. » Ce fut alors qu’elle commença la réforme du costume, bien décidée à l’introduire dans tous ses rôles, quoiqu’elle affirmât qu’elle y perdait pour dix mille écus d’habits. Mais elle pensait que « la vérité de la déclamation tient à celle du vêtement. » Cette vérité, cette simplicité de la déclamation, elle en faisait aussi le premier essai à cette même représentation, sur le petit théâtre de Versailles. « S’il réussit, disait-elle, adieu l’ancienne déclamation. »  – « L’événement, dit Marmontel[35], passa son attente et la mienne. Ce ne fut plus l’actrice, ce fut Roxane elle-même que l’on crut voir et entendre. L’étonnement, l’illusion, le ravissement fut extrême. » La brillante et habile tragédienne a, dans ses Mémoires, laissé sur le rôle de Roxane des observations qui donnent une idée de la manière très juste dont elle le comprenait. Elle y a très bien marqué les caractères qui doivent le distinguer du rôle d’Hermione[36]. La femme expérimentée, suivant elle, devait se montrer dans Roxane : « Je crois bien, ajoutait-elle, que Bajazet lui plaisait plus qu’Amurat ; mais un goût n’est pas un sentiment. L’attrait irritant des sens ou le tendre besoin de l’âme sont des choses bien différentes. Défendez-vous donc de toute espèce d’expression touchante : l’air du désir, subordonné à la plus rigoureuse décence, est la seule marque de sensibilité qu’on doive apercevoir dans vos yeux. Dans les ordres que vous donnez, dans les menaces que vous faites, que vos tons secs, despotiques m’assurent que vous n’êtes entourée que d’esclaves avilis et tremblants... En me montrant dans les trois quarts de ce rôle une souveraine cruelle et née sur le trône, laissez-moi les moyens de retrouver dans le reste l’esclave insolente, abusant d’un moment de pouvoir qu’elle ne doit qu’à sa beauté[37]. »

À une époque où Mlle Clairon avait quitté la scène depuis quelques années, les deux demoiselles Sainval brillèrent dans Bajazet, l’aînée jouant le rôle de Roxane, la cadette celui d’Atalide, où, quoique très inférieure d’ordinaire à sa sœur, elle montra beaucoup de talent. Ce même rôle d’Atalide fut le 24 mai 1788 le début de Mlle Desgarcins, alors âgée de dix-sept ans. La Harpe, dans sa Correspondance littéraire[38], atteste les applaudissements qu’elle y mérita.

Il y avait longtemps qu’on n’avait vu Bajazet reparaître sur la scène, lorsque Mlle Raucourt l’y rappela au mois de mars 1802. Si Geoffroy, toujours peu suspect d’indulgence, ne parla pas d’elle alors comme d’une Roxane parfaite de tous points, il fut loin cependant de lui refuser tout succès. « Elle brille surtout, disait-il[39], dans ces situations qui n’exigent qu’une grande dignité et une énergie concentrée... L’art et le talent s’y trouvent à un degré supérieur. » Bientôt après, dans ce même rôle de Roxane, Mlle Duchesnois vint rivaliser avec Mlle Raucourt, et diviser les suffrages du public.

La tragédienne qui, de notre temps, a remis en honneur sur le théâtre les chefs-d’œuvre de nos grands poètes, ne pouvait manquer d’être tentée par les rares beautés de Bajazet. Le 23 novembre 1838 Mlle Rachel aborda le rôle de Roxane. Bien jeune encore pour ce rôle, elle se troubla à cette première représentation, où elle n’eut d’autre succès que celui de son beau costume oriental. Telle avait été l’incertitude de son jeu, et le froid accueil du public, que de toutes parts on détournait la jeune actrice d’une nouvelle tentative. Elle voulut la hasarder toutefois, car elle avait la conscience de ses forces ; et le surlendemain une éclatante revanche la mit pour toujours en possession de ce rôle, qui fut un de ceux où elle se montra le plus admirable. Dans la Notice de M. Védel sur Mlle Rachel[40], nous avons lu que, dans cette seconde soirée où elle répara si bien son échec d’un moment, parmi les mots qui furent le mieux prononcés, on remarqua le terrible : Sortez, de la scène IV du dernier acte : « L’accent sombre, dit M. Védel, le geste impérieux, le regard étincelant de Rachel, à ce mot, furent si puissants sur les spectateurs, qu’ils voyaient Bajazet percé de coups se débattre entre les mains des muets. » Nous n’oserions pas récuser ce témoignage ; mais plus tard nous avons vu plus d’une fois Mlle Rachel dans ce même rôle, et il nous a semblé qu’elle cherchait toujours, sans pouvoir se satisfaire, une nouvelle manière de prononcer cet implacable arrêt de mort. Si dans les commencements elle avait en effet rencontré la véritable inspiration, il est surprenant qu’elle ne s’y soit pas tenue, qu’elle ne l’ait pas retrouvée. L’auteur de l’article Rachel dans la Biographie universelle, M. Édouard Thierry, dit que dans les derniers temps « elle imagina, en disant le : Sortez, de tourmenter son poignard au rebours de la situation. » De telles tentatives ne semblent-elles pas prouver que Mlle Rachel s’était toujours, en cet endroit, sentie vaincue par une difficulté insurmontable ? Quoi qu’il en soit, dans cette lutte avec un magnifique et redoutable rôle, Mlle Rachel a pu fléchir en un seul point ; sur les autres, il n’y avait qu’à reconnaître son triomphe. On trouvait véritablement en elle la Roxane que Mlle Clairon demandait, la femme impérieuse et violente, faisant, suivant l’expression de la Harpe, l’amour le poignard à la main, l’esclave insolente, dictant ses volontés à des esclaves, l’amante plus emportée et plus orgueilleuse que tendre. Et cependant Mlle Rachel, à qui n’échappait aucune nuance de ces admirables rôles que le poète a su faire à la fois si constants et si variés, n’avait garde de se défendre trop absolument de « toute expression touchante. » Nous n’avons pas oublié avec quel retour de sensibilité elle interrompait ses menaces par ce cri du cœur :

 

Bajazet, écoutez, je sens que je vous aime ;

 

quel accent de douleur profonde elle mettait dans cet autre vers :

 

Tu ne saurais jamais prononcer que tu m’aimes ;

 

enfin quelle était sa grâce, sa finesse charmante, lorsque rassurée et joyeuse elle disait :

 

L’amour fit le serment, l’amour l’a violé.

 

Le texte que nous donnons de Bajazet est conforme à l’édition de 1697. Nous avons tiré les variantes des recueils de 1676 et de 1687, et de l’édition séparée de 1672, qui est la première impression de cette tragédie.

 

[1] Tome XI, p. 183.

[2] Voyez, la Notice de Phèdre.

[3] Tome III, p. 401, Additions des éditeurs.

[4] Robinet veut désigner le fameux Achmet Kiuperli, qui fut grand vizir de 1661 à 1675, et fîit capituler Candie le 5 septembre 1669.

[5] Histoire du Théâtre français, tome XIV, p. 514, note a. – Delaporte, dans ses Anecdotes dramatiques (Paris, 1775), tome I, p. 134, a copié cette note.

[6] La lettre de Mme de Sévigné à Mme de Grignan, dont nous allons citer un passage, est datée : « Vendredi au soir, 15e janvier. » Ce jour doit être celui de la cinquième représentation. La lettre fut certainement écrite au sortir de la comédie, qui finissait alors de très bonne heure. Mme de Sévigné, avant cette date, n’avait assisté à aucune représentation de Bajazet, comme le prouve sa lettre du mercredi 13 janvier. Voyez les Lettres de Mme de Sévigné, tome II, p. 466 et 469.

[7] Lettre du 9 mars 1672.

[8] Lettre du mercredi 13 janvier 1672. Voyez tome II des Lettres de Mme de Sévigné, p. 465.

[9] Lettre de Mme de Sévigné à Mme de Grignan, 15 janvier 1672.

[10] Lettre du 16 mars 1672, tome II, p. 535.

[11] Segraisiana, p. 58.

[12] Elle se trouve dans l’édition originale de la pièce, publiée sous ce titre :

BAJAZET.

TragÉdie.

Par Mr. Racine.

Et se vend pour l’autheur.

À PARIS,

Chez Pierre le Monnier...

M.DC.LXXII.

Avec privilège du Roy.

Cette édition a quatre feuillets, comprenant le titre, la préface ou avertissement (qui ne porte aucun titre), l’extrait du privilège et la liste des acteurs ; à la suite de ces quatre feuillets, 99 pages. L’Achevé d’imprimer est du « 20, jour de Février 1672. »

[13] Œuvres de L. Racine, tome II, p. 283.

[14] Dans l’article déjà cité du Mercure galant, en date du 9 janvier 1672.

[15] Le livre que cite de Visé a pour titre : « Les Voyages du sieur du Loir, contenus en plusieurs lettres écrites du Levant... Paris, 7654, in-4°). » La relation de la Conquête de Babylone (Baghdat dans le texte turc) est aux pages 224-254. Le texte turc, en caractères français, est en regard de la traduction.

[16] Mézerai est tout à fait d’accord avec Racine : « Diverses maladies avaient ôté à Amurath tous ses enfants, et sa cruauté lui avait fait massacrer ses deux frères Orcan et Bajazet, n’ayant pardonné qu’à Ibrahim, parce qu’il lui paraissait imbécile d’esprit. » Histoire des Turcs, par F. E. du Mézerai (2 vol. in-folio, Paris, M.DC.L), tome II, p. 165.

[17] Son Histoire de l’Empire ottoman va jusqu’à l’année 1711. L’original latin, resté manuscrit, a été traduit pour la première fois en français en 1743.

[18] 3 vol. in-12, à Paris, chez Théodore Gérard. Voyez au tome III, p. 518 et 519.

[19] Des histoires beaucoup plus récentes admettent l’existence de Bajazet, et le citent comme un des frères dont Amurat se défit. Celle de M. de Hammer, qui est très estimée et a été puisée aux sources orientales, donne au sultan Murad IV (Amurat) six frères, parmi lesquels se trouve Bajazet. « Des sept fils que laissa Ahmed, dit M. de Hammer, trois, Osman II, Murad IV et Ibrahim Ier, montèrent sur le trône... ; les quatre autres, Mohammed, Suleiman, Husein, Bajesid (Bajazet), furent sacrifiés par leurs frères. » Histoire de l’Empire ottoman (traduite de l’allemand par M. Dochez, 3 vol. gr. in-8°), tome II, p. 359. – Orcan, on le voit, n’est pas nommé. Ce fut, suivant cette même histoire, après la prise d’Érivan que Murad fit périr Bajazet : « Outre les bulletins du triomphe, on porta encore un chatti-scherif du Sultan au kaimakam Beiram-Pascha et au hostandschibaschi Dudche, qui leur enjoignait, pendant la solennité de la fête, de mettre à mort les frères du Sultan, Bajesid et Suleiman... Le funeste sort de deux adolescents pleins d’espérance arracha des larmes même à leurs bourreaux le hostandschibaschi et le kaimakam. » (Ibidem, p. 469 et 470.) M. de Hammer parle plus loin d’un autre frère de Murad, qu’il n’avait pas nommé jusque-là, et dont le Sultan aurait ordonné la mort le 17 février 1638, avant de partir pour Bagdad : « Il fit périr un de ses frères, Sultan Kasim, qui, par ses heureuses dispositions, semblait lui préparer dans l’avenir un rival redoutable. » (Ibidem, p. 479.) Ne serait-ce pas là plutôt (la date du meurtre se rapproche bien davantage) le prince dont M. de Cézy racontait la fin tragique ?

[20] Ce recueil, qui est à la bibliothèque de l’Arsenal, est intitulé : Traités et Ambassades de Turquie. La lettre de M. de Monthoulieu est au tome V.

[21] Mémoires pour servir à l’histoire universelle de l’Europe... (1725), tome III, p. 523.

[22] Petitot, dans une note sur le vers 168 de Bajazet (acte I, scène I).

[23] Saint-Simon parle ainsi de lui (Mémoires, tome I, p. 257) : « Barbançon, premier maître d’hôtel de Monsieur, ...si goûté du monde par le sel de ses chansons et le naturel de son esprit. » François du Prat, dit le chevalier de Nantouillet, avait été substitué aux nom et armes de Barbançon. Cette même année 1672 il faillit être noyé au passage du Rhin (voyez dans les Lettres de Mme de Sévigné, tome III, p. 135, la lettre du 3 juillet 1672). Il fut capitaine de cavalerie au régiment de la Reine, et plus tard, en 1685, premier maître d’hôtel de Philippe de France. Lié d’amitié avec Racine, il passa pour un des auteurs du fameux sonnet de 1677 contre le duc de Nevers.

[24] Histoire de l’état présent de l’Empire ottoman... traduite de l’anglais de M. Ricaut... par M. Briot (I vol. in-4°, Paris, chez Mabre-Cramoisy, M.DC.LXX), p. 159.

[25] Il s’appelait Mehemet. C’est peut-être en lisant l’histoire de Soliman II, ou les tragédies tirées de cette histoire, que Racine a été frappé du nom auquel il a donné la préférence. Là, il est parlé d’un grand vizir Achomat ou Achmet, qui se mit dans le parti de Bajazet, fils de Roxelane, et que Soliman fit étrangler.

[26] Dans l’Examen de Bajazet.

[27] Pradon, mais après le Bajazet de Racine, a donné en 1675 une tragédie tirée de la même histoire que la pièce de Magnon : Tamerlan, ou la Mort de Bajazet. C’est un ouvrage d’une déplorable platitude, quoique Subligny, dans sa Dissertation sur les tragédies de Phèdre, en attribue la chute « à des brigues indignes de M. Racine. » Ce fut également plusieurs années après Bajazet que l’abbé Abeille fit jouer (1680), sous le nom du comédien la Thuillerie, une tragédie de Solyman, tirée de l’Illustre Bassa de Mlle de Scudéry.

[28] Histoire du Théâtre français, tome VII, p. 158.

[29] Remarques sur Médée : voyez les Œuvres de Voltaire, tome XXXV, p. 29.

[30] Dans les éditions de Kehl on lit : « ...qu’un Français, qui appelle sa Turque Madame, et qui s’exprime... etc. »

[31] Œuvres de Voltaire, tome LIII, p. 550.

[32] Ibidem, tome VII, p. 319. – Le passage du Bolæana où Voltaire avait trouvé ce prétendu jugement de Boileau sur la versification de Bajazet est à lu page 107.

[33] Cette troupe aurait représenté Bajazet bien avant 1679, si l’on s’en rapportait au Journal des avis et des affaires de Paris, publié en 1676 par François Colletet. Cette feuille dit en effet sous la date du mardi 4 août 1676 : « On doit représenter cette après-dînée à l’Hostel de Bourgogne le Triomphe des Dames de M. Corneille le jeune..., et Bajazet de M. Racine à la rue Guénégaud. » Nous savons cependant que de 1676 à 1677 on jouait plutôt sur cette dernière scène les pièces de Leclerc ou de Pradon que celles de Racine. Soupçonnant une erreur de Colletet, nous avons consulté la première édition de la comédie de Thomas Corneille. Elle a pour titre : « Le Triomphe des Dames, comédie représentée par la trouppe du Roy établie au fauxbourg Saint-Germain (Paris, 1676, in-4°). » – La troupe du faubourg Saint-Germain est celle de Guénégaud. Le Journal des avis a donc fait un quiproquo, à moins que les deux théâtres n’aient pour un jour échangé leurs pièces, ce qui est peu probable.

[34] Livre V.

[35] Livre V.

[36] Page 98.

[37] Pages 116 et 117.

[38] Tome V, p. 182.

[39] Cours de littérature dramatique, tome VI, p. 205, feuilleton du 29 ventôse an X (20 mars 1802).

[40] Page 70.

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